‹ [Œuvres complètes]Chapitre 108 sur 135 · LE CARROSSE · texte numérisé non relu

LE CARROSSE

Le cabinet du Vice-Uoi

l,<» Vicfi-Roi, fn robe do chambre, assis dans un grand Tauteuil, auprès d'une table couverte de papiers. Une de ses jambes enveloppée de flanelle repose sur un coussin. Marlinez, debout auprès de la table, une plume à la main.

MAHTiNEZ. Messieurs les auditeurs* attendent la réponse de Votre Altesse.

LK VICE-nOI dun ton chagrin. Qucllc heUre CSt-il?

.MABTiNEZ. Bientôt dix heures. Votre Altesse a justement le temps de s'habiller pour la cérémonie.

LE VICE-ROI. Le temps est beau, dis-tu?

.MARTiNEZ. Oui, Mouscigncur. Il souftie un vent frais de la mer, et il n'y a pas un nuage dans le ciel.

LEvicE-Koi. Je donnerais cent* piastres fortes pour <|u'il plût à verse. Alors je resterais volontiers dans mon fauteuil à me dorloter; mais par un temps comme celui-ci... quand toute la ville sera dans l'église... renoncer à se montrer, et céder le premier rang aux auditeurs!...

.MARTiNEz. Ainsi Votre Altesse se décide...

i,R VICE-ROI. Les mules sont attelées?...

MARTiNEZ. Oui, Monscigncur, elles sont attelées à ce beau carrosse qui vous est arrivé d'Espagne.

LE vicE-noi. Les habitants de Lima n'en ont jamais vu un semblable... Quel effet cela va produire!... et je renoncerais à ce plaisir-là ! Non, ma foi!... Mes deux gardes' sont habillés de neuf, et je ne me suis pas encore montré au peuple avec mon habit de gala et la plaque dont je viens d'être décoré... On ne peut perdre une aussi belle* occasion... Martinez, j'irai; oui, vive Dieu! et je marcherai. Une fois au bas du grand escalier, le plus fort sera fait. Qu'en dis-tu, Martinez?

MARTINEZ. Le peuple sera enchanté de voir Son Altesse.

LE vicE-ROi. J'irai, morbleu! et les auditeurs, qui s'attendaient à jouer le premier rôle, en crèveront de dépit... D'ailleurs, je ne puis me dispenser d'y aller... L'évêque doit faire allusion, en chaire, à l'ordre dont je viens d'être décoré*... Il est agréable de s'entendre dire ces choses-là... Allons, un effort... (Il sonne. Entre Baiihasar.) Qu'on m'apporte mon habit de gala*... Toi, réponds aux auditeurs qu'ils aient à prendre place derrière moi pour la cérémonie... Balthasar, donne-moi des souliers et des bas de soie... Je veux aller à l'église.

BALTHASAR. A l'égHsc, mouscigncur! et le docteur Pineda qui a défendu que Votre Altesse sortît!

LE vicE-HOi. Le docteur Pineda ne sait ce qu'il dit... Je sais bien si je suis malade ou si je ne le suis

pas... .lo n'ai pas la goutte... Mon père ni mon grand-père ne l'ont jamais eue... II voudrait me faire croire qu'on a la goutte à mon âge!... Martinez, sais-tu quel est mon âge*?

MABTiNEz embarrassé. Monscigneur. . . Votre Altesse a si bon visage... à coup sûr...

LE viCE-noi. Je gage que tu ne devines pas... ehl*

MARTiNEz. Quarante... Hein*?...

LE VICE-ROI. Va, va, tu n'y es pas... Allons, Balihasar... qu'on se rapproche*... iii fait «les efforts pour se iiver.) Aidez-moi donc, vous autres... plus doucement... Aye*... Plus doucement, morbleu... Je ne sais ce que c'est, mais il me semble que j'ai dix mille aiguilles dans ma pantoufle.

BALTHASAii. Nc VOUS cxposcz pas A l'air. Monseigneur; cela serait dangereux.

LE VICE-ROI essayant de marcher. OH ! vivC DieU ! quelle

douleur!... Jamais je ne pourrai mettre de souliers*... ma foi!... Oh! corps du Christ!... Parbleu! va-t'en au diable avec tes bas de soie et tes souliers. . . J'aimerais autant être mis à la torture. lOn rassied.) Avance ce tabouret... Ouf! Je ne sais, mais je ne souffrais pas comme cela tout à l'heure.

BALTHASAK. Quc Votrc Altcssc songc aux recommandations du docteur Pineda... II dit que vous devez éviter le grand air... Et puis la cérémonie sera fatigante... Il faut rester long-temps debout...

