PREMIERE PARTIE
ORGANT
Organt parut, en deux volumes, vers la fin de 1789, sans nom d'auteur. Le n° 6 des Révolutions de France et de Brabaut l'annonça ainsi : « Organt, poème en vingt chants, avec cette épigraphe : Vous, jeune homme, au bon sens, avez-vous dit adieu? » Plus tard, Barère, dans ses Mémoires (IV, p. 406), raconta en ces termes les circonstances qui accompagnèrent la publication d'Organt : « Saint-Just n'élait âgé que de dix-sept ans, lorsque le public en France s'occupait de l'arreslation du cardinal de Rohan,- à l'occasion de l'affaire scandaleuse du collier. Le jeune poète sentit sa verve s'enflammer d'indignation en entendant raconter la dissolution de moeurs et les anecdotes de la cour de Marie-Antoinette. A cet âge, le sentiment des convenances n'est pas toujours ce qui guide un esprit ardent. A peine sorti du collège, Saint-Just composa donc un poème en huit chants, sur l'histoire du collier de diamants. Il fut imprimé sous le titre d'Organt. A peine ce poème satirique eut-il paru, qu'un ordre ministériel ordonna de rechercher l'auteur pour le mettre à la Bastille. Saint-Just fut dénoncé et poursuivi en Picardie où il habitait; mais il vint se cacher à Paris chez un négociant de son pays, nommé
2 ŒUVRES COMPLETES DE SAINï-Jl'ST
M. Dupey, et y demeura jusqu'à IV'poqiie des États-Généraux. Le 14 juillet nS'.t, en démolissant la Bastille, mit un terme à ses embarras. » En réalité, lout, dans ce récit, est d'une invraisemblance manifeste : il paraît certain, au contraire, qu'Organt lit peu de bruit, si peu même que, trois ans plus tard, en 1792, quand Saint-Just fut élu à la Convention, l'éditeur put remettre en vente ce qui restait de la première édition, sous ce nouveau titre : Mes Passe-Temps, ou le Nouvel Organt, par un député à la Convention Nationale. Saint-Just d'ailleurs n'avait eu aucune part à cette réapparition dVrgant. Cette œuvre légère ne paraît point avoir été, à ses yeux, autre chose qu'un divertissement passager, et la brève préface dont il la fit précéder ne révèle qu'un mépris hautain poui- son propre ouvrage. Organt, en effet, serait ù jamais oublié s'il ne servait aujourd'hui à éclairer et à préciser un moment curieux de l'évolution morale de Saint-Just. Camille Uesmoulins était, plus que Barère, dans la vérité, quand il racontait, dans la Lettre ci Arthur Dillon, l'insuccès d'Organt : « Ce qu'il y a d'assommant pour sa vanité, c'est qu'il (Saint-Just) avait publié, il y a quelques années, un poème épique en vingtquatre chants, intitulé Organt. Or, Rivarol et Champcenetz, au microscope de qui il n'y a pas un seul vers, pas un hémistiche en France qui ait échappé et qui n'ait fait coucher son auteur sur VAlmanach des Grands-Hommes, avaient eu beau aller à la découverte; eux qui avaient trouvé sous les herbes jusqu'au plus petit ciron en littérature, n'avaient point vu le poème épique en vingt-quatre chauts de Saint-Just. » D'ailleurs, ni Barère ni Camille Desmoulins eux-mêmes ne semblent avoir bien connu Organt : l'un y trouvait huit chauts, l'autre vingt-quatre.
En réalité, Organt n'a ni huit ni vingt-quatre chants, mais' vingt. C'est une, sorte d'épopée plaisante, dans le goût du temps, pleine d'allusions à des personnages contemporains, souvent dénuée d'intérêt, mais dont certains passages révèlent déjà un talent réel et vivant. -
Préface.
J'ai vingt ans; j'ai mal fait; je pourrai faire mieux.
ORGANT CHANT I
Comment Sornit devint âne; comment sa mie Adelinde fut violée par un Ilcrmite; comment /'Amour délivra Sornit; comment la Folie devint Reine du monde.
Il prit un jour envie à Cliarlemagne De baptiser les Saxons mécréans:
Adonc il s'arme, et se met en campagne, Suivi des Pairs et des Paladins francs. Monsieur le Magne eût mieux fait, à mon sens, De le damner que de sauver les gens, De s'enivrer au milieu de ses Lares, De caresser les Belles de son temps, Que parcourir maints rivages barbares, Et pour le Ciel consumer son printemps.
