‹ [Œuvres complètes]Chapitre 88 sur 135 · SCENE I · texte numérisé non relu

SCENE I

Un oratoire DONA URRAGA, D. PABLO.

DONA unnACA. Non ! encore une fois. Vous aurez beau prier. C'est aujourd'hui le mercredi des Cendres.

D. PABLO. Rappelez-vous que le mardi gras nous ne pûmes profiter du carnaval.

DONA uniiACA. Je suis une grande pécheresse, Dieu m'absolve! mais il y a tel péché que je ne ferai jamais.

D. PABLO. Au moins, un seul petit baiser.

DONA URKACA. Je ne le dois pas.

D. PABLO. Le péché, si c'en est un, n'est pas bien gros, et je prends tout sur moi.

DONA UKiiACA. Un mercredi des Cendres!

D. PABLO. Au diable le carême! Allons, un seul petit baiser.

noNA URKACA. Mais... Que vous êtes insupportable!... Voyons, fermez la fenêtre.

D. PABLO. Encore un, vous n'en pécherez pas davantage.

278 PROSP£R MÉRIMÉE

DONA uniiACA. Non, laissez-moi, de grâce.

D. PABLO. Qu'avez-vous là au cou?

DONA UHHACA. C'cst Un chapclct avec des* Agxus Dei, bénis* par Notre Saint-Père le pape*.

D. PABLO. Mais mon portrait? ma chaîne? qu'en avez-vous fait? Ah! Urraca, vous l'avez donnée*, j'en suis sûr, à ce père Bartolomé du diable*, pour orner le col de quelque madone.

DONA unKACA. Nou, tout cst daus ma casscttc, mais j'ai pensé que dans un jour* comme celui-ci...

D. PABLO. Un jour comme celui-ci devrait être rayé du calendrier! ,

DONA uiuiACA. Y pcuscz-vous, Dou Pablo ? N'cst-cc pas aujourd'hui?...

D. PABLO. Tenez, parlons d'autres choses*. — Vous devriez bien prendre un confesseur plus vieux. On en jase, et moi j'en suis inquiet.

DONA URKACA. Epargnez au moins une sainte personne, si vous n'avez pas plus d'égards pour moi...

D. PABLO. Parbleu! je le traite comme il le mérite, car je suppose qu'il vous dit bien du mal de moi.

DONA URBACA. Au Contraire, Pablo. Ce pauvre homme ! il espère que vous vous convertirez un jour, par*,.. Il y a longtemps que je pèche pour vous sauver, ingrat.

D. PABLO. Oui, vous savez combien je suis reconnaissant de toutes vos bontés, mais faites-moi encore un dernier sacrifice. Congédiez honnêtement Fray Bartolomé.

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DONA URKACA. Non, il était le confesseur de mon mari, avant qu'il ne partit pour le Nouveau-Monde, et Don José s'est toujours bien trouvé de ses conseils.

D. PADLO. Eh! tonnerre de Dieu*! c'est précisément pour cela qu'il faut lui fermer la porte. Comment? vous avez quitté votre mari pour moi, et vous ne quitteriez pas votre diable de confesseur?

DOXA unnACA. Oh! ne jurez pas, je vous en supplie, Pablo, un mercredi des Cendres!

D. PABLO. Avec vos folies, vous feriez jurer un des saints* de pierre de vos églises. Voyons, pour la dernière fois, laissez-moi vous prouver ma tendresse*.

DONA unnACA. Non, revenez demain.

n. pablo. Eh! demain je suis de garde, n... de Dieu*!

noMA unnACA. Mon cher Pablo, si vous ne pouvez vous empêcher de jurer, jurez au moins d'une autre manière. Qu'est-ce que cela vous coûterait de dire : « Maudit soit Satan ! » par exemple, ou bien : « nom d'une pipe ! » comme beaucoup de militaires le disent, quand ils sont en colère?

D. PABLO. Adieu!

DONA URRACA. Adicu, mou àmc !

