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LETTRE II

Vienne, 45 avril 1808.

Grâces au ciel, mon chev Louis, je vis beaucoup daus ces sociétés de musique, qui sont si fréquentes ici. C'est la réunion des choses aimables dont je vous parle dans ma dernière lettre, qui a enfin fixé à Vienne mou sort errant, et conduit au port,

Me peregrino errante, e fra gli seogli, E fra I' onde agitato, e quasi assorte.

Tasso, c. I.

J'ai de bonnes autorités pour tout ce que je puis vous diit sur Haydn : je tiens son histoire d'abord de lui-même, et ensuite des personnes qui ont le plus vécu avec lui aux diverses époques de sa vie. Je vous citerai M. le baron de

Van-Swielen, le maestro Friberl, le maestro Pichl, le violoncelle Bertoja, le conseiller Griesenger, le maestro Weigl, M. Martinez, mademoiselle de Kurlzberg, élève d'un rare talent et amie d'Haydn, et enfin le copiste fidèle de sa musique. Vous me pardonnerez les détails, il s'agit d'un de ces génies qui, parle développement de leurs facultés, n'ont fait autre chose au monde qu'augmenter ses plaisirs, et fournir de nouvelles distractions à ses misères; génies vraiment sublimes, et auxquels le vulgaire stupide préfère les hommes qui se font un nom en faisant entre-battre quelques milliers de ces tristes badauds.

Le pâmasse musical comptait déjà un grand nombre de compositeurs célèbres, quand, dans un village de l'Autriche, vint au monde le créateur de la symphonie. Les études et le génie des prédécesseurs d'ilaydu avaient été dirigés vers la partie vocale, qui, dans le fait, forme la base des plaisirs que peut nous donner la musique; ils n'employaient les instruments que comme un accessoire agréable : tels sont les paysages dans les tableaux d'histoire, ou les ornements en architecture.

La musique était une monarchie : le chant régnait en mai- Ire; les accompagnements n'étaient que des sujets. Ce genre, où l'on ne fait pas entrer la voix humaine, cette république de sons divers et cependant réunis, dans laquelle tour à tour chaque iustrument peut attirer l'attention, avait à peine commencé à se montrer vers la fin du dix-septième siècle. Ce fut, je crois, Lulli qui inventa ces symphonies que nous appelons ouvertures; mais même dans les symphonies, dès que le morceau fugué * cessait, on sentait la monarchie.

* La fuguç est une espèce de musique où Yon traite, suivant œr-

La partie du violon conlenait tout le chant, et les autres instruments servaient d'accompagnement, comme dans la musique vocale ils en servent encore au soprano, au ténor, au contralto, auxquels seuls on confle la pensée musicale ou la mélodie.

Les symphonies n'étaient donc qu'un air joué par le violon, au lieu d'être chanté par un acteur. Les savants vous diront que les Grecs, et ensuite les Romains, n'eurent pas d'autre musique instrumentale : ce qu'il y a de sûr, c'est qu'on n'en connaissait pas d'autre en Europe, avant les sym-

taines règles, un chant appelé sujet, en le faisant passer successivement et alternativement d'une partie à l'autre. Tout le monde connaît le canon de

Frère Jacques, dormez-vous?

Sonnez les matines.

C'est une espèce de fugue. Les fugues, en général, rendent la musique plus bruyante qu'agréable; c'est pourquoi elles conviennent mieux dans les chœurs que partout ailleurs ; or, comme leur principal mérite est de fixer toujours l'oreille sur le chant principal, ou sujet, qu'on fait pour cela passer incessamment de partie en partie, le compositeur doit metlre tous ses soins à rendre toujours ce chmt bien distinct, et à empêcher qu'il ne soit étouffé ou confondu parmi les autres parties.

Le plaisir que donne cette espèce de composition étant toujours médiocre, on peut dire qu'une belle fugue est l'ingrat chef-d'œuvre d'un bon harmoniste. (Rousseau, I, 407.)