Dix ans entiers, sur les rives du Xante, On vit aux mains les Mortels et les Dieux. Passe, du moins, c'était pour deux beaux yeux, Et cette cause était intéressante :
Mais je plains bien les Héros que je chante. Comme des fous, errans, sans feu ni lieu, Depuis quinze ans, les sires vénérables Et guerroyaient, et s'en allaient aux diables, En combattant pour la cause de Dieu.
Tout allait bien, et le bon Roi de France De triompher caressait l'espérance.
Quand lui, l'armée, et tout le peuple franc, Devinrent fous, et vous saurez comment.
Le blond Sornit, Sire de Picardie, Ayant en croupe Adelinde sa mie, Errait au sein d'une épaisse forêt, Oîi le pouvoir d'une triste magie.
Des voyageurs plaisamment se jouait.
Le passager un siècle cheminait De çà, de là, par maintes avenues, A droite, à gauche, et sans trouver d'issues;
Car la forêt, par un enchantement, Suivait les gens, s'avançait k mesure, De quel côté (|u'on tentât aventure.
Sornil le preux s'ennuyait cependant; Dans ces déserts sa valeur abusée, Depuis longtemps ne s'était exercée; Sornit brûlait de signaler encor Et son grand cœur et sa haute vaillance. Pour Addinde, et l'Amour, et la France. De temps en temps il sonnait de son cor; Tout répondait par un profond silence.
Mais un beau soir il voit venir enfin Un Chevalier enveloppé d'airain, Le pot en tête, et la lance à la main. Et sous lequel un pallefroi superbe.
D'un pied léger effleure à peine l'herbe. Il accourait à pas précipités; Sornit s'avance, et lui crie : Arrêtez, ■Chevalier preux, si n'êtes pour la France. Je suis pour moi, dit l'autre avec fierté. Et sur le champ remets à ma puissance Ce Palefroi, cette jeune Beauté, Si n'aimes mieux mourir pour leur défense.
Vain Chevalier, les perdrai s'il le faut, Dit le Picard, mais périrai plutôt; Et tout à coup ses yeux bleus s'arrondissent, Et l'un sur l'autre ils fondent tous les deux : Sous les éclairs leurs casques retentissent, La forêt tremble et les chevaux hennissent. Plein de fureur, l'un et l'autre guerrier, En cent détours, et de taille et de pointe, Multipliait le volatil acier.
Par-tout la force à l'adresse était jointe. Tantôt le fer, étendu mollement.
Du fer rival suivait le mouvement; Puis tout h coup leur fougue redoublée, D'un bras soudain alongé, raccourci, Cherche passage au sein de l'ennemi.
ORGANT
Et fait frémir la forêt ébranlée.
Alinde en pleurs, un bras au ciel tendait. Et son amant de l'autre entrelaçait; Ses cris perçans et le bruit de Tépée, De la nuit sombre augmentent la terreur; Elle criait, d'épouvante frappée :
Ah! déloyal, percez plutôt mon cœuri
A la faveur de son coursier agile, Notre inconnu s'élance brusquement, Prend dans ses bras Adelinde immobile, Pique des deux, et fuit comme le vent. Glacé de honte, enflammé de courage, Plein de regret, plein d'amour, plein de rage, Sornlt s'emporte, et vole sur ses pas.
Linde criait, et lui tendait les bras : Bientôt après devant eux se présente, Environné d'une onde transparente, Un grand châtel, couvert de diabloteaux Tenant en mains des torches, des fanaux. Dont le zéphyr, dans les replis des flots, Allait briser l'image étincelante.
Sornit hâtait son cheval au galop.
Au son du cor le pont-levis s'abaisse.
L'inconnu passe, et Sornit aussi-tôt.
Soudain le pont se lève avec vitesse; Tout disparaît, les fanaux sont éteints. Devers le ciel Soj-ni!. tendait les mains; Par-tout il roule une ardente prunelle, A haute voix Adelinde il appelle.
Rien ne répond : seul, l'écho de ces lieux Renvoyait Linde à son cœur amoureux.
A la douleur succède la furie.
La lance au poing, il saute de cheval : .r aurai ma Dame, ou j'y perdrai la vie. La porte était d'un acier infernal ; Sa lance en feu contre elle se partage ; Plus furieux de se voir désarmé, En cris confus il exhale sa rage,
Quand tout à coup il se trouve enfermé.
Le cœur humain est né pour la faiblesse, Et riiéroïsme est un joug qui l'oppresse. Le Chevalier commença par jurer, Par braver tout, et finit par pleurer.