D. PABLO. Urraca?

DONA unnACA. Qu'est-ce? qu'avez-vous à rire?

D. PABLO. Ne venez-vous pas de m'appeler mon àme*?

DONA URRACA. Oui, pourquoi, cher?...

D. PABLO. C'est aujourd'hui le mercredi des Cendres.

DONA URRACA. Cruel*! pouvez-vous plaisanter sur des choses pareilles! — Je ne vous parlais pas avec une affection mondaine.

D. PABLO. Eh bien! pour adieu, donnez-moi un baiser tout céleste, et tel que les Chérubins...

DONA URRACA l'embrassant. Ne blasphème paS !

D. PABLO. Adieu, ma belle amie. A vendredi matin.

DONA URKACA. Vendredi?... mais c'est...

D. PABLO. Hé! corps du Christ*M c'est le jour de Vénus. A vendredi. Adieu. ii son.

DONA URRACA seule. QucI dommage qu'un si bel homme, et un si bon cœur, soit athée comme un payen*! Pourtant il faudra bien qu'il se convertisse un jour ou l'autre. Ce serait conscience de laisser au diable une âme comme celle-là. dîne pendule sonne.» Quatre heures. Ah! c'est le moment que Fray Bartolomé va venir me faire sa visite et me donner ses conseils*. Il faut que je lui prépare les conserves

de roses et le marasquin ; (elle ouvre une armoire et en lire des

confitures) et puis* je m'en vais lire un chapitre du Kempis qu'il m'a donné... Où est-il?... Ha*! par quel hasard a-t-on laissé aujourd'hui cette guitare dans ma chambre? Il faut la reporter de l'autre côté...

elle ne peut rester ici... (Elle prend la guitare et en tire quelques

sons.) Comme elle a conservé l'accord !... la la la la... Je n'en ai jamais vu de meilleure... Ce Pablo a un goiit pour ces sortes de cadeaux!... (Eiie chante.) la la la

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la... « Mon confesseur... » Je ne puis avoir autre chose au bout des doigts que l'air de cette chanson mondaine, qu'il m'a forcée d'apprendre. . . pourtant*, il n'y a pas de péché dans l'air... Le mi est baissé... iKiie chante.) la la la la la... « Mon confesseur, mon con- « fesseur... mon confesseur... »

« Mon confesseur me dit : mon frère, pour mor- « tifier vos appétits charnels, trois jours vous jeùne- « rez au pain et à l'eau. Mais Marlquita me dit : « Viens souper avec moi. — Au diable mon confes-

« Seur! » Entre Fray Bartolomé.

DONA URRACA. Ah !

F. bautolomé. Jésus Maria! qu'entends-je?

DONA UHKACA. Quoi... jc... c'cst VOUS ?. . . VOUS m'auriez entendue?... J'ai chanté?

F. BAKTOLOMÉ. Puis-jc CH cFoire mes oreilles et mes yeux! Comment! ma fille, c'est bien vous! Je m'attendais à vous trouver en prière, ou tout au moins méditant quelque livre de piété, et je vous trouve la guitare à la main, chantant des blasphèmes !

DONA LKHACA. Ah, uiou père! si vous saviez!...

F. BARTOLO.MÉ. Ditcs-moi qucl malin démon...

DONA URRACA. Oui, mou pèrc, c'est le Malin qui en est cause. J'ai voulu Ater cette guitare de cette chambre... J'ai pincé par distraction deux ou trois cordes, le Malin a pris son temps... Par distraction j'ai joué un air que j'ai en horieur, et que j'ai retenu malgré moi... et puis...

F. BARTOLOMÉ. Et puis?...

DONA unnACA. Et puis... je ne sais comment il s'est fait que j'ai chanté tout haut.

F. BARTOLOMÉ. Oui, moH enfant, c'est bien le Malin qui vous a souffle cette horrible chanson. Mais aussi remerciez votre f)on ange, qui m'a amené justement à point pour vous empêcher de commettre un autre péché.