LE VICE-ROI. Oui, c'est la fatigue que je crains... car je ne suis pas malade... Même, je suis assez

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bien, maintenant... et je pourrais sortir si je voulais... Mais je ne veux pas me rendre malade pour le sot plaisir de tenir un cacique indien sur les fonts de baptême... Baste! Martinez, écris à l'auditeur Don Pedro de Ilinoyosa qu'il tienne l'enfant... c'està-dire le cacique à ma place... Voici les douze noms qu'il doit porter... Je lui souhaite bien du plaisir... Balthasar, ôte-moi ces habits de devant les yeux... je ne veux pas avoir de regrets. Sotte chose que la gloire de montrer des galons, des rubans et des broderies!... Qu'on m'envoie aussi Pineda, s'il n'est pas à ce baptême du diable... Donne-moi un cigare et du maté-. Allons, puisque je suis obligé de garder la chambre et que je n'ai rien à faire, je vais m'occuper des affaires de ce gouvernement... Balthasar, je n'y suis pour personne, personne absolument. (A Balthasar,) As-tU fini, VOyonS? ill lit la lettre que Martinez vient d'écrire.i Bou... vive Dieu ! tu oublies de mettre avec mes titres... chevalier de Saint-Jacques... Parbleu! je le suis depuis six mois en Espagne, et depuis trois jours au Pérou.

MARTINEZ. Je demande pardon de ma négligence

à Votre Altesse. (Il ajoute ce lUre à la lettre.!

LE VICE-ROI. Balthasar, envoie un écuyer avec cette lettre... Allons, Martinez, travaillons. Il y a bien des dépêches dans le porte-feuille, n'est-ce pas?

MARTINEZ. Oui, moiiseigncur, j'allais entretenir* Votre Altesse, Pour commencer par le plus pressé, voici une lettre du colonel Garci Vasquez, lequel

annonce qu'il règne une grande feiinen talion dans la province de Chucpiisaca; que les Indiens font des assemblées fréquentes, et que, s'il ne reçoit pas de prompts secours avant un mois*, ils seront en pleine révolte.

LE vicE-uoi. Martinez? Mais il me semble que tu m'as déjà parlé de quelque chose de semblable. Le colonel Garci Vasquez, et la province de... de... diable* de noms indiens! Pourquoi tous les Indiens 11»' parlent-ils pas espagnol!*

MAiiTiiNEz. Chuquisaca, Monseigneur. J'ai eu l'honiieui' de faire à ce sujet un rapport à Votre Altesse, il y a deux mois, la dernière fois ([u'elle a éprouvé une attaque de goutte... je veux dire la dernière lois (|u'elle a été indisposée.

LE VICE-ROI. Eh bien! qu'ai-je répondu?

MARTINEZ. Vous avcz dit que vous y songeriez.

LE vicE-Koi. Ah! Eh bien!... Nous n'avons guèie de troupes... A combien de lieues de Lima se trouve cette province de... tu sais bien?

MARTINEZ. A près de trois cents lieues d'Espagne.

LE vicE-noi. Vraiment... je croyais que c'était bien plus près... Eh bien! le cas est dillicile, et il ne faut pas prendre de résolutions à l'étourdie. — J'y songerai. — Quel autre papier tiens-tu, là, là, dans ta main*.'

M Ain IX Kz. C'est une supplique de Francisco Huayna Tupac, soi-disant descendant de la main gauche de l'ynca* Huayna Capac, lequel demande à joindre à

«on nom le lilrc d'Yiicîi, à en porter les armes et à jouir des privilèges dont jouissent les autres Yncas.

LE vicE-noi. Et, est-ce qu'il n'y a rien pour accompagner cette demande?

MAKTiNEZ. Pardonnez-moi, Monseigneur. P'nviron une aune et demie de satin de la Chine sur laquelle est peinte la généalogie de l'impétrant*, depuis Manco Capac, Titu Capac, Lloque Yupanqui... des noms à faire dresser les cheveux sur la tête...

LE vicE-Hoi. Ce n'est pas là ce que je demande*... Mais quand on veut obtenir quelque chose de ce genre-là, on s'y prend d'une autre manière... Ce n'est pas une petite affaire que celle de vérifier une généalogie comme celle-là. C'est ordinairement l'affaire de mon secrétaire... et je ne suis pas fâché qu'il tire quelque profit de son travail... Après cela, si ce secrétaire est homme d'esprit... Tenez, informezvous auprès de votre prédécesseur* de ce que vous avez à faire.

