‹ Œuvres complètes;Chapitre 6 sur 144 · XII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XII INTRODUCTION

aux soldats, de Taclivité et de la prudence aux généraux, de T humanité et de régalité à tous ceux qui l'approchaient.

« Tyran de ses propres passions, il les avait toutes subjuguées pour ne connaître que l'amour de la patrie. Il était doux par caractère, généreux, sensible, humain, reconnaissant. Les femmes, les enfans, les vieillards, les infirmes, les soldats avaient son respect et son alTection ; et ces seritimens battaient si fort dans son cœur, qu'il était toujours attendri à la vue de ces objets si intéressans par eux-mêmes. *

(( Que de larmes je lui ai vu répandre sur la violence du gouvernement révolutionnaire et sur la prolongation d'un régime affreux, qu'il n'aspirait qu'à tempérer par des institutions douces, bienfaisantes et républicaines! Mais il sentait qui/ fallait détendre et non pas briser les cordes de l'arc. Il voulait régénérer les mœurs publiques, et rendre tous les cœurs à la vertu et à la nature.

<( Il était pénétré de la corruption des hommes, et voulait en détruire le germe par une éducation sévère et des institutions fortes. — « Aujourd'hui, « me disait-il, on ne peut proposer une loi rigou- « reuse et salutaire, que l'intrigue, le crime, la « fureur ne s'en emparent et ne s'en fassent un « instrument de mort, au gré des caprices et des « passions. »

« J'ai été témoin de son indignation à la lecture de la loi du 22 prairial, dans le jardin du quartiergénéral de Marchiennes, au pont devant Charlcroy,

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Mais, je dois le dire, il ne parlait qu'avec enthousiasme des talens et de l'austérité de Robespierre, et il lui rendait une espèce de culte.

« Il soupirait après le terme de la. Révolution pour se livrer à ses méditations ordinaires, contempler la nature, et jouir du repos de la vie privée dans un asile champêtre, avec une personne que le ciel semblait lui avoir destinée pour compagne, et dont il s'était plu lui-même à former l'esprit et le cœur, loin des regards empoisonnés des habitans des villes.

« C'est une atroce calomnie de l'avoir supposé méchant. La vengeance ni la haine n'ont jamais entré dans son âme. J'en appelle à vous, citoyens de Blérancourt, sous les yeux desquels son génie et ses vertus se sont développés. Il en est parmi vous dont les liaisons, les habitudes et les passions avaient corrompu les opinions politiques, et qui avez outragé, calomnié, persécuté Saint-Just, parce qu'il marchait dans une route contraire à celle où vous étiez jetés.

« Cependant, après qu'il fut devenu membre du gouvernement, quand vous vous êtes vus traduits au tribunal révolutionnaire pour des faits ou des discours inciviques, vous n'avez pas craint d'invoquer son témoignage ; et, par ses soins et ses efforts, vous êtes rentrés dans vos foyers, et vous avez joui des embrassemens de vos proches qui n'espéraient plus vous revoir. — « Ils ont été mes ennemis, « disait-il en parlant de vous; je leur dois tout mon « zèle et mon appui, pourvu que l'intérêt public ou

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« l'inlloxible probité ii'exii^enl pas le sacrilice de « leur liberté ou de leur vie. » — Et il réussit à vous sauver.

(( Autant il était Haut et sociable dans les affaires privées, autant il était quelquefois irascible, sévère et inexorable quand il sagissaitdc la patrie. Alors il devenait un lion, n'écoutant plus rien, brisant toutes les digues, foulant aux pieds toutes les considérations; et son austérité imprimait la crainte à ses ciixJs et lui donnait un air sombre et faiouche, et des manières despotiques et terribles, qui le forçaient ensuite à réfléchir lui-môme avec effroi sur les immenses dangers de l'exercice du pouvoir absolu, quand il est confié à des hommes dont la tête n'est pas aussi bien organisée que le cœur est pur...