Dans le château quand IJnde fut entrée, Le ravisseur, la tenant par la main, La conduisit, interdite, éplorée, En certain lieu lugubre et souterrain; Puis il s'en fut. 11 parait à sa place Un gros Ilermite enflammé par la grâce, A la lueur d'un lustre de cristal.
Ses yeux brillaient d'un éclat infernal ; Le Moine en rut, dans sa rage cinique, Sur ses appas porte une main lubrique; D'un bras nerveux à terre il vous l'étend, Et Linde en pleurs criait : Mon Révérend ! Ce fut en vain: d'une moustache rude Il va pressant sa bouche qui l'élude, Et sa main dure, en ces fougueux transports, De ce beau sein meurtrissait les trésors. Linde mourait de plaisir et de rage, Le maudissait en tortillant du eu, Et quelquefois oubliait sa vertu.
Oh ! qu'il est doux, dans le feu du bel âge. Pour un tendron, à son penchant livré, De recevoir sur ses lèvres brûlantes Mille baisers d'un amant adoré.
De le presser en des mains caressantes. De se livrer et se laisser charmer !
Mais qu'il est triste, hélas! de se confondre Avec quelqu'un qu'on ne saurait aimer, De se sentir à regret enflammer, Et malgré soi brûler et lui répondre!
Linde pleuroit dans les bras du vilain. Après qu'il eut sa luxure assouvie.
Il l'emmena sur une tour d'airain.
Qui commandait à toute la prairie.
ORGANT
Tel autrefois Saint-Jean le songe-creux, Dans son déserf, rêvant l'Apocalypse, Etait porté sur la voûte des cieux, Comme Lansberg pour prédire une éclipse : Il voyait là des animaux pleins d'yeux, Des chandeliers, des vents, des sauterelles. Des chevaux blancs, et quelques jouvencelles : Linde ne vit ces objets merveilleux, Et seulement le déloyal Hermite Vous la posa brusquement de son long Sur un chariot traîné par un Démon Qui dans les airs soudain se précipite.
« Adieu la belle; adieu, dit l'homme à froc, « Dans un désert prenez en patience c( Cette aventure, et je jure Saint-Roch « Que de vos jours ne reverrez la France : « Vous apprendrez le but de l'Enchanteur ». Mais suivons /-mrfe; elle appelle mon cœur.
Après avoir, dans sa course rapide.
Un jour entier fendu l'espace vide; Après avoir franchi de vastes mers.
Des monts, des lacs, des cités, des déserts, Son char léger s'abattit de lui-même Sur un rocher où Neptune orageux Venait briser ses flots impétueux.
Dans le transport de sa douleur extrême, De cris perdus elle frappa les cieux, Et mille pleurs coulèrent de ses yeux.
« Quelle est, hélas! quelle est ma destinée! « S'écria-t-elle, après quelques instans, « Dans l'univers errante, abandonnée, « Triste jouet de noirs enchantemens, « Loin d'un amant à vivre condamnée!
« C'est donc ici (jue le ciel rigoureux « Fixe à jamais mon destin amoureux.
« Que deviendrai-je en ces déserts sauvages? « J'entends la mer se briser sur ces plages; « Tout est brûlé des feux ardens du jour...
« Ainsi mon cœur est brùlé par l'amour !
« 0 mon amant, quel elTroyable espace
« En ce moment te sépare de moi !
« Que dis-jp? h^las! mon cœur est près de toi;
« Le lien peut-être a volé sur ma trace »! Alindc alors poussa de longs sanglots,
Fondit en pleurs, et tomba sur le dos.
Dans ce moment d'amour et d'infortune,
Tendre So7'nit, que n'étais-tu présent !
Ces yeux errans sous leur paupière brune,
Ces bras d'ivoire étendus mollement,
Ce sein de lait que le soupir agite,
Et sur lequel deux fraises surnageaient,
Et cette bouche et vermeille et petite
Oîi le corail et les perles brillaient.
Au Dieu d'amour tes baisers demandaient.
Quelques instans, Adelinde, plaintive,
De son amour entretint les regrets;
Et soit le bruit des vagues sur la rive,
Soit même encor cette stupide paix
Qui naît du choc de nos troubles secrets ;
Elle dormit. Le Maître du tonnerre
Fit le sommeil exprès pour la misère.