MARTiNEz. Je comprends. Cet Ynca* est fort riche...

LE VICE-ROI. Passons à une autre affaire. Pourquoi riez-vous?

MABTiNEz. C'est unc plainte portée par la marquise d'Altamirano contre le perroquet de la senora Camila Perichole et la senora Perichole elle-même.

LE vicK-noi. Autre folie do cette méchante fille!

MAKTiNKZ. Attendu <juo le perro([uet susdit, à l'instigation de la défenderesse, toutes les fois que la

marquise passe dans la «rrand'rue, l'appelle en des termes que la pudeui- de la dcmaudeiesse lui défend de répéter, elle conclut à ce que la senora Pericholc soit étranglée... Non, je me trompe, à ce que le perro(]uet soit étranglé et la senora, sa maîtresse, réprimandée et mulctée.

LE VICE-ROI. Que dit donc ce perroquet?

.MARTiNEz. Monseigneur, voici le fait. Il ne s'agit (|ue d'une aimable espièglerie de la senora Camila. Le perroquet, quand la marquise passe, s'écrie : A combien l'aune de drapp Or, comme la marquise, avant d'épouser le marquis, était fille d'un riche marchand de drap, elle est grièvement olîensée de l'allusion.

LE vicE-noi. Cette tille-là me brouillera avec toutes les dames de Lima.

MARTiNEz. Voici Une lettre de la comtesse de Montemayor qui se plaint d'une tentative de la senora Perichole pour la tourner en ridicule au théâtre, dans la saynète de la Vieille coquette.

LE VICE-ROI. Encore!

MARTINE/. Votre .Mtesse sait avec quelle perfection cette inimitable actrice saisit et rend tous les ridicules.

LE VICE-ROI. Oui, mais elle passe les bornes et elle ne respecte rien*. Je la tancerai vertement*. Vive Dieu ! je me suis intéressé toute ma vie à l'art dramatique, mais je n'entends pas <|u'on se permette des personnalités injurieuses pour des dames* dont

les familles pourraient me faire le plus grand tort à Madrid.

MARTiNKZ. Voici la pétition d'un capitaine invalide...

LE VICE-ROI. C'en est assez. Je commence à me fatiguer. Nous lirons le reste une autre fois; mais, pendant (jue nous en sommes sur le sujet de la Perichole, je veux, mon cher Martinez, que tu me parles d'elle à cœur ouvert.

MAirriNEz. Moi, Monseigneur? Eh! que pourrais-je dire à Votre Altesse?

LE VICE-ROI. Oui, je veux que tu me dises franchement ce qu'on en dit dans la ville, dans les sociétés (|uc tu fréquentes.

MARTINEZ. On en parle partout comme d'un talent du premier ordre.

LE VICE-ROI. Bon! ce n'est pas cela que je te demande. Je veux savoir ce que l'on dit de ma liaison avec cette fille; car, au point où nous en sommes, le mystère serait inutile. Bien que tu sois depuis peu à mon service, tu as sans doute deviné. . . Que diable, on est* homme : — et pour être un vice-roi, on n'est pas obligé de vivre comme un saint.

MARTINEZ. Monseigneur, Votre Altesse fait beaucoup d'envieux, et, s'il faut tout dire, elle fait aussi des envieuses.

LE VICE-ROI. Flatteur! mais il y a du vrai dans ce que tu dis... peut-être plus que tu ne le crois.

LK CAUnOSSK UU SAINT-SACUEMENT 365

MARTiNEz. Ah! Monseigneur, je ne dis que la vérité.

LE VICE-ROI. Comme je sais que tu m'es entièrement dévoué, je veux bien te faire une confidence, mais c'est à condition que tu paieras ma franchise par une franchise semblable. Tu sais que je ne suis pas de ceux à qui on fait voir des étoiles en plein midi... ainsi, fais bien attention à ce que tu vas dire.

MAiiTiNEz. Monseigneur, je parleiai à Votre Altesse comme si j'étais devant mon confesseur.

LK vicE-Boi. Eh bien! Martinez, apprends ce qui me tracasse. — La Perichole est au fond une bonne fille, mais fort évaporée. Elle fait sans cesse des imprudences qui peuvent la compromettre et moi aussi. Tu sens bien que je ne crains pas qu'elle me trompe. Non, non; il ne s'agit pas de cela, et la pauvre fille est loin d'y penser, mais j'ai peur qu'à la ville on ne s'imagine qu'elle me trompe.

MARTINEZ. Ah! Monseigneur...

