‹ [Œuvres complètes]Chapitre 71 sur 135 · SCÈNE III La maison de Mendu · texte numérisé non relu

SCÈNE III La maison de Mendu

MENDO, 8eui.

Cette promenade m'était nécessaire, pour me rafraîchir le sang... et me préparera ce dernier sacrifice... Il faut parler enfin... Insensé que j'étais!... j'ai cru pouvoir lui cacher sa position... sa tête s'est remplie d'idées chimériques qui la rendront malheureuse à jamais... C'est ma faute... L'éducation que je lui ai donnée a nourri ses illusions... J'aurais dû, dès son enfance, la mettre dans un couvent. Elle ne m'aurait pas connu. Elle aurait embrassé la vie religieuse, sans penser qu'il existât une situation plus douce au monde... Aujourd'hui elle s'est livrée à une passion folle, que je ne pourrai chasser de son cœur, sans le déchirer... Ah! j'ai bien des reproches à me faire! — Mais ma fille... c'était le seul ami que je pouvais avoir au monde... Je n'avais pas

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le rourage de m'en séparer... Pauvre enfant! il faut ([u'clle sache enfin la vérité... je vais briser son cœur... mais attendre plus long-temps serait trop dangereux... lîlUc sentira qu'elle n'a plus de ressource que dans l'état ecclésîasti<|ue*. La voici : rappelons tout notre courage.

INÈS entrant. Mou papa, j'ai été bien désobéissante, .l'ai vu tout à l'heure Estehan*, et nous avons été nous promener ensemble; et puis. Don Luis est venu, et il m'a dit des choses si aimables, que je ne m'en sentais pas de joie. Esteban a dit qu'il voulait que je fusse sa femme, Don Luis a dit que vous aviez dit que je ferais ce <[ui me plairait. Est-ce vrai, mon papa? ou ne l'avez-vous dit que pour rire? Oh! mon papa, je l'aime tant! Vous l'avouerai-je? il m'a forcée d'accepter un anneau de fiancée... Je n'en voulais pas d'abord, parce «ju'il est trop beau... mais Don Luis l'a voulu absolument... Tenez, le voici... comme il brille !

MBNOO. Inès, écoute-moi, c'est peut-être pour la dernière fois que je te parle.

INÈS gouriant. Bah!

.MBNUO. Inès... un homme qui tuerait son prochain serait un être détestable; tous les hommes doivent le haïr.

INÈS. Oui, mon papa.

MBNDo. Mais si cet homme était forcé par les autres à tuer son prochain?...

INÈS. Comment pourrait-on l'y forcer? On a tou-

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jours la ressource de se faire tuer*, au lieu de tuer son prochain. Mais (|ue voulez-vous dire?

MKXDO après un silence. Alusl tU aS COnSCntl à épOUSer

Don Esteban?... Tu sais (jue sa famille est une des plus Illustres de l'Espagne. L'origine de sa race remonte au temps du saint roi Pelage. Il a pour alliés toute la noblesse de CastlUe; pour amis, tous les grands... Crols-tu qu'il ne souffrira pas, quand ses parens et ses amis le railleront d'un mariage si mal assorti? Tu l'aimes... voudrais-tu qu'il eût dans le monde à soufTrlr des avanies continuelles à cause de sa femme?

INÈS. C'était à lui à y penser d'abord... Je descends d'honnêtes laboureurs, et de vieux chrétiens... Il y a bien des duchesses, m'a dit Esteban, qui, il y a cent ans, étaient de pauvres morisques... et puis, quand il a commencé à me faire la cour, je lui ai dit qu'il allât en conter aux grandes dames, et qu'il nous laissât en paix nous autres paysannes... mais il m'a montré tant d'amour... tant d'amour! que je suis persuadée qu'il sera plus heureux avec moi qu'avec une infante d'Aragon.

MENDo. Ce mariage lui fait manquer sa fortune : y as-tu songé, Inès ?

INÈS. Il est riche, et puis il pense comme moi qu'un peu d'amour vaut beaucoup d'or.

.MENDO. Une Inès Mendo épouser un Mendoza! La fille d'un laboureur ot un grand d'Espagne!

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INÈS. L'infant Don Pedro a bien épousé la iillc (l'un laboureur, qui s'appelait Inès aussi*''.

MBNDO. Et tu sais combien* cette union fut heureuse. D'ailleurs, Inès était la fille d'un laboureur... Sais-tu si Don Pedro... Sais-tu si je suis même un laboureur?

INÈS souriani. Je vois bien qui vous êtes.

MENDo. Non, Inès, tu ne le sais pas!

ixKS. Qu'avez-vous, mon père? Vous scmblez malade; vous êtes changé*!... Je vous alHige. Peut-être voulez-vous dire (ju'il y a quelque tache dans notre famille... Peut-être qu'un de nos grands-pères a fait quelque chose de mal.

MENDO. Et si c'était ton père?

INÈS effrayée. Cela u'cst pas vrai !

.MENDO hois de lui. Je te lo dis !