Dans une toiM", notre amant enfermé,
Voyant Alinde à ses baisers ravie :
Amour, dit-il, Amour qui m'as charmé ; Ah ! suis ma Dame, et protège sa vie ; Rappelle-lui ses plaisirs, ses sermens ; Protège-la contre les maléfices, Contre elle-même et les enchantemens, Et quelquefois peins-lui tous les supplices Qu'elle me coûte en ces lieux effrayans. Quand elle dort, que ta voix lui rappelle Dans ces cachots que je veille pour elle ». Comme il parlait, le tendre Chevalier
Sentit son dos en voûte se plier;
En un poil dur sa peau douce est changée,
Ses mains d'ivoire et ses pieds rembrunis
ORGANT
En un sabot sont soudain racornis.
Pousse une queue, et sa tête allongée D'oreilles d'àne est bientôt embranchée.
Tendre Sornit, du moins, dans ton malheur, L'enchantement ne changea point ton cœur ! II veut parler, ses soupirs énergiques Font du chàtel résonner les portiques.
Le Dieu d'amour, qui l'avait entendu, Pleure le trait que son arc a perdu.
« Eh quoi ! dit-il, moi, le Roi de la terre, « J'aurai rendu cent Héros mes captifs, « Et j'aurai fait qu'un ange de lumière « Aura quitté le séjour du tonnerre, « Pour forniquer avec deux telons juifs ; « Et mon courroux n'aura pas la puissance « De se venger d'une telle insolence ! « Ah ! pour jamais périsse mon carquois, « Si le Ténare est rebelle à ma voix, « Si les Démons, les vents, et le tonnerre, « Au même instant ne servent ma colère ».
Amour alors, aiïourché sur un vent.
Pique des deux, et vole au firmament.
Il était l'heure où, des grottes de l'onde, Phébus se lève aux barrières du monde.
Les Chérubins, dans leurs alcôves d'or, Sur l'édredon là-haut dormaient encor.
Amour arrive, et le vaste Empirée De tout côté frémit à son entrée ; Et sa présence a plongé tous les cieux Dans un repos tendre et voluptueux.
Dieu sommeillait sans sceptre et sans couronne, Sur le dernier des degrés de son trône, Le cou posé sur un broc de nectar; Et cependant les rênes de la Terre Erraient sans guide et flottaient au hasar. Amour les prit, et monté sur un char Qui contenait l'attirail du tonnerre, La foudre en main, il sillonne les airs.
10 OKUVllES CuMIMJ:TES J>E SAhM-JUST
Menace, rit, évoque les enfers.
Le jour s'enfuit, l'éclair part, le ciel gronde,
Mille Démons, mille spectres hideux,
De leurs nazeaux, de leurs culs, de leurs yeux,
Soufflent dans l'ombre une lueur immonde.
Le gros llermile, au donjon de sa tour, En cercles vains agile sa baguette ; Enchaiitemens, grimoires, amulette.
Tout est rebelle, et tout cède à l'Amour. L'Hermitte enfin sort par une fenêtre.
Assis en l'air sur un grand farfadet ; Sa dextre main une corne tenait, L'autre la queue, et le monstre planait. L'on vit soudain la forêt disparaître.
Et le château du profane Enchanteur Dans l'horizon s'éclipser en vapeur.
Il ne resta qu'un âne dans la plaine : Cet àne-là l'on devine sans peine.
Amour sourit avec un air malin, De ce triomphe, ouvrage de sa main.
Aux flancs de l'âne il ajuste ses ailes, D'un bond léger lui saute sur le dos, Et de sa voix caressant les échos, Sornit s'élève aux plaines éternelles.
Sauf le dessein, peut-être audacieux, De dérober la foudre dans les cieux.
L'on applaudit à l'heureuse aventure, Qui de l'Hermite a puni la luxure.
Mais cet amour, enfant capricieux, • Le plus petit et le plus grand des Dieux, Pour l'intérêt d'une faible vengeance.
En arrachant aux fers un Paladin, En prépara d'autres au genre humain.
Surcroit aux maux qui menacent la France. Amour partit, et laissa dans les airs, Et le tonnerre, et les fatales rênes, Au gré du vent flottantes incertaines ; Mais les coursiers qui, frappés des éclairs.
ORGA.NT
Ne sentent plus de main qui les réprime, Des cieux profonds escaladent la cîme ; Leur frein rougit d'une écume de feu, Leur crin se dresse, ils s'agitent, hennissent, Et par les airs, d'un pied fougueux bondissent : Le char s'ébranle, et la foudre s'émeut ; Son roulement remplit au loin le vide.
Frappe le ciel, emporte les coursiers.
Qui, furieux, impétueux, légers.