LE VICE-ROI. Le monde est méchant et ne respecte pas les personnes d'un rang élevé. D'ailleurs, les apparences sont quelquefois trompeuses... Toimême, Martinez, est-ce que tu n'as rien observe dans sa conduite qui t'ait donné des inquiétudes?

MARTiNKz. Comment Votre Altesse peut-elle croire... .

LE VICE-ROI. Tiens, pour te mettre à ton aise, je veux bien te dire que tu ne plais guère à la Perichole. Elle m'a demandé ta place; lu ne devinerais

i!t>l> IMlOSl'Kll MÉIUMKE

juniuis pour <|iii*... pour le neveu de son cordonnier. — Il esl vrai <jue ce cordonnier lui fait des souliers admirables. Dieu! lorsqu'elle danse dans lu lîiliinilla avec des bas de soie roses et des souliers couverts de paillettes... Ah*! Martinez, Martinez, qu'elle est jolie!

MAHTiNBZ à part. La traîtresse !

LE VICE-ROI. Comme je te suis attaché, je l'ai renvoyée bien loin. Mais tu vois par ce trait que la Pcrichole ne t'aime point. Ainsi tu n'es pas tenu de la ménager, (^est pourquoi, je te le répète encore une fois, parle avec toute franchise.

MARTiNEZ. Ah! mon bon maître!

LF. VICE-ROI. Je t'écoute; mais prends bien garde de mentir avec moi.

MARTiNEz. Comblé comme je le suis des bontés de Votre Altesse, je ne sais pas en vérité comment je pourrais jamais les reconnaître... Mais surtout la confidence que Votre Altesse a daigné me faire me met dans un grand embarras... car maintenant je n'ose dire... C^e n'est pas que j'aie à dire quelque chose... (|ui puisse porter préjudice à la senora Perichole... Mais peut-être Votre Altesse penserat-elle, au premier abord, (jue c'est... en quelque sorte... un motif de vengeance... s'il est permis d'appeler vengeance... ce qui ne peut nuire... car Votre Altesse sans doute ne lui en voudra point... puisque après tout... il ne s'agit que de bagatelles.

LE VICE-ROI. Quelles bagatelles'.' Explique-toi.

LE CAHaoSSE l)V SAiNÏ-SACIlEMENT 3b7

MAiiTiNEX. Oh! lien de sérieux. 11 est certain que la senora Perichole vous aime... Votre Altesse est si bonne! qui pourrait ne pas l'aimer?... Peut-être était-ce par pure méchanceté qu'on me le disait*... car, comme l'observait fort bien Votre Altesse tout à riieure, le monde est méchant.

LE viCE-noi. Qu'est-ce qu'on te disait?

.MARTiNEZ. Il ne faut pas que Votre Altesse attache de l'importance à ce qu'il me disait, car ce n'est que le premier garçon du marchand de soieries de la rue du Callao... Et je ne déviais peut-être pas redire à Votre Altesse les propos que tiennent les personnes de cette classe... Votie Altesse ne daignera peut-être pas les entendre, mais enfin Votre Altesse m'a commandé de dire ce que je sais, et je ne puis dire que ce qu'on m'a dit.

LK vicE-iioi. Corps du (Lhrist! dis donc ce qu'on t'a dit.

MAKTiNE/. Ce jeune homme, ({u'on appelle Luis Lopez, et qui appartient d'ailleurs à une honnête famille, m'a dit, comme nous parlions de soieries, (|u'il avait vendu l'autre jour huit aunes de satin cramoisi au capitaine Ilernan Aguirre, qui l'avait payé, sans marchander, dix ducats l'aune.

LR VICE-ROI. Au fait!

MARTiNHZ. Eh bien! Monseigneur, Luis Lopez prétendait avoir vu ce môme satin (*ramoisi façonné en robe, et porté par la senora Perichole. Vous souvenez-vous de la robe qu'elle avait dimanche soir?

368 PMusi'En MÉiiiMiit;

C'est celle-là inèiiie. — Mais rien de plus probable que Luis Lopez se sera trompé... d'autant plus que le capitaine en payant, disait : « Je ne marchande « pas, car c'est pour ma maîtresse. »

LE vicE-Koi. Pour sa maîtresse!

MARTiNEz. Preuve, selon moi, qu'il se trompait... Moi, je lui ai parlé vertement, et je lui ai dit ce que je pensais de sa belle histoire... Mais, si je l'avais cru, il m'en aurait conté bien d'autres.

LE vicE-Hoi. Quoi donc encore?