INÈS. Jésus, Marie!,.. Mais cela n'est pas vrai... vous ne dites cela que pour m'effraycr... pour me faire renoncer à ce mariage; et (juand même, ([uel crime si grand avez-vous commis, qu'il ne soit expié par la vie chrétienne* que vous menez dans cette maison? Vous êtes plus sévère pour vous-même qu'un moine.

.MENDO. Pauvre Inès! la souillure qui est en moi ne te quittera qu'à la mort... Pardonne-moi de te l'avoir transmise! Inès... je ne suis coupable d'aucun crime, et cependant pas un homme ne voudrait être mon ami... ma* pauvre Inès!... ils m'ont forcé de

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suivre lu profession* de mon père... Je suis le bourreau de Monclar.

Il iiorl, cl Terme la porle sur lui.

INÈS seule. J'ai perclu Esteban! iKIIc reste quelque lemps dans

laccabiemeni.) Mais VOUS, moii pauvre père! que je vous plains!... Où est-il.* il était ici tout à l'heure... car ce n'est point un rêve... il m'a parlé : comment aurais-je pu imaginer cela? Mais cette porte est fermée. Ah! je me souviens... (Courani à la porie.i Mon père! mon père! revenez! je suis toujours votre fille, venez m'embrasser! Venez, je veux passer ma vie à vous consoler... Il ne m'entend pas ! (Eiie frappe à la porie.) Mon père, mon père, vous me mettez au désespoir. Faut-il que vous aussi, vous m'abandonniez!... Ah! Esteban, Esteban! je t'ai perdu... Tout à l'heure j'étais si heureuse! En un instant, voilà que je suis devenue la plus malheureuse des femmes! Hélas! au lieu de me marier, je n'ai plus qu'à me cacher dans quelque trou!... Il faudra tout lui dire... car ce serait mal de lui cacher une chose comme celle-là... encore, s'il ne m'avait pas demandée, j'en aurais moins de regret. Il faut tout lui avouer... Mais comment lui dirai-je en face, «Esteban, je suis la fille... ». Oh! jamais je n'oserai. Pourtant il faut bien qu'il le sache... Autrement... il reviendrait ici, et cela me ferait encore plus de peine... Eh bien ! je lui écrirai... Il ne me reverra plus... je me ferai religieuse, et je penserai toujours à lui... je prierai le bon Dieu pour lui... et je ne déshonorerai pas son noble sang : il

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le faut*. Rappelons tout notre courage. Je crois que mes larmes m'ont soulagée. Oui, je crois que maintenant je pourrai lui écrire cette lettre... Oh! que n'ai-je su plus tAt de qui j'étais la fille ! Kntre MenHo un

Mc d'argent à la main.

INES. Mon père!

MBNDO. Inès, voici qui vous appartient. Cet argent est à vous; il vient de votre mère. — Il servira pour vous établir dans la retraite que vous choisirez.

ixÈs. Oh*, mon père! ne me dites pas de m'en aller. J'ai perdu mon Esteban, ne m'ôtez pas mon père. Laissez-moi passer ma vie à vous consoler, à vous tenir lieu d'ami.

.MBNDO pleurant dans les bras d'Inis. Seigneur! pOUrqUoi nc

lui avez-vous pas donné un autre père!

IXB8. Seigneur! fais que je le conserve long-temps!

.MBNDO. Tu vois qu'il faut renoncer à celui que tu aimes. Auras-tu le courage de lui écrire, pour lui rendre sa promesse?

INÈS. Oui, mon père... je sens que je le dois.

MBNDO. TAt ou tard ils sauront la vérité, de l'alcade ou d'un autre. Don Esteban est un noble jeune homme. — Parle avec franchise, et dis-lui. . . qui tu es.

INÈS. Que je lui dise!...

MBNDO. Dis-lui qu'en t'élevant dans l'ignorance de ta naissance, je fus le seul coupable. Il vaut mieux qu'il l'apprenne de nous que d'un autre.

INÈS. Eh bien! s'il le faut, je le ferai.

MBNDO. Ecris-lui sur-le-champ. Je te laisse, ii sort.

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INÈS beuie. Comment m'y prendre?... Oui, dire la vérité sans préambule... Hélas! c'est encore lui qui m'a donné cet encrier. (Eiie écrit) Peut-être aura-t-il quelque pitié de moi... « Adieu, Inès... » Et toi, mon cher anneau, j'espérais te conserver toute ma vie. Et il faut sitôt* nous séparer... Je ne suis plus digne de te porter... Adieu! adieu!

(Elle le baise à plusieurs reprises.) Entre D. Esteban.

D. ESTEBAN. Ma chèrc Inès, laissez-moi vous rendre vos baisers.

INÈS se sauvant à l'autre bout du tbéAIre. Ah !

D. ESTEBAN. Ma chère Inésille, je vous ai fait peur? rassurez-vous, c'est moi.

INÈS de même. Quoi ! . . . c'cst VOUS?...

