SCÈNE II DONA MARIA, RITA
DONA MARIA. Voici* l'oracle qui me dicte ce que j'ai à faire. Oui, je lui donnerai ma lettre, (a Riuqui entre.) Tu vas balayer là-dedans?
HiTA. Oui, mademoiselle. Je vais un peu épousseter toutes ces fioles, et ouvrir les fenêtres pour donner de l'air.
Elle entre, et dona Maria s'approche de la renétre, que Rita ouvre.
DONA MARIA avec un sourire forcé. Prends garde de casser cette bouteille dont tu m'as parlé!
RITA. Jésus! Marie! Je n'ose même pas en approcher. Quoique pour mourir on dise qu'il faut en avaler, je ne serais pas tranquille, si j'avais tant seulement touché le verre.
DONA MARIA. Je lie puis croire que ce poison soit aussi violent que tu le dis.
RITA. Ah! je vous en réponds! Puisque le médecin m'a dit lui-même : Rita, prenez bien garde de toucher à cette bouteille-là; deux ou trois cuillerées dans une carafe d'eau suffiraient pour faire mourir toutes ces demoiselles en moins d'un quart d'heure. Cela vous prend à la gorge, on étouffe d'abord, et crac! c'est fini.
DONA MARIA, indiquant du doigt une flole de la pharmacie. N est-Ce
pas cette bouteille-là!
RITA. Non, mademoiselle : c'est ce petit flacon
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sur la planche d'en haut. C'est gros comme rien, et il y a là-dedans de quoi empoisonner plus de mille personnes.
DONA MARIA. Celui-là qui contient quelque chose de blanc?...
HiTA. Celui-là même.
DONA MAItlA. Bon.
RiTA. Bon? dites bien plutôt mauvais. Que le grand diable* torde le cou au païen qui a imaginé d'aussi vilaines drogues ! Moi, c'est mon étonnement que chez les apothicaires, où il ne devrait y avoir que des remèdes pour guérir, on trouve des drogues comme celles-là, qui vous expédient un homme avant qu'il ait eu le temps de dire un in nui nus*.
DONA MAïuA gravement. Il y A Certaines maladies* où de telles drogues sont utiles.
RiTA. Le bon Dieu et saint Jacques nous préservent* de ces maladies-là! Mais je crois que cela n'est bon que pour les enragés que l'on fait mourir ainsi pour (ju'ils ne mordent pas les autres.
DONA MAiiiA à part et rêvant. Seulement uu instant de souffrance!
Kita sort de la pharmacie ; elle ferme la porte, et laisse la fenêtre ouverte.
niTA. A la place de madame la supérieure, je ferais jeter dans quelque trou ce vilain flacon; car, plutôt que d'être utile, cela peut faire bien du mal.
DONA .MARIA. Comment?
RiTA. Oui... Quelqu'un, par exemple, qui aurait
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envie de se débarrasser de quelqu'un... Ou bien, une supposition, une mauvaise tête qui voudrait se détruire comme il y en a...
DONA MAniA. Allons donc! (|ui peut penser à se tuer?
lUTA. Je sais bien que ce n'est pas vous, mademoiselle, qui êtes si sage et si instruite, que vous faites honte à toutes vos aînées; mais j'en connais, de ces cerveaux brûlés... Tenez, je sais bien que vous ne le lui redirez pas; mais je n'oserais pas montrer cette bouteille-là à dona Francisca, votre amie.
DONA MARIA. Fraucisca !
«iTA. Elle lit toujours des romans anglais; elle se monte la tête. Une fois, le croiriez-vous? elle m'a dit que si elle aimait quelqu'un, et si son amoureux mourait malheureusement, elle se tuerait.
DONA MARIA, avec un sourire amer. Tu pCUX être tranquille.
RiTA. Moi, je lui ai dit : Mademoiselle, ne dites pas de ces choses-là ; je ne suis qu'une pauvre servante, et je ne puis parler comme un curé; mais je sais bien que se détruire, c'est offenser le bon Dieu. N'est-ce pas mademoiselle.'
DONA MARIA. « Homicide point ne seras. » i Plus bu.) Mais il n'est pas dit...
RiTA. C'est le diable qui donne de ces idées-là. .l'ai connu une fille de Guatemala, qui, lorsqu'elle eut ses dix-sept à dix-huit ans, l'envie de se tuer lui vint, mais bien forte; et elle m'a dit que, quand elle
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regardait dans la rue par une fenêtre élevée, le diable lui disait de se précipiter. Pourtant, avec le temps, elle s'est guérie*.
DONA MAïUA vivement. Par qucl moycn ? Comment al-clle fait?
iiiTA. Dame! elle priait le bon Dieu bien souvent de la délivrer, et elle s'en est allée en pèlerinage; et puis est venu un garçon muletier, un beau brun, (|ui lui a fait la cour : elle s'est mariée, et maintenant elle pense à se tuer comme moi à me faire pendre.
DO>A MAlUA à part. HélaS !
HiTA. Au moins, mademoiselle, ne dites pas à dona Francisca ce que je vous ai dit d'elle.
DONA MARIA. N'aie pas peur... Rita, tu vas faire ma chambre; tu verras au chevet démon lit un petit chapelet en grenat* et en or de Mexique; prends-le, je te le donne.
BiTA. A moi, mademoiselle?
DONA .MAitiA. Oui : il y a long-temps que je te dois un cadeau. Tu es si bonne pour moi; et puis, quand je quitterai ce couvent tu diras quelquefois ce chapelet à mon intention.
niTA. Ah! ma bonne demoiselle!... laissez-moi vous baiser les mains; vous êtes trop généreuse... Je serai bien fâchée quand vous quitterez cette maison. Cependant ce sera pour votre bien, car sans doute ce sera pour vous marier.
OONA MARIA soupirant. Qui Sait? (Silence.)
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iiiTA. Faut-il mettre des fleurs nouvelles dans vos vases de porcelaine?
OONA MARIA. Oui.
RiTA. Adieu, mademoiselle; je vous remercie bien.
Elie sort.