MARTiNKz. Oh ! de ces histoires qu'il a ramassées je ne sais où... Par exemple, qu'un soir un sergent de ronde attrapa dans la rue du Palais un homme qui n'avait qu'un manteau par-dessus sa chemise : à la vérité, il tenait ses chausses à la main. D'abord on le prit pour un voleur, mais, arrivé au corps-de-garde, le lieutenant de service vit que ce prétendu voleur était le capitaine Aguirre. — Mais qu'est-ce que cela prouve?

LE VICE-ROI. Quelle nuit?

MARTiNEz. Il disait la nuit du vendredi au samedi*... Cette nuit que nous avons attendu si longtemps... Mais, dans la rue du Palais, il va quelques dames qui ne sont pas des plus farouches... Je présume que le capitaine courtise la senora Beatriz... Ah! mais, je me trompe; car il y a près de quinze jours qu'elle est partie pour Quito... Si ce n'est elle, ce sera une autre.

LE VICE-ROI. Est-ce là tout ce que tu sais?

MAHTiNEz. Hélas! Monseigneur! Votre Altesse sait bien que les médisances ne s'arrêtent jamais en beau chemin, et qu'une fois que les mauvaises langues ont commencé à s'exercer sur quelqu'un, elles trouvent bientôt qui leur fait chorus... Mais ce qui reste à dire est si extravagant, que je crains d'ennuyer Votre Altesse en le lui répétant.

LE VICE-ROI. Point. Cela ne m'ennuie pas. Continuez.

MARTiNKz. Au dcmier combat de taureaux... en vérité la médisance est assez bien arrangée pour les détails, mais pour le fonds* elle est d'une absurdité criante. Au dernier combat de taureaux, Votre Altesse a peut-être remarqué un grand gaillard bien fait, léger comme une panthère, courageux comme un lion, un choUr- nommé Ramon, et qui est un des habiles matadors de Lima?

LE VICE-ROI. Eh bien?

MAUTiNEz. On dit... VOUS savez que les faiseurs de médisances disent tout ce qui leur vient à l'esprit... on dit qu'il n'est pas sans exemple que quelquesuns de ces messieurs aient osé prétendre aux bonnes grâces de certaines dames de haut parage... et, ce qui est bien plus extraordinaire, que l'on a vu des dames, distinguées par leur naissance ou autrement, s'abaisser jusqu'à favoriser les prétentions de ces misérables. — Je crains de fatiguer Votre Altesse qui me semble souffrir dans ce moment.

Li: VICE-ROI. Oui, mon pied me fait grand mal.

Clara Gazul U

MARTiNEz. Or donc, quelques gens oisifs et méchants, comme, Dieu merci, il n'en manque pas à Lima, ont prétendu surprendre des œillades fort enflammées que le matador lançait à la belle comédienne. N'a-t-on pas remarqué encore que cet homme, qui est consommé dans son art, au lieu d'attirer le taureau sous la loge de Votre Altesse, pour le tuer là, comme tout matador bien dressé* a coutume de le faire... eh bien! ceRamon, au contraire, se postait sous la loge de la senora Perichole, lui faisant ainsi tous les honneurs de la fête. 11 faut avouer qu'il y a des gens qui trouvent du mal partout, même dans ce qu'il y a de plus innocent! Par exemple, à cette même course, la senora a fait quelque chose qu'ils ont bien mal interprété, et qui au fond n'a rien que de naturel. Au moment où 4e taureau noir et blanc, le plus furieux* de tous, a été abattu par Ramon, le collier de perles de la senora Perichole est tombé dans l'arène. Ramon l'a ramassé et l'a passé à son cou, après l'avoir baisé avec respect. Mais moi, je suis convaincu que ce collier est tombé par accident, puis par générosité la senora l'a abandonné au matador; lequel, au reste, ne l'a pas vendu, comme bien des gens de sa profession l'auraient fait à sa place, pour aller en dépenser le prix au cabaret. Lui, au contraire, le porte à son cou par la ville, fier comme un paon, et bravant encore plus qu'à l'ordinaire. Que Votre Altesse imagine quelle bonne fortune que cet accident