DONA unnACA. Ilélas ! loué soit le ciel!... Mais asseyez-vous donc, mon père; à votre âge il est fatigant de venir à pied de V Espiritn Sancto* à la rue de la Mer.

F. BARTOLOMÉ. Grâcc à notre divin Sauveur, mon enfant, je ne suis pas encore si faible que je ne puisse me tenir sur mes jambes. A quarante-neuf ans, on n'est pas encore bon à enterrer.

DONA URBACA. Cc quc j'cu ai dit... c'est que vous m'avez paru avoir mauvaise mine aujourd'hui.

F. BABTOLOMÉ. Mauvaise mine?... Il ne me semble

pas à moi... (Se regardant dans le miroir.i D'abord VOtrC glaCC

verdit... mais je me porte parfaitement bien... et j'ai mis ma soutane neuve pour venir vous voir, mon enfant.

DONA UBBACA. Asscycz-vous, uc fùt-cc quc pour goûter de ces confitures que je vous ai faites*.

F. BARTOLOMÉ. Hélas ! bien voloutiers, ma fille, car à peine ai-je pris une nourriture charnelle d'aujourd'hui.

DONA URRACA. Vous VOUS fcrcz mal par trop jeûner.

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K. BAirroLOMÉ. Que voulez-vous*?... Donnez-moi encore un verre de votre marasquin. — II est meilleur que celui que Dona Maria de Jésus m'a donné.

ooNA URRACA. Je le crois bien. Elle est si avare, qu'elle ne voudrait jamais mettre quarante réaux pour faire un cadeau à ses amis.

F. BAnTOLOMÉ. Doucemeut! ma fille. Il ne faut pas médire de son prochain. — Bien est-il vrai que, depuis une année, elle ne m'a donné qu'un petit crucifix d'ivoire tout jaune, et du maras([uin fort ordinaire. Cependant, elle sait bien qu'il vaut mieux ne pas faire de cadeaux que d'en faire de mesquins.

DONA URiiACA. Oh ! c'est bien vrai. — A propos, vous a-t-on remis un panier de vin de Bordeaux?

K. nAiiTOLOMÉ. Oui, mou enfant. Je vous en remercie; mais, si une autre fois vous m'envoyiez du vin au couvent, ne le faites pas porter dans un panier à vin, mais bien dans une caisse à livres, par exemple. . . ou de toute autre manière enfin.

DOXA URUACA. Comment?

F. BAnTOLOMÉ. Oui... Ic pricur a vu le panier... et il a bien fallu lui faire goûter de ce vin, que je réservais pour me soutenir dans mes oraisons de nuit. Les pères en ont voulu goûter aussi... de telle sorte qu'il ne m'en reste plus une goutte maintenant.

DONA URHACA. Ne VOUS mcttcz pas en peine, mon révérend père. Je vous en ferai porter d'autre. Je suis charmée que les pères l'aient trouvé bon.

F. RARTOLOMÉ. Hélas! nc vous en privez pas pour

moi... — C'est de tous les vins celui qui convient le mieux à ma pauvre santé. — Vous confesserai-je aujourd'hui?

DONA URRACA. Mais, si vous le voulez bien. Je désirerais avoir l'absolution avant vendredi.

F. BARTOLOMÉ. Eh bien! recueillez-vous pendant que j'achève ma collation, et puis vous me ferez l'aveu de vos fautes de cette semaine. (Un silence.) Allons, ma fille, êtes-vous prête?

DONA URRACA. Oui, mon père.

F. BARTOLOMÉ. En cc cas, commençons. Agenouillez-vous sur ce coussin-là. Comme cela. Plus près de moi... encore plus près. — Bon!... Ce coussin est-il assez doux pour vos petits genoux, mon enfant? Etes-vous bien à votre aise?

DONA URRACA. Hélas ! oui. Nous commencerons quand vous voudrez.

F. BARTOLOMÉ. Mcttcz votrc petite main dans la mienne. — Combien y a-t-il que je ne vous ai confessée?

j)ONA URRACA. Mon pèrc, c'était, je pense, samedi dernier*.