Tout le monde a entendu Dusseck jouer sur le piano les variations àcMarlborough, ou de V air Charmante Gabrielîe. Dans ce pauvre genre de musique, l'air primitif, que l'on gâte avec lant de prétention, est ce qu'on appelle le thème, le aujet, lo motif. C'est le sens dans lequel ces mots sont employés ici.

phonies de Lulli, que celle qui est nécessaire à la danse ; encore celte musique imparfaite, dans laquelle une seule partie chantait, u'élait-elle exécutée en Italie que par un petit nombre d'instruments. Paul Véronèse nous a conservé ia ûgure de ceux qui étaient en usage de son temps, dans cette fameuse Cène de Saint-Georges, qui est à la fois le pluç grand tableau du Musée de Paris et un des plus agréables. Au devant du tableau, dans le vide du fer à cheval formé par la table où les convives de la noce de Gaua sont assis, le Titien joue de la contre-basse, Paul Véronèse et le Tintoret du violoncelle, un homme qui a une croix sur la poitrine joue du violon, le Bassau joue de la flûte, et un esclave turc de la trompette.

Quand le compositeur voulait une musique plus bruyante, il ajoutait à ces instruments les. trompettes droites. L'orgue, en général, se faisait entendre seul. La plupart des instruments employés par les. troubadours de Provence ne furent jamais connus hors de^ France, et ne survécurent pas au quinzième siècle. Enûn, Viadana ^ ayant inventé la basse continue, et la musique faisant tous les jours des progrès en Italie, les violons, nommés alors violes, chassèrent peu à peu tous les autres ' instruments ; et vers le milieu du dixseptième siècle les orchestres prirent la composition que nous leur voyons aujourd'hui.

Sans doute à cette époque les âmes les plus faites pour la musique li'imaginaieut même pas, dans leurs rêveries les plus douces, une réunion telle que l'admirable orchestre de rOdéoQ, formé d'un si grand nombre d'instruments, tous

* Né à Lodi, dans le Milanais ; il était maître de chapelle à Mantoueen 1G44.

donnant des sons gradués d'une manière si flatteuse pour Toreille, et joués avec un ensemble si parfait. La plus belle ouverture de LuUi, telle que renlendait Louis XIV au milieu de sa cour, vous ferait fuir à Tautre bout de Paris. Ceci me rappelle quelques compositeurs allemands et français qui oni voulu, de nos jours, nous donner le même genre de plaisii à coups de timbales; mais ce n'est plus la faute de l'orchestre. Gbacuu des musiciens qui composent celui de TOpéra, pris à part» joue fort bien : ils ne sont que trop habiles ; c*es( ce qui donne à ces cruels compositeurs le moyen de mettre nos oreilles au supplice.

Ils oublient, ces compositeurs, que dans les arts rien ne vit que ce qui donne continuellement du plaisir. Ils ont pu séduire facilement la partie nombreuse du public qui ne trouve aucune jouissance directe à la musique, et qui n'y cherche, comme dans les autres beaux-arts, qu'une occasion de bien parler et de s'extasier. Ces beaux diseurs insensibles ont égaré quelques véritables amateurs , mais tout cet épisode de l'histoire de la musique retombera bientôt dans le profond oubli qu'il mérite, et les ouvrages de nos grands maîtres actuels tiendront, dans cinquante ans, fidèle compagnie à ceux de ce Rameau que nous admirions tant il y a cinquante ans : encore Rameau avait-il pillé en Italie un bon nombre d'airs charmants qui ne furent pas tout à fait •étouffés par son art barbare.

Au reste, la secte de musiciens qui vous excède à Paris, et dont vous vous plaignez si fort dans votre lettre, existe jepuis longues années : elle est le produit naturel de beaucoup de patience réunie à un cœur froid, et à la malheureuse idée de s'appliquer aux arts. La même espèce de gens nuit à la peinture : ce furent eux qui, après Yasari, inondè-