pour la médisance! Aussi Dieu sait comment les gens travestissent l'affaire. Suivant eux, la senora Perichole se serait élancée hors de sa loge, elle aurait arraché elle-même son collier exprès, et l'aurait jeté au matador en criant : Bravo, Ramon! — La senora Romer, du Grand Théâtre, et qui se trouvait dans la même loge... (mais c'est la jalousie qui la fait parler) elle a dit que* la senora Perichole s'était écriée : Bravo, mon Ramon! J'étais trop loin pour entendre, mais je gage qu'elle a menti; car elle est si méchante, tenez, qu'elle ose dire qu'à la dernière représentation de « La Fille de l'Air », la couronne qui est tombée aux pieds de la senora Perichole avait été lancée par Ramon le cholo. Enfin elle va jusqu'à conter que Ramon est entré quelquefois dans sa loge au théâtre, et que même il va chez elle. Ce n'est pas que le drôle ne soit assez hardi* pour tout oser. Il se croit un Adonis malgré sa peau tannée: il joue de la guitare, il jouerait des couteaux au besoin... Personne auprès de lui n'oserait tousser ou se moucher quand la Perichole chante... C'est un homme précieux pour une actrice. — La Romei" ajoute que la senora Perichole s'enferme quelquefois des heures entières avec lui, surtout quand Votre Altesse va à la chasse, ou lorsqu'elle est malheureusement indisposée.

LE vicE-Koi. Est-ce là tout ce que vous savez?

MAUTixEz. De semblables propos la kyrielle ne finirait jamais; mais comme j'y attachais peu

d'importance , et que je présume que Votre Altesse...

LE VICE-ROI. Monsieur Martinez, vous êtes un faquin.

MARTiNBZ. Monseigneur!

LE VICE-ROI. Un insolent, un effronté menteur.

MARTINEZ. Monseigneur, je n'ai rien dit à Votre Altesse que ce que j'avais entendu dire.

LE viCE-noi. Et voilà, monsieur, ce qui prouve votre impertinence. Comment! vous osez me débiter insolemment comme parole d'Evangile tous les sots bavardages que vous entendez dans les coulisses ! Qu'allez-vous faire dans les coulisses, monsieur? Est-ce là votre place? Vous donné-je des appointements pour cabaler avec les acteurs? Vous ne faites rien; vous êtes un paresseux... et un menteur. Il n'y a pas un mot de vrai dans tout ce que vous avez eu la hardiesse de me soutenir en face. Comment! misérable, vous osez médire que je suis le rival d'un matador! d'un cholo!

MARTINEZ. Non, mouscigneur. . . Je ne dis pas...

LE VICE-ROI. Je connais la Perichole. C'est une excellente fille, qui n'aime que moi. Vous êtes un menteur, un impudent menteur, et il n'y a pas une syllabe de vrai dans tout ce que vous avez dit.

MARTINEZ. Que Votrc Altesse daigne se souvenir...

LE VICE-ROI. Taisez-vous. — Je vous ai tiré de la boue pour vous prendre à mon service. Je voulais faire votre fortune. Vous êtes indigne de mes bontés.

Je devrais vous chasser ignominieusement; mais, par une extrême faiblesse de ma part, je veux bien vous donner une place. Je vous fais receveur des contributions dans la province de... auprès du colonel Garci-Vasquez. Partez vite; si vous êtes demain à Lima, je vous fais conduire au Callao entre quatre dragons, et vous n'en sortirez qu'à ma mort.

MARTiNEz. Hélas!... Miséricorde! Monseigneur, c'est pire que la prison. Que votre Altesse daigne se rappeler que je n'ai parlé que par son ordre.

LE vicE-Roi. Ah! vous raisonnez encore. Qui donc est le maître ici? Vive Dieu! si je pouvais marcher, je vous assommerais à coups de canne l Hors d'ici, faquin, ou je vous fais jeter par la fenêtre. Ah! je ne vaux pas un cholo? un cholo! Impudent! hors d'ici!

On entend un grand bruit à la porte du cabinet : entrent Balthasar, ensuite la Perichole. Sort Martinez.

BALTHASAR. Monscigncur, c'est mademoiselle qui veut absolument entrer, quoique je lui dise que Votre Altesse est en art'aires.

LE vicE-Hoi. Qu'elle entre; et vous, sortez.

LA PERICHOLE. Il cst assez étrange qu'on ne puisse vous voir qu'en emportant d'assaut la porte de votre cabinet. J'espère qu'il n'y a là-dedans qu'une méprise de votre butor d'huissier.

LE vicE-Roi d'un ton chag^rin . Je VOUS croyaîs à la cérémonie.

374 PROSFEIt MÉRIMÉE

LA PKiiicHOLE. Je ne sais encore si l'on m'y verra*. Cela dépend un peu de vous. — Mais, avant tout, comment va votre goutte?

LE VICE-ROI avec une humeur croissante.'^ Je n'ai paS la

goutte.

LA PERicHOLE. Ah ! ce n'est, à ce que je vois, qu'un accès de mauvaise humeur rentrée. Tant pis; j'avais quelque chose à vous demander, et j'espérais vous trouver en de meilleures dispositions. Puisqu'il en est ainsi, je vous baise les mains. Adieu; nous reparlerons de cela une autre fois.