D. ESTEBAN. Oui, c'cst tou amant qui vient...

INÈS. Je n'ai plus d'amant!... Je suis une malheureuse qu'il faut laisser!...

D. ESTEBAN. Tc laisscr, Inès ! ... Ne me reconnais-tu pas?

INÈS. Seigneur!... Au nom du ciel! laissez-moi! laissez-moi! il le faut.

D. ESTEBAN s'avançant vers elle. Qu'aVCZ-VOUS ? VOUS mC

désespérez! Pourquoi cette frayeur?

INÈS. Ne me touchez pas ! vous allez vous souiller !

D. ESTEBAN. Cc malhcurcux Mendo lui aura troublé l'esprit! Il ne me manquait plus que cela. Inès, pas d'enfantillages... est-ce que vous ne m'aimez plus?

INÈS. Oh si!... c'est plus fort que moi... mais... tenez, prenez ce papier sur cette table, et laissezmoi.

INÈS MENDO 21 1

D. E8TEBAN. AlIoDS donc ! poui'quoi cette peur de moi!

INÈS. Je ne puis plus vous aimer.

D. ESTBBAN. Encorc vos scrupules! vous vous plaisez à me faire enrager. Voilà pour vous punir. iii

rembrasse de force.)

INÈS. Ce n'est pas ma faute, vous m'avez embrassée de force ; je n'ai pu vous avertir plus tôt... tenez,

voilà qui va vous instruire... iKlle lui donne la lettre. Don Ksteban ht; sa Bgure s'altère rapidement; Inès se jette à ses genoux en pleurant. Don Esteban reste quelque temps comme accablé. Tout d'un coup il déchire la lettre, et, se débarrassant avec violence des bras d'Inès, il la fait tomber.)

INÈS. Âh!

D. ESTEBAN la relevant. Inès ! t*ai-je fait mal?

INÈS. Oh! vous m'appelez encore Inès! laissez-moi vous baiser les pieds*.

D. ESTEBAN. Malheureusc enfant! quel crime as-tu donc commis pour te prosterner à mes pieds?

INÈS. Je ne l'ai su que tout à l'heure; et, si je l'avais su plus tôt... je ne vous aurais pas laissé m'aimer.

D. ESTEBAN. Pauvi'e luès ! Et je cesserais de t'aimer! N'es-tu donc plus la même Inès qui m'a tant charmé !

INÈS. Je ne pourrai jamais m'empêcher de vous aimer.

D. ESTEBAN. Sots préjugés! dois-je vous sacrifier mon bonheur? Ombres de mes ancêtres, je briserai mes armoiries, plutôt que de renoncera cette fille.

INÈS. Vous ne me méprisez donc pas! vous me ferez mourir de joie.

212 PHOSPER MÉRIMÉE

I). E8TEBAN. Je t'aimc, je t'estime* comme auparavant.

INÈS pleurant. Ësteban... non, vous ne pouvez m'aimer, vous êtes un Mendoza.

D. ESTEBAN. Je suis tou amant... j'aime mieux être ton amant qu'un gentilhomme.

INÈS. Oh! je voudrais mourir maintenant! Je ne déshonorerais pas celui que j'aime.

D. ESTEBAN. Hé! quc m'importe l'opinion des

hommes? vaut-elle ton amour? (Voyant qu'Inés saigne.) Tu

saignes, mon amie, et c'est ma violence qui t'a fait tant de mal. Ma bonne Inès, laisse-moi te guérir à force de baisers.

INÈS. Ah! je suis trop heureuse! lElle se jette dans ses bras.)

Entre le greffier avec des* paysans armés. LE GREFFIER louchant don Esteban avec sa vare^. De par le Roi,

respect à la justice. Seigneur de Mendoza*, vous êtes mon prisonnier. Rendez-moi votre épée.

D. ESTEBAN. Canaille, attendez-moi.

LE GREFFIER. A moi, mcs amis!

INÈS. Au secours! mon père, au secours!

Don Esteban est désarmé.

D. ESTEBAN. Adicu, chère Inès! n'aie pas peur, cela ne sera rien. on remmène.

INÈS. Au secours ! au secours ! (Elle s'éranouit.) MENDO entrant l'épée à la main. Qu'cst-CC? qu'y a-t-il?

LE GREFFIER. Ricu qu'uu liommc qui en a tué un autre, et que je fais prendre.

MENDo. Ma fille!

INÈS MENDO 213

LE GREFFiEn. Mademoiselle était sur les genoux de ce monsieur quand je suis entré... il est bien naturel...

MENDO le menaçant. Coquiu !

LE GREFFIER. Si VOUS me ffappez, j'en ferai mon rapport à l'alcade. — A propos, Mendo, vous nous aviez caché que...

M EN DO. Sors d'ici!

LE GREFFIER. Vous aui'ez de l'occupation bientôt, Juan Mendo. Aiguisez votre coutelas*; songez qu'il ne s'agit pas de le manquer, c'est un gentilhomme.

Il sort en riant.

MENDO. Holà! Jayme! lUo domestique* aide à emporter Inès.)

Ils sortent.

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