F. BARTOLOMÉ. BoU !

DONA URRACA. Je uic suis impatientée contre ma femme de chambre, qui ne me laçait pas assez serré.

F. BARTOLOMÉ. Bon !

DONA URRACA. Eu voyaut à l'église un soldat* avec un uniforme bleu et rouge, j'ai eu des distractions,

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et je n'ai pas écouté lediviii mystère avec le recueillement convenable.

F. BARTOLOMÉ. BoU !

DONA UKRACA. J'ai mcclit de plusieurs dames de mes amies.

F. BARTOLOMÉ. BoU !

DONA URRACA. J'ai pcut-êtrc, pour mon chien bichon, une amitié ofFensantc pour les bons chrétiens.

F. HAHTOLOMÉ. Ah ! pour cela vous avez grand tort, mon enfant. Votre chien est si mal élevé, qu'avanthier même il m'a mordu aux jambes, et je m'en sens encore. Vous lui donnerez cent coups de fouet vousmême, pour vous mortifier.

DONA URRACA. Hélas ! mon père, cette pauvre bête!

F. BARTOLOMÉ. Eh bicu ! VOUS lui en donnerez cinquante.

DONA URRACA. Mais cc pauvrc petit... il ne vous aura pas reconnu.

F. BARTOLOMÉ. Majs il mc déchire toujours mes soutanes... Cependant, puisque c'est un animal privé de raison... vous ne lui donnerez pas de sucre pendant trois jours.

DONA URRACA. Pauvrc chicu !

F. BARTOLOMÉ. Et puis ?

DONA URRACA. Et puis... Ha*! mon père... une mouche... est-ce maigre?

F. BARTOLOMÉ. Une mouchc? Comment?

DONA URRACA. Oui. J'en ai, par mégarde, avalé* une

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aujourd'hui dans mon chocolat. Je m'en suis aperçue, mais trop tard.

F. BARTOLOMR. Etait-cc uue petite ou une grosse mouche?

DONA URRACA. Une très-petite.

F. BARTOLOMÉ. AloFS, c'était maigrc. Les petites qui s'engendrent dans l'eau, sont maigre; mais les grosses qui s'engendrent dans l'air, sont gras... — Avec cela, je crains bien, mon enfant, que vous ne me cachiez* quelque péché pire que tous les autres.

DONA URRACA. Moi, mon révérend père?... mais...

F. iiARTOLOMÉ. Oui. Vous uc mc parlez pas?... Hein?

DONA URRACA. Dc qUoi ?. . .

F. BARTOLOMÉ. De Dou Pablo ?

DOXA URRACA. Don Pablo... je!...

F. BARTOLOMÉ. Oui ; auricz-vous recommencé avec Don Pablo ce péché... dont?

DONA URRACA. Mais... je...

F. BARTOLOMÉ. Ah! mon enfant, je vois trop clairement que cela* est airivé!

DONA URRACA. Je... je n'ai pu l'cu cmpêchcr. . . Mais j'ai pensé aux souH'rances de sainte Agnès vierge et martyre, pendant tout le temps... Mais je n'ai pas pu, comme sainte Agnès*...

F. BARTOLOMÉ. Faible compensation*! Au moins espérez-vous le convertir?

DONA URRACA. Je n'en désespère pas encore.

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K. BAKTOLOMÉ. 11 faut VOUS moitifiei', ma fille, il faut vous mortifier!...

DONA URRACA. Hélas ! je suis prête à me soumettre à toutes les pénitences que vous voudrez bien m'imposer.

F. BARTOLOMÉ. Avant tout, il faudrait fermer votre porte à Don Pablo.

noNA runACA. Ilélas ! mon père... Est-ce qu'il n'y aurait pas d'autre moyen ?... — Depuis* long-temps je me proposais de faire cadeau à votre église de ces candélabres d'argent que vous avez admirés l'autre jour.