LE VICE-ROI. Camila, ne vous en allez pas si vite. J'ai à vous parler, moi. Vive Dieu! on croirait que vous avez peur d'un tête-à-tête avec moi.

LA PERICHOLE. Oh! Votrc Altesse me fait rarement peur.

LE VICE-ROI. Restez. Tenez-moi compagnie quand je suis malade... — Je sais bien que vous aimeriez mieux causer avec le capitaine Aguirre... mais il faut savoir se résigner quelquefois.

LA PERICHOLE. AguiiTc ? Jc le quitte à l'instant.

LE VICE-ROI. Vous le quittez à l'instant... Fort bien, madame! vous m'épargnez une préface, et je puis entrer en matière sur-le-champ.

LA PERICHOLE. Moiiscigncur, je soupçonne que vous voulez me régaler d'une petite scène de jalousie ; car il y a près de deux mois (jue vous n'avez donné carrière à vos humeurs jalouses. Je crains que cette scène ne dure un peu de temps, et, si vous l'aviez

pour agréable, je vous ferais ma demande tout de suite. Vous me l'accorderiez, et nous remettrions à demain les reproches et les fureurs.

LE vicE-Hoi. Je ne suis guère d'humeur à vous accorder des grâces; vous abusez de celles que vous avez obtenues de moi.

LA PERiCHOLË. Beau début! mais c'est à mon tour de parler... Toutes les bégueules de Lima se sont liguées pour me mortifier de toutes les manières, cl le tout, parce que je suis plus jolie qu'elles. — N'est-ce pas que je suis jolie aujourd'hui? — Il y a entre nous une petite guerre bien active de petites calomnies et de petites noirceurs. Si je n'étais pas si pressée, je vous en conterais quelques-unes. En outre, nous faisons tous nos eiîorts de part et d'autre pour nous surpasser par la magnificence de nos parures, le goiit de nos toilettes, etc. Aussi nous sommes une providence pour les bijoutiers et les marchandes de chiiTons.

LE vicE-Koi. Qu'ai-je afîairc, morbleu! de toutes ces balivernes? Si vous ne surpassez ces dames par le luxe de vos parures, en fait d'amans*...

LA PERICHOLË avec une ^racde révérence. En fait d'amaUS*

je fais tout au contraire de ces dames. Je préfère la qualité à la quantité.

LE vicE-noi. Perichole, laissez-moi parler; je suis très-sérieux en ce moment.

LA PERICHOLE parlaut eo mdtne temps. EcOUteZ-moi, je n'ai

que deux mots à vous dire...

LE vicE-noi. Je suis très-mécontent de vous. De tous côtés on parle de votre coquetterie, et, s'il faut parler net, je crains que vous ne me fassiez jouer un sot rôle.

LA PERICHOLU parlant en même temps. Je me Suis avisée,

aujourd'hui même, d'une invention sublime qui fera crever de dépit toutes ces dames, pourvu toutefois que vous soyez aimable comme vous l'êtes quelquefois.

LE vicE-Boi. Mais, vive Dieu! écoutez-moi donc!

LA PERicHOLE. Mais, morblcu ! écoutez-moi donc! Je suis femme, vous êtes Castillan, vous me devez du respect; ainsi, taisez-vous quand je parle.

LE vicE-noi. Eh bien, parlez! vous ne perdrez rien pour attendre.

LA PERICHOLE. Aujourd'hui, comme vous le savez, toutes les femmes de Lima se font voir dans leurs parures les plus élégantes, étalant à l'envi tout le luxe qu'elles peuvent. Toutes les voitures qui sont à Lima sont au nombre de cinq : les deux vôtres, celle de l'évêque, celle de l'auditeur Pedro de Hinoyosa, enfin le carrosse de la marquise Altamirano, mon ennemie capitale, presque aussi vieux que sa maîtresse, mais enfin c'est un carrosse. Or donc, ce matin, apprenant que vous gardiez la chambre aujourd'hui, je me suis mis en tête que vous pourriez assurer mon triomphe sur ma rivale, en me faisant don de ce beau carrosse qui vous est arrivé de Madrid.

i.E vicE-iioi. Est-ce là ce que vous me demandez?*

i.A i>ERicHOLE. Vous mc fcicz plus dc plaisir en me donnant ce carrosse que si vous me donniez une mine ou un département d'Indiens.

LE vicE-KOi. Certes, la demande est modeste. Elle ne veut qu'un carrosse pour se faire traîner à l'église comme une marquise. Je n'en reviens pas.