Enflamment l'air dans leur course rapide. Des Chevaliers qui regagnaient le camp.
Virent de loin ce spectacle frappant.
Chacun avait sa douce amie en croupe Loyalement, et Tamoureuse troupe Allait errant et par monts et par vaux. Anes la nuit, et le jour des Héros.
Trois ils étaient, le Sire de Narbonne, Guy de Bretagne^ Etienne de Péronne ; Tous fort courtois et loyaux Paladins, Cherchant par-tout les hautes aventures.
Couverts d'honneur, de fange et de blessures ; Car nos aïeux, comme nous, étaient vains, Braves, légers, et de la renommée.
D'un nez avide avalant la fumée :
Jusques au bout les Gaulois seront ains.
Le Chevalier Etienne de Péronne, Avecque lui belle Dame menait, Qu'à fétoyer les gens il obligeait, Comme charmante et benoîte personne.
Qui des humains les autels méritaient.
Cettuite dame, on l'appelait Folie] Son œil était égaré, mais fripon.
Telle devrait se montrer la Raison ; Elle plairait par la supercherie.
Et ferait plus, par un coin de teton, Qu'avec Socrate, et Jésus, et Platon.
Folie est sotte ; oui, mais elle est jolie ; Elle suivait ei/ croupe le Héros,
12 ŒL'VIÎES COMPLETES DE SAI.NT-JFST
En secouant un essaim de grelots.
Dont la criarde et bruyante musique
Eût détraqué de stoïques cerveaux.
Sa robe était toute hiérogliphique ;
On y voyait, en forme lie plain-chant,
Les œuvres, noms, et grotesques ligures
Des plus grands fous du passé, du présent ;
Et, qui plus est, ceux des races futures.
Ici César, cet honnête brigand;
Là ce bandit, dont la rage infernale
Ensanglanta l'univers gémissant,
Et qui serait à mes yeux bien plus grand.
S'il n'eût jamais vaincu que Bucôphale'^
Là ces fléaux que le Nord^inhumain
Contre l'Europe a vomis de son sein ;
Là Louis IX, ce fou bien plus bizarre,
Qui saintement sacrilège et barbare,
Sut déguiser, sous la cause du Ciel,
L'ambition de son cœur plein de fiel,
Et dans un temps chrétiennement stupide,
Fit honorer une main homicide,
En colorant, par des signes de croix,
Le noir penchant de son cœur discourtois.
Là Charles-Quini, au fond d'une cellule ;
Dupe du Ciel, l'imbécille cafar,
Devait troquer le sceptre de César,
Et le laurier contre un froc ridicule.
Plus grand, plus faible, en champ clos redouté,
Ici François par un page dompté ;
Là Henri //, ivre de volupté,
Baisant Diane au déclin de sa vie,
Et caressant ses tétons de harpie.
Vous étiez-là, pauvres fous bien déçus,
Vieux Licophrons du Concile de Trente,
Cardinaux ronds, Moines, Prélats joufflus ;
Le Saint-Esprit riait de votre attente,
Et de vous voir, sottement absolus,
Donner le Ciel et réformer Jésus.
OUGANT 13
Là le profil de Sixte le Cinquième.
On distinguait, autour des falbalas,
Maints beaux esprits du siècle dix-huitième ;
Piis était par hasard vers le bas ;
Mais on ne peut le reconnaître à l'aise,
Car cet endroit de la robe qui pèse,
A balayé dans quelque chemin gras.
Dame Folie, en ce bel équipage, Depuis long-temps faisait route et voyage Avec le Sire : elle avait parcouru Pays lointains, et son culte étendu Dans l'univers, sur-tout dans ma patrie, Qui depuis onc ne s'en est départie.
Quand elle vit le char et les coursiers, Elle quitta nos penauds Chevaliers, Et pour manteau leur laissant son génie, Avec le char s'envola comme Élie.
Elle s'envole, et, nouveau Phaéton, De l'univers détraque le timon.
Tous les pays où son goût la dirige, Perdent le sens ; le sceptre des humains^ Ce sceptre d'or, travesti dans ses mains, Sème par-tout un esprit de vertige.
Elle parcourt les rivages gaulois, Bords fortunés et soumis à ses lois.
Là de tout temps elle fut adorée, Comme Phébus à Delphes autrefois, Et le soleil, de la voûte éthérée N'éclaire point, dans ce fol univers, A son amour des rivages plus chers.
Oi:UVUK.S Cn.Vll'LLTES 1)1^ SA1.\T-,1UST