CHAPITRE X
Conclusions.
J'ai fourni ma course et je me recueille avec moi-même pour moraliser les différents objets qui me sont passés sous la vue; j'ai appelé l'assemblée nationale un corps politique, cela convenait au sens dans lequel je parlais alors; mais il est bon que j'achève de développer mes idées.
L'Assemblée nationale, uniquement législatrice, n'eut ni puissance législative, ni caractère représentatif, elle fut l'esprit du souverain, c'est-à-dire du peuple. Après qui) eut secoué le joug, elle abdiqua les pouvoirs quelle avait reçus de la tyrannie, elle abdiijua même tous pouvoirs devenus injustes depuis que la nation s'était rendue libre. Il me semble voir Licurgue, dont j'ai parlé ci-dessus, (juitler l'empire et l'autorité pour porter des lois. Elle convertit le titre d'Etats généraux en celui d'assemblée nationale; le premier signifiait un message, le second une mission; elle ne l'exerça point comme Licurgue, Mahomet et Jésus-Christ, au nom du ciel; le ciel n'était plus dans le cœur des hommes; ils avaient besoin d'un autre appât plus conforme à l'intérêt humain. Comme la vertu est encore un prestige chez les mortels fiers et corrompus, que ce qui est bon y paraît beau, tout le monde s'enivra des droits de l'homme, et la philosophie et l'orgueil ne trouvèrent pas moins de prosélites que les dieux immortels.
Cependant sous la dénomination simple d'assemblée nationale, le législateur ne parlant aux hommes que d'eux-mêmes, les frappa d'un saint vertige et les rendit heureux. Toutefois, il n'usa jamais d'autorité directe sans
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être coupable envers le souverain. Il ne faut du tonnerre (|u'aux faux-dieux, et »|uand la sagesse et le génie ne peuvent point suffire à ceux <(ui entreprennent une législation, son règne sera court ou funeste. J'ai dit la prudence, la dextérité et la patience de l'Assemblée nationale, je ne me répéterai point; elle modifia tout et on ne vit s'écarter de cette discipline ([ue ceux ijui la troublaient dans son sein par ignorance, folie ou séduction.
Oserai-je mettre sur le papier une réflexion (|ue tout le monde a faite, c'est que la France vit bientôt des maîtres dans la personne de ses législateurs et perdit ainsi sa dignité. Si l'assemblée nationale n'a point de projets éloignés, elle seule est vertueuse ou sage, elle n'a point voulu d'esclaves et a brisé les fers d'un peuple qui ne paraît fait (\ue pour en changer. On n'omit rien pour lui prouver ipi'on lui était assujetti ; on les qualifiait d'augustes représentants; les officiers tyrannisant le peuple souverain, sous le nom de frères, pliaient devant les législateurs qu'ils ne devaient que respecter et qu'aimer. Lâches que vous étiez, vous les croyiez des Rois, parce (|ue votre faiblesse ne connaissait ({ue l'espérance ou la crainte.
L'assemblée nationale ne fut point une législature; celte institution ne commencera qu'après elle, c'est pourquoi sa mission n'est limitée que par la fin de son ouvrage. Aussi juste que profonde, elle obéit à ses propres décrets; elle porta cette loi, qui ravit mon cœur et celui des hommes libres, (|ue les prêtres qui se trouvaient dans l'assemblée enverraient aux municipalités de leur ressort l'acte de leur serment civique.
On me demandera si je pense sérieusement que la constitution de France, telle qu'elle est, soit la volonté de tous; je réponds catégoricjuement que non; parce qu'il est impossible «lue quand un peuple passe un contrat nouveau, après (jue le premier est perdu et souillé, les fripons et les malheureux ne forment deux partis; mais ce serait un étrange abus de la lettre, que de prendre la résistance de quelques scélérats pour une part de la volonté. Règle générale, toute volonté, même souveraine, inclinée vers la
perversité, est nulle; Rousseau n'a point tout dit quand il caractérise la volonté incommunicable, imprescriptible, éternelle. Il faut encore qu'elle soit juste et raisonnable. Il n'est pas moins criminel que le souverain soit tyrannisé par lui-même que par autrui, car alors, les lois coulant d'une source impure, le peuple serait esclave ou licencieux, et chaque individu serait une portion de la tyrannie et de la servitude. La liberté d'un peuple mauvais est une perfidie générale, qui n'attaquant plus le droit de tous ou la souveraineté morte, attaque la nature qu'elle représente. Je reviens à moi, et je suis convaincu que l'institution reçue avec joie et sous la foi du serment par le peuple, est inviolable, tant que l'administration sera juste.
J'ai dit que l'assemblée nationale avait mis bas ses pouvoirs; ses décrets, purement fictifs, n'avaient force de loi qu'après la sanction. Quand le législateur décerna des statues, il fit bien de les ériger au nom du peuple, et non point en son nom. La reconnaissance comme la volonté d'une nation, ne peut sortir que de sa bouche et de son cœur; usurper les droits de sa liberté c"est tyrannie, usurper ceux de sa vertu c'est sacrilège, et le crime est plus grand encore. Si l'assemblée eût élevé une statue en son nom à J.-J. Rousseau, elle aurait paru un monument adroit, qui consacrait l'usurpation sous 1'. ppàt de la piété publique, et le mensonge sous les auspices d'un homme vrai: le souverain aurait pu renverser le simulacre et en décerner un autre.