F. BARTOLOMÉ. La saintc mère de Dieu vous en récompense! CENTUPLUM AccipiES... Il cst vrai quc l'aumône est un moyen puissant de faire pénitence... mais... cependant...

DON A URRACA. .le Ics ferai porter au couvent dès demain matin.

F. RARTOLOMÉ. Allous... uous patienterons* encore... mais vous direz tous les jours dix pater cl dix nve en vous levant, et sept... non... dix en vous couchant et sept en vous levant.

DONA URRACA. Oui, mou père, je les dirai tous les jours bien régulièrement.

F. BARTOLOMÉ. Ail çà ! mou cnfaut, j'avais quelque chose à vous demander. Cela intéresse fortement l'Eglise et l'Etat, et vous pouvez les sauver, je pense, d'un grand péril.

DONA URRACA. Moi! Jésus Maria! Je suis toute prête.

F. BAHTOLOMÉ. Il coui't un pamphlet imprimé clandestinement...

DONA URRACA. Je puis me relever?... vous avez fini de me confesser?

F. BARTOLOMÉ. Oui, mon enfant. (Dona Urraca se relève.)

Il court un pamphlet intitulé : « Ouvrez les yeux »... Qu'avez-vous à rougir?

DONA URRACA. Moi, je rougis ! . . . c'est le reflet du rideau.

F. BARTOLOMÉ. Il Serait essentiel d'en connaître l'auteur, et nous en soupçonnons... Vous êtes troublée?...

DONA URRACA. En aucunc façon.

F. BARTOLOMÉ. Nous cu soupçonuons Don... Don Pablo.

DONA URRACA. DoH Pablo ! lui ! écrire des pamphlets! Vous le connaissez bien peu! Un pamphlet écrit par Don Pablo! Je vous jure bien que d'ici à long-temps Don Pablo n'écrira de pamphlets. — D'ailleurs, il est trop fidèle vassal de Sa Majesté pour écrire quelque chose contre son gouvernement.

F. BARTOLOMÉ. Comment savez-vous que l'on y parle contre le gouvernement du roi notre seigneur?

DONA URRACA. Vous veucz de me le dire.

F. BARTOLOMÉ. Jc uc VOUS en ai pas dit un mot.

DONA URRACA. Jc me suis donc trompée.

F. BARTOLOMÉ. S'il cu était l'auteur, vous* en seriez instruite?

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UONA URItACA. SdllS cloutC.

F. BARTOLOMB. Et VOUS êtcs ti'op siiicèrc pour ne pas me découvrir...

DONA URRACA. Oui. S'il y avaît quelque chose de vrai là dedans, vous le sauriez déjà.

F. BARTOLOMÉ. La faveur dont sa famille jouit auprès de Sa Majesté nous empêche de l'arrêter* avant d'être plus amplement instruits, comme nous le ferions pour un autre.

DONA t'HRACA. QucIlcs raisous avez-vous pour lui attribuer ce pamphlet?

F. BARTOLOMÉ. Je uc sais : quelque rapport entre ce que vous m'avez dit de ses opinions religieuses et certaines phrases que j'ai retrouvées dans ce petit ouvrage.

DONA URRACA. Eu vérité ! vous n'avez pas d'autres preuves?

F. BARTOLOMÉ. Aucuue autrc.

DONA URRACA. Dou Pablo aime trop son Roi pour rien écrire de séditieux. Je sais qu'il n'est pas trop dévot, mais il accomplit publiquement les devoirs de sa religion. Il communie avec les officiers de son régiment régulièrement une fois l'année, et jamais il ne fait parade de ses opinions philosophiques.

F. BARTOLOMÉ. Alors JB me suis trompé. Je suis bien aise que vous me rendiez ce témoignage de lui. Cependant, si vous appreniez quelque chose sur ce que je viens de vous dire, n'oubliez pas de

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m'en informer. En attendant, continuez à l'exhorter au repentir.

DONA URRACA. J'y ferai tous mes efforts, je vous le jure.

