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LETTRE XIV

Salzbourg, le 21 mai 1809.

Vons désirez, mon cher Louis, que j'écrive à Naples pour avoir une notice sur la musique de ce pays, puisque je la cite si souvent, dites-vous, je dois vous la foire connaître. Vous avez ouï dire que la musique devenait plus originale à mesure qu'on avançait dans Tespèce de botte que forme l'Italie : vous aimez la douce Parlhénope qui inspira Virgile; vous enviez son sort : fatigués de tempêtes révolutionnaires, nous voudrions pouvoir dire :

Illo me tempore dulcis alebat

Parlhénope, studiis florentem ignobilis oti.

Enfin, vous prétendez que la musique qu'on y faisait du

temps de ce bieuheureuK repos, ayant été destinée à plaire à des Napolitains et ayant si bien rempli son objet, c'est par un homme du pays qu'elle doit être jugée.

Ce que vous désirez, je Fai fait depuis longtemps. Voici une esquisse de la musique de l'école de Naples, qui m'a été fournie, il y a quelques années, par un grand abbé sec, fou du violoncelle, et habitué du théâtre de Saint-Charles, où il n'a pas manqué une représentation depuis quarante ans, je crois.

Je ne suis que traducteur, et ne change rien à ses jugements, qui ne sont pas les miens tout à fait. Vous remarquerez qu'il ne parle pas de Gîmarosa ; c'est qu'en 1803 il ne fallait pas nommer Gimarosa à Naples.

Napies, 10 octobre 1805.

Amico stimatissimo ,

a Naples a eu quatre écoles de musique vocale et instrumentale ; mais il n'en existe plus aujourd'hui que trois, où se trouvent environ deux cent trente élèves. Ceux de chaque école ont un uniforme différent : les élèves de Sainte-Marie de Lorette sont en blanc ; ceux de la Pietà en bleu turquin ou bleu de ciel ; de là vient qu'on les appelle Turchini; ceux de Saint-Onuphre sont couleur de puce et blanc. C'est de ces écoles que sont sortis les plus grands musiciens du monde ; chose naturelle, notre pays est celui où l'on aime le mieux la musique. Les grands compositeurs que Naples a produits vécurent vers le commencement du dix-huitième siècle.

« Il est naturel de distinguer les chefs d'école qui ont pro*

doit des rëvolutions dans toute la musique de ceux qui n'ont cultivé qu'un seul geure de composition.

« Parmi les premiers, nous mettrons, avant tous les autres, Alexandre Scarlatli, qui doit être considéré comme le fondateur de Tart musical moderne, puisqu'on lui doit la science du contre-point. Il était de Messine, et mourut vers

<K Porpora mourut pauvre, à quatre-vingt-dix ans, vers 1770. Il a donné au théàlre un grand nombre d'ouvrages qui sont regardés comme des modèles. Ses cantates leur sont encore supérieures.

ce Léo fut son disciple, et surpassa son maître. Il mourut à quarante-deux ans, en 1745. Sa manière est inimitable, Tair :

Misero pargoletto ', de Démophon, est un chef-d'œuvre d'expression.

* Celte situation est une des plus touchantes du théâtre de Métastase, et Léo l'a rendue divinement. Timante, jeune prince qui se croit fils du farouche Démophon, roi d'Épire, est marié secrètement depuis deux ans à Dircée; il en a un fils. Démophon découvre ce mariage, es trouve dans les lois de son royaume le moyen de les faire périr tout deux ; on les conduit à la mort ; mais son âme cruelle est touchée par les prières du peuple: il leur pardonne. Au moment ou Timante vole dans les bras de Dircée, un ami fidèle lui donne la preuve évidente que Dircée est fille de Démophon.

Plein d'horreur pour le crime involontaire dont il s'est rendu coupable en épousant sa sœur, au désespoir d'être obligé de renoncer à Dircée, il voit en lui un nouvel Œdipe, il demeure immobile et plongé dans une sombre horreur.

Dircée, qui ne peut comprendre cette étrange froideur, le supplie de parler, au nom de leur amour; son borreur redouble : ellâ lui pré-

m ŒUVRES DE STENDHAL.

€ Francesco Durante naquit k Grumo, village des environs de Naples. La gloire de rendre facile le contre-point lui étaif Téservce. Je regarde comme son plus bel ouvrage les canta* tes (de Scarlatti arrangées en duo.

€ Nous mettrons au premier rang des musiciens du second genre» Vinci, le père de cem qui ont écrit pour le théâtre. Son mérite est de réunir Texpression la plus vive à une profonde connaissance du contre-point. Son chef-d'œu^

sente son fils, en le suppliant du moins de jeter un regard sur cet enfant qui le caresse : le malheureux Timante ne peut plus contenir m douleur; il embrasse son fils, et l'air commence :

Hisero pargoletto, n tuo destin non sai :

Ah ! mon gli dite mai Quai era il genitor.