« Tel était l'homme qui, à peine âgé de vingt-sept ans, a été moissonné par une révolution à laquelle il avait consacré son existence, et qui a laissé de longs regrets à la patrie et à l'amitié'. »

Ces pages de Gatteaux montrent quel enthou siasme, quelle foi, Saint- Just avait su faire naître dans l'âme de ses amis. Entouré de tels dévouements, comment eût-il douté de l'amitié? Comment n'en eût-il point fait le ressort le plus puissant du monde

1. Ces pages ont été piibliéos en tête de la première édition des Fragmens d'Institulio7is ri'publicaines (1800), sous le titre : I^ote relative à Sainl-Jusl, extraite des papiers du citoyen '".

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social qu'il voulait construire? Sa conception d'un âge nouveau était faite tout entière de paix, d'amilié et de vertu. Il suffit, pour s'en convaincre, de lire ces fragments d'Institutions, qui nous restent comme les lambeaux déchirés de son cœur. L'action révolutionnaire, à ses yeux, n'était qu'un moyen et qu'un passage, et rien ne serait plus contraire à la vérité que d'y rechercher les principes de son idéal politique. Il était impatient de voir la période nécessaire et terrible des luttes intérieures et extérieures faire place à la période féconde des institutions fraternelles et durables. Mais, du moins, dans ce duel formidable oii tout le passé dressait contre lui sa masse inerte, il déploya le plus prodigieux exemple de volonté et d'héroïsme que l'histoire moderne ait connu. Cette volonté froide, indomptable, sûre d'elle-même, l'animait et le dévorait comme un feu silencieux. Du jour où il comprit la Révolution, il la voulut, et du jour où il la voulut, aucun obstacle ne pouvait plus l'arrêter. A Blérancourt, le 15 mai 1790, la main plongée dans la flamme qui consumait des libelles contre-révolutionnaires, il jura de mourir pour la patrie. Ce serment ouvre et explique toute sa vie politique, qui ne fut, pendant quatre années, qu'un acte ininterrompu de volonté.

Il fut un héros, dans ce que ce terme a de plus simple et de plus pur, c'est-à-dire un homme audessus des hommes, un homme qui touche aux dieux. A Strasbourg, il se trouve en présence d'une armée dispersée, sans cohésion, sans discipline, sans

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eonliancc. Sa première proclamation débute ainsi : u Nous arrivons et nous jurons, au nom de l'armée, que l'ennemi sera vaincu... » Et il lui suffit d'avoir voulu : en quelques jours, l'immense corps décomposé ressuscite, revit, devient invincible. Lui, inébranlable, poursuit son œuvre. Il se mêle à la bataille : « Ceint de l'écharpe du représentant, il cliarge à la tête des escadrons républicains, et se jette dans la mêlée, au milieu de la mitraille et de l'arme blanche, avec l'insouciance et la fougue d'un jeune hussard'. » A Landau, il est à la tète d'une colonne chargée d'enlever une redoute, et, après l'action, les grenadiers lui disent : « Nous sommes contents de toi, citoyen représentant; ton plumet n'a pas remué un seul brin, nous avions l'œil sur toi; tu es un bon b...-. » Cet héroïsme n'a rien de tumultueux, rien d'affecté. Il n'est que la conséquence de cette idée très simple que la volonté peut tout dompter. « Quand Saint-Just et moi, explique Baudot, nous mettions le feu aux batteries de Wissembourg, on nous en savait beaucoup de gré ; eh bien, nous n'y avions aucun mérite; nous savions parfaitement que les boulets ne pouvaient rien sur nous. » De Saint-Just plus que de tout autre, on peut dire qu'il commanda à la victoire. Ici, ce n'est plus une image : des ordres précis décrétèrent et forcèrent la victoire. On ne sait plus si l'on vit dans l'histoire ou dans l'irréel. Que pourrait-il encore envier aux dieux, ce calme jeune homme, sublime

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