V. BARTOLOMÉ. Mais, parlons d'autres choses. Si vous aviez encore quelques-uns de ces cigares parfumés dont vous m'avez donné plusieurs paquets, j'en fumerais un volontiers.

DONA URRACA. Est-cc quc VOUS n'en avez plus?

K. BARTOLOMÉ. Hélas ! mou enfant, depuis le premier jusqu'au dernier, ils sont devenus fumée.

DONA URRACA, Quc ne me disiez-vous cela plus tôt? Je vous en aurais envoyé une caisse. Tenez, cependant, prenez ce qu'il y a dans mon cigarero*.

F. BARTOLOMÉ. Vous êtcs bien bonne, ma fille, et je n'accepte* que parce que je sais que vous avez plus le moyen de vous en procurer qu'un pauvre

moine*. II allume un cigare et fume.) QuclleS SOnt VOS IcC-

tures dans ce moment?

DONA URRACA. Mais... je lis d'abord les offices, et puis le Kempis, et puis la Fleur des Saints... quelquefois l'Araucana.

F. BARTOLOMÉ. f^a Fleur des Saints... quel dommage que, dans ce temps d'abomination, l'on n'ajoute plus de saints* à ce livre!

DONA URRACA. J'cu sais bien un qui devrait trouver place sur cette liste*.

F. BARTOLOMÉ. N'aclievcz pas; ce que j'ai fait de

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bien dans ce monde me sera payé dans l'autre au centuple.

DONA URRACA. Amen!

K. BARTOLOMÉ. Il faut que je vous quitte, ma fille. Dieu vous garde, mon enfant!

DONA URRACA. Et VOUS aussi, mon père!

F. BARTOLOMÉ. AH ! j'oubliais. J'ai là un chapelet béni* par notre Saint-Père le Pape, et je veux vous

le donner, ill tire quelques objets de ses poches.i YoyOUS, Ceci

est mon cigarero... ceci ma bouteille d'eau bénite .. cela...

DONA URRACA. Qu'cst-cc quc cela?

F. BARTOLOMÉ. C'est Doua Bel... mais j'allais dire son nom; c'est une dame qui m'a remis ce portrait pour le jeter à la mer.

DONA URRACA. A la mer?

F. BARTOLOMi':. Ouî. Le repentir l'a touchée, elle renonce à celui qui lui a donné ce portrait, il y a quelques jours. Mais rendez-le-moi.

DONA URRACA. Je voudrais bien ouvrir la boîte.

F. BARTOLOMÉ. Je m'en garderais bien! donnez. Mai! le voilà brisé.

ill ouvre la botte comme par mégarde, et la laisse tomber.) DONA URRACA ramassant le portrait. Ah ! JésUS Maria!

F. BARTOLO.MK. Qu'avcz-vous, mou cher enfant*? DONA URRACA. Le pcrfidc ! il lui a donné son portrait.

F. BARTOLOMÉ. De grâcc, laissez-moi le reprendre.

292 FROSFER MÉRIMÉE

DON A URRACA relenanl le portrait. Non, laissez-moi.

Double scélérat, c'est ainsi que tu m'as trompée!

F. BARTOLOMÉ. Comment?

DONA URRACA de môme. Et j'ai pu me fier à ce traître !

F. BARTOLOMÉ. Comment serait-il fidèle à une femme celui qui n'est pas fidèle à son Dieu?

Do>A URRACA. A Doua BcHsa !

F. BARTOLOMÉ. Je n'ai pas dit cela.

DONA URRACA. Me Sacrifier à une Dona Bélisa!

F. BARTOLOMÉ. Et c'cst pour cc perfide que vous compromettez votre salut éternel !

DONA URRACA. Ah! que n'es-tu devant moi en ce moment! je te ferais payer cher...

F. BARTOLO.MÉ. Son uuiquc plaisir est de mettre à mal toutes les honnêtes femmes*.

DONA URRACA. Pablo ! traître Pablo! quand pourrai-je me venger de toi?