Gome in un punto, oh Diol Ttttto cambiô d'aspetto !

Voi foste il mio diletto»

Voi siete il mio terror.

c'estr-à-dire :

Trop malheureux enfantf Tu ignores ton destin :

Ah ! ne lui dites jamais Quel fut son triste père.

Grand Dieu ! combien en un instant Tout a changé d'aspect pour moi !

Vous fûtes un jour le bonheur de ma vie, Et TOUS en êtes le tourment.

 chaque répétition de ce» paroles que Timante adresse tantôt à son fils, tantôt à Dircéc, Léo a su peindre une nouvelle nuance de son profond désespoir.

vre est YÀrlaxerce de Nélastase. 11 mourut en 1752, à la fleur de Fâge, et, à ce qu'on dit, empoisonné par un parent d'une dame romaine qu'il avait aimée.

a Jean-Baptiste Jesi était né à Pergola, dans la Marche, ce qui le fit appeler Pergolèse, 11 fut élevé dans une des écoles de Naples, où Durante fut son maître, et il mourut à vingtcinq ans, en 1733. Celui-ci fut un vrai génie. Ses ouvrages immortels sont le Stabat Mater, Tair Se cerca se dice de TOlympiade, et la Sellante maîtresse, dans le genre bouffe. Le P. Martini a dit que Pergolèse était tellement supérieur dans ce genre, et y était tellement porté par la nature, qu'il y a des motifs bouffes jusque dans le Stabat Mater, En gé- ^ néral, sa manière est mélancolique et expressive.

< Hasse, appelé il Sassonôy fut élève d'Alexandre Scarlatti, et le plus naturel des compositeurs de son temps.

a Jomelli naquit à Averse, et mourut en 1775. Il a montré un génie étendu. Le Miserere et le Benedictus sont ses plus beaux ouvrages dans la manière noble et simple, YArmide et VIphigénie, ce qu'il a fait de mieux pour le Ihéâlre. Il a trop aimé les instruments.

. a David Perez, né à Naples, et qui est mort vers 1790, a composé un Credo qui, à certaines solennités, se chante encore dans l'église des pères de TOratoire, où Ton va l'entendre comme original. C'est un des compositeurs qui ont soutenu le plus tard la rigueur d'un contre-point. Il a travaillé avec succès pour le théâtre et pour l'église.

« Traetta, le maître et le compagnon de Sacchini dans le Conservatoire de Sainte -Marie de Lorette, a couru la même carrière que lui. Il eut plus d*art que Sacchini, qui passe pour avoir eu plus de génie. Le caractère de Sacchini est une facilité pleine de gaieté. On distingue parmi ses compo-

hïiions série le Técïiskiiî Bérénice che fai? avec l'air qui le

suil.

d Bach, né en Allemagne, fut élevé à Naples. On Taime à cause de la tendresse qui anime ses compositions. La musique qu il fit sur le duo

Se mai più sarè geloso

parait avec avantage dans le recueil des airs que les plus excellents maîtres ont composés sur ces paroles. On pourrait dire que Bach a particulièrement réussi h exprimer Fironie.

« Tous ces musiciens moururent vers 1780.

a Piccini a été le rival de Jomelli dans la manière noble. On ne peut rien préférer à son duo

Fra queste ombre meste, o cara 1

Peut-être doit-on le regarder comme le fondateur du théâtre buffa actueU

« Paisiello, Guglielmi et Anfossi sont ceux de ses disciples qui ont un nom. Mais, malgré leurs ouvrages, la décadence de la ^lusique à Naples est sensible et rapide^. Adieu, i

' Époques de quelques compositeurs :

Durante, né en 1695, mon en 1755.

Léo, 1694, 1745.

Vinci, 1705, 1732.

Basse, . 1705, 1783.

Hendel, 1684, 1759.

Gaiuppi, 1703, 1785.

Jomelli, né en 1714, mort en 1774.

Porpora,

Benda,

Piccini,

Sacchini,

Piiisiello,

buglielmi,

Anfossi,

Sarti,

Zingarelli,

Traetta,

Ch. Bach,

Mayer, né vers 1760, Mosca, né vers 1775.

* Traetta, artiste profond et mélancolique, excelle dans les effets pittores- .|ues et sombres de Tharmonie. Dans sa Sophonisbe, cette reine se jette entre ion époux et son amant, qui veulent combattre : c Cruels, leur dit-elle, que faites-vous? Si vous voulez du sang, frappez, voilà mon sein. » Et comme ils s*obstinent à sortir, elle s'écrie : « Oii allez-vous? Ah! non!) Sur cet ^ A.' l'air est interrompu : le compositeur, voyant quMl fallait ia. sortir de la règle générale, el ne sachant comment exprimer le degré de voix que Tactrice devait donner, a mis au-dessus delà note soly entre deux paren* hèbes, {un url9 francese).

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