I A PERicuoLE. Vous savcz, Dou Andres, que je fais peu de cas de l'argent. Je ne sais ce que vous coûte cette voiture, mais vous êtes riche. S'il ne s'agissait pas d'humilier des ennemies mortelles, vous sentez bien que je ne vous aurais pas demandé un cadeau d'une aussi grande valeur. Au surplus, si ma demande vous choque, oubliez-la. Si j'ai eu tort de vous la faire, je vous en demande pardon. J'ai le défaut d'agir d'abord, et de réfléchir ensuite.

LE VICE-ROI. Un carrosse! il ferait beau voir une comédienne en carrosse! Ktes-vous un évoque, madame, un auditeur ou une marquise, pour aller en carrosse?

LA PERICUOLE. Et uc suis-jc pas*toutà la fois l'infante d'Irlande, la reine de Saba, la reine Thoinyris, Vénus et sainte Justine, vierge et martyre?

i.E vicE-Roi. Folle!

LA PERiCHOLE. Toutcs CCS dauies-là valent bien une vieille marquise dont le père vendait du drap à Cordoue pour habiller les muletiers. — Allons, mon petit papa, mon cher Andresillo, vous avez ri; vous n'êtes plus de mauvaise humeur, vous êtes

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charinunt à volie oïdlnaire, et vous me donnerez votre carrosse*, n'est-ce pas?

LE VICE-ROI. Camila, d'abord vous demande/ des choses extravagantes, ensuite vous prenez mal votre temps, car j'ai maintenant à me plaindre de vous.

LA l'EiMCHOLE. El si je voulais user de représailles!

LE vicE-Hoi. Écoutez, vous avez tort de tourner tout en plaisanterie. Je vous assure que votre conduite m'est connue maintenant, et que je ne veux plus être votre dupe.

LA PEiucHOLE. Si je n'obticns pas de vous ce carrosse, il faudra que je m'en retourne chez moi bien tristement; car le moyen d'aller à cette cérémonie à pied comme une fille du peuple, ou en chaise à porteurs comme une bourgeoise! et surtout après les espérances que j'avais conçues... Ah! monseigneur le vice-roi du Pérou, vous êtes un cruel homme!... Combien vous coûte ce carrosse?

LE vicE-noi. Laissez votre carrosse, mademoiselle, et répondez-moi. Je suis parfaitement au fait de toutes vos actions, et vous savez* que je ne suis plus aveuglé sur votre compte, comme je l'étais quand je vous aimais. Maintenant, je ne vous aime plus, entendez-vous? Je suis détrompé, je vous connais... (cependant, je serais bien aise de voir de quel air vous pourriez vous y prendre pour vous justifier... Voyons, essayez... parlez, que diantre! parlez... Eh

LE JARDIN ET UENTRÊE DE UA MAISON DE LA PËf^lCHOLE

A LIMA f Photo* communiquées par M. MiirUnmnchej

LE CAKHOSSE DV SAIMT-SACKEMENT 379

bien, à quoi pensez-vous* ainsi, les yeux levés au ciel?

LA PKRicHOLE. Ce beau carrosse!

LE vicE-KOi. Vous fericz perdre patience à un saint! Que le diable emporte le carrosse! — Je sais que le capitaine Aguirre vous aime.

LA PËRicHOLE. Je Ic crois sans peine. — Donnezmoi un de ces cigarres*.

LE VICE-ROI. ... Et que vous l'aimez... oui, vous l'aimez... je le sais, j'en suis sur... Mais soutenez donc le contraire... du courage! Niez, par exemple, qu'il vous ait donné une robe de satin cramoisi... Niez, niez-le! je ne vous en empêche pas.

LA PËRICHOLE. Il aurait dû me donner aussi une mantille de dentelle pour compléter l'habillement*.

LE vicE-Hoi. Et on l'a surpris à demi vêtu sous vos fenêtres... Je le sais bien, je l'ai vu... Mais, vive Dieu! dites donc (jue cela est faux... Vous (jui êtes si bonne comédienne, vous devez mentir de l'air dont les autres disent la vérité.

LA PERicHOLE. Mei'cî du complimcnt.

i.E VICE-ROI. Vous sentez bien, ma mie, que cela ne peut durer. Aussi nos relations vont cesser... Et cela devrait être fait depuis long-temps... car je ne suis pas homme à entretenir les maîtresses du capitaine yVguirrc... — Vous êtes bien tranquille... Vous croyez peut-être que je prends votre flegme pour le calme de l'innocence?

3êO PROSPER MÉRIMÉE

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