F. BARTOLOMÉ. Voycz ! et pourtant tout à l'heure vous le défendiez avec tant de chaleur*!

DONA URRACA. Moi ! CC scélérat est capable de tous les crimes.

F. BARTOLOMÉ. C'cst CC qui me le faisait soupçonner tantôt* d'être l'auteur du pamphlet.

DONA URRACA. Ah !

F. BARTOLOMÉ. Mais puisquc ce n'est pas lui... DONA URRACA i p«rt. Je puis me venger! F, BARTOLOMÉ. Ah, si c'était lui!

DONA URRACA à part. J'en mourrai...

F. BARTOLOMÉ. Vous seriez bientôt...

LE CIEL ET l'enfer 293

DONA URiiACA. Ouî, mon père, c'est lui.

F. BARTOLOMÉ. Don Pablo ?

DONA URRACA. Oui, le perfide Pablo.

F. RARTOLOMÉ. La colèrc, mon enfant, vous fait déraisonner. Vous m'avez dit tout à l'heure...

DO?«A URRACA. Jc suis prête à jurer sur l'Evangile que Don Pablo est l'auteur de ce livre abominable.

F. BARTOLOMÉ. Vous le savez ?

DONA URRACA. Je le jurc. Il veut bouleverser l'Espagne, assassiner le roi, et forcer tous les Espagnols à se faire Huguenots.

F. RARTOLOMÉ. C'cst Ce qu'ils veulent tous... Mais vous dites la vérité ?

DONA URRACA. Je rcuoncc à ma part de paradis, s'il n'est pas vrai que Don Pablo, le traître Pablo, est l'auteur de l'affreux pamphlet.

F. BARTOLOMÉ. Je VOUS cTois. Adieu, mon enfant, remerciez Dieu de vous avoir montré l'horreur du vice. Vous êtes sauvée. N'est-ce pas que vous ne donnerez plus votre confiance à ces militaires, qui vous quittent pour la première venue qui*?...

DONA URRACA. Adicu, mou père.

F. BARTOLOMÉ. Le ScigneuT ct la saiutc VicTge VOUS aient en garde ! ii sort.

DONA URRACA seule. Le monstrc ! me trahir pour Dona Bélisa! DonaBélisa! la vieille sotte! des yeux éraillés! une peau noire! Me préférer cette laideron! cette bohémienne tannée! Oh! Don Pablo! tu te repentiras de m'avoir trahie! Quel plaisir j'aurai à

te voir passer un san-benito sur la tête... marcher à l'auto-da-fé... Imbécille*! pourtant cela me fait pleurer... Non, je ne désire pas ta mort... mais je voudrais te voir dans un cachot profond... humide... Non, encore... je ne le voudrais pas... mais je voudrais tenir Dona Bélisa sous ma main et la percer à tes yeux de cent coups de poignard. Alors j'aurais du plaisir à contempler ta douleur!... Quelle rage*, quand tu verrais le bel objet de tes feux déchiré par mes mains! Oh! cela me vengerait mieux que la flamme d'un auto-da-fé... car je ne veux pas ta mort... Mais qu'ai-je fait?... Peut-être me suis-je déjà trop vengée... j'ai trahi son secret. — Et n'a-t-il pas trahi l'amour le plus tendre? — Mais Fray Bartolomé est affilié à la Sainte Inquisition... son zèle est trop ardent... il va le dénoncer sans doute... On le mettra à la torture, on le fera brûler. — J'en serai cause... On dira que je l'ai fait mourir parce que je ne suis pas assez belle pour le retenir. . . Oh ! Bélisa ! Bélisa! tu es ma seule ennemie! tu dois payer pour lui!... Pablo, je ne veux pas ta mort!... non, je ne veux pas ta mort!... Je te sauverai. Il fuira loin de ce pays... il quittera Bélisa... son amour... il sera bien malheureux... il verra ce qu'on gagne à... Et Bélisa... Oh! je me vengerai... Lauretta, du papier, de l'encre, et que mon écuyer se tienne prêt!

Elle sort.

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