C'est par cette précision à poser les bornes de sa mission, que l'assemblée fut conduite au dessein de poser celle des pouvoirs. Un corps social a manqué ses proportions quand les pouvoirs ne sont pas également distraits l'un de l'autre, que le peuple trop éloigné de sa souveraineté est trop près du gouvernement ou trop soumis, en sorte qu'il ressente plutôt l'obéissance que la vertu ou la fidélité, que la puissance législative est trop voisine de la souveraineté et trop distante du peuple, en sorte que celui-ci soit inclusivement représenté, et que le prince enfin est trop resserré entre la législation et le peuple, en sorte qu'il est
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comino froissé do liine, et opprime le second qu'il ne sert (ju'à repousser.
Los législateurs de l'rance ont imaginé le plus sage équilibre ; il ne fiiut pas confondre les administrations avec le prince, car alors l'on ne m'entendrait jdus d'après ce que j'ai dit plus haut.
Partout où je tourne les yeu.x, je découvre des merveilles. Je m'étais réservé do dire encore un mot sur le droit de la guerre, tel que le législateur l'a déterminé. La France renonce aux conquêtes. Elle verra bientôt accroître sa population et sa puissance. La guerre, dit le tyran, alîaiblit un peuple trop vigoureux.
Une guerre offensive ne peut être entreprise que le peuple entier, fùt-il aussi nombreux que les sables, ne l'ait consenti par tête; car ici, outre la maturité d'une pareille entreprise, la liberté naturelle de l'homme serait violée dans la propriété de lui-même; au contraire, dans la guerre défensive, il ne faut ni voter ni délibérer, mais vaincre; celui qui refuserait son bras à la patrie aurait commis un crime atroce, il aurait violé la sécurité du contrat. Chez un peuple immense, il faut renoncera la guerre, ou il faut nne métropole tyrannique telle que Rome et Carthage ; quand Rousseau vante la liberté de Rome, il ne se souvient plus que l'univers est aux chaînes.
J'ai parlé du culte et du sacerdoce, Je voulais parler plus tard de la religion des prêtres. On a fait un crime épouvantable aux législateurs de l'aliénation des biens de l'Eglise, on les accuse d'avoir méprisé l'anathème du dernier concile; on ne peut nier que ce règlement n'ait été sage dans le temps, car il était propre à lier le trône et l'autel, inébranlables quand ils sont unis, et que l'ambition particulière sapait alors. Le siècle du concile de Trente fut celui des dissensions civiles; les grands se disputaient l'empire, c'étaient des tyrans qu'il était bon de réprimer. L'Eglise était chaste encore; aujourd'hui l'on a rendu la pudeur à une effrontée, et ce que n'auraient pu faire autrefois sans crime les particuliers du royaume qui voulaient s'élever, un peuple l'a pu faire pour être libre. Il n'est rien d'im-
prescriptible devant la volonté des nations, et les contrats particuliers changent avec le Contrat Social ; s'il est abrogé par le souverain, celui qui représente à tout un peuple les lois qui ne sont plus, comme si la raison pouvait se prescrire, mérite l'exil, celui qui s'arme contre la volonté suprême du souverain, c'est-à-dire do tous, mérite la mort.
Telle est la réformation française. J'ai moins voulu prouver que la France était libre que je n'ai voulu démontrer ([u'elle pouvait l'être, car tous les jours le corps le plus robuste perd sa vigueur par un vice imprévu. Le gouvernement est à la constitution ce que le sang est au corps humain; tous deux entretiennent le mouvement et la vie. C'est là que la nature et la raison trouvent l'inévitable résultat de leurs principes. Où le sang est affaibli, le corps a le feu de l'altération ou le froid de la mort ; où le corps politique est mal gouverné, tout se remplit de licence ou tombe dans l'esclavage.
La liberté des Français peut longtemps être soutenue par la tranquillité et le repos, mais si elle était agitée tout à coup par le crédit dun homme puissant, tout tournerait à son gré; ce serait le retour d'Alcibiade.
L'égalité dépend beaucoup des impôts; s'ils forcent le riche indolent à quitter sa table oiseuse et à courir les mers, ou à former des ateliers, il perdra beaucoup de ses manières. La vie active durcit les mœurs, qui ne sont altières que quand elles sont molles. Les hommes qui travaillent se respectent.
La justice sera simple, quand les lois civiles, dégagées ] des subtilités féodales, bénéficiaires et coutumières, ne 1 rappelleront plus que la bonne foi parmi les hommes ; ' quand l'esprit public tourné vers la raison laissera les \ tribunaux déserts. ■^rr.J
Quand tous les hommes seront libres ils seront égaux; \ quand ils seront égaux ils seront justes. Ce qui est hon- V nête se suit de soi-même.