rent FJorence de froids dessinateurs, et ils sont déjà le fléau de votre école de peinture. Dès le temps de Métastase, les musiciens allemands cherchaient à écraser les chanteurs avec leurs instruments; et ceux-ci, désirant reconquérir Tempire, se mettaient à faire des concertos de voix, comme disait ce grand poète. C'est ainsi que, par un renversement total du goût, les voix imitant les instruments qui cherchaient à les étouffer, on entendit rAgujari, Marchesi *, la Masra, la Gabrielli', la Danzi, la Bilington, et autres grands talents, ûure de leurs voix un flageolet, défier tous les instruments, et les surpasser par la difliculté et la bizarrerie des passages. Les pauvres amateurs étalent obligés d'attendre, pour avoir du plaisir, que ces talents divins ne voulussent plus briller. Poursuivi par les instruments, leur chant, dans les airs de bravura, ne présenta plus qu'une seule des deux choses qui constituent les beaux-arts, dans lesquels, pour plaire, Timitation de la nature passionnée doit se joindre, pour le spectateur, au sentiment de la difliculté vaincue. Quand cette dernière partie se montre seule, Tâme des auditeurs reste froide ; et quoique soutenus un instant par la vanité de paraître connaisseurs en musique, ils sont comme ces gens aimables dont parle Montesquieu, qui, en bâillant à se démettre la mâchoire, se tiraient par la manche pour se dire : « Mon Dieu ' comme nous nous amusons ' comme cela est

* Le divin Marchesi, né â Milan vers 1755. Jamais on ne chantera comme lui le rondeau Mia speranza, de Sarti.

• La Gabrielli, née à Rome en 1730, élève de Porpora et de Méiaslase, si connue par ses caprices incroyables. Les vieillards citaient encore dans ma jeunesse la manière dont elle chanta à Lucques, en 1745, avec Guadagni, qui était alors son amanl.

beau * ! ]> C'est à force de beaulës de ce genre que noire musique s'en va grand train.

En France, dans la musique comme dans les livres, on est tout fier quand on a étonné par une phrase bizarre : le bon public ne s'aperçoit pas que Fauteur n'a rien dit, trouve quelque chose de singulier dans son fait, et applaudit ; mais au bout de deux ou trois singularités dûment applaudies, il bâille, et cette triste manière d*être termine tous nos concerts.

De là cette opinion si générale dans les pays à mauvaise musique, qu'il est impossible d'en entendre plus de deux heures de suite sans périr d'ennui. Â Naples, à Rome, chez les véritables amateurs où la musique est bien choisie, elle charme sans peine toute une soirée. Je n'ai qa'à rappeler les aimables concerts de madame la duchesse L..., et je suis sûr de gagner ma cause auprès de tous ceux qui ont eu le bonheur d'y être admis.

Pour revenir à l'histoire u& peu sèche de la musique instrumentale, je vous rappellerai que l'invention de LuUi, quoique très-propre à l'objet qu'il se proposait, et qui était d'ouvrir avec pompe une représentation théâtrale, trouva si peu d'imitateurs, que pendant longtemps on joua en Italie ses symphonies devant les opéras des plus grands maîtres, ceux-ci ne voulant pas se donner la peine de faire des ouvertures; et ces maîtres étaient Vinci, Léo, le divin Pergolèse. Le vieux Scarlati fut le premier qui fit paraître des ouvertures de sa façon : elles eurent un grand succès, et il fut imité par C!orelli, Ferez, Porpora, Carcano, le Bononcini, etc. Toutes ces symphonies, écrites comme celles de Lulli, étaient com-

* lettres persanes.

posées d'une partie chantante, d'une basse et rien de plus. Les premiers qui y introduisirent trois parties furent Sammartini, Palladiui» le vieux Bach, Gasparini, Tartini et Jomelli.

Quelquefois seulement ils essayaient de ne pas donner U mouvement à toutes les parties. Telles furent les faibles lueurs qui annoncèrent au monde le soleil de la musique in* strumentale. Corelli avait donné des duos, Gasmann des quatuors; mais il suffit de parcourir ces compositions austères, savantes et d'un froid glacial, pour sentir que Uaydn est le véritable inventeur de la symphonie : et non-seulement il inventa ce genre, mais il le porta à un tel degré de perfection, que ses successeurs devront ou profiter de ses travaux, ou retomber dans la barbarie.

L'expérience prouve déjà la vérité de cette assertion hardie.

Pleyel a diminué le nombre des accords et économisé les transitions : ses ouvrages ont moins de dignité et d'énergie.

Quand Beethoven et Mozart lui-même ont accumulé les noies et les idées ; quand ils ont cherché la quantité et la bizarrerie des modulations, leurs symphonies savantes et pleines de recherche n*ont produit aucun effet, tandis que lorsqu'ils ont suivi les traces d*ilaydn, ils ont touché tou^ les cœurs.

Vl£ DE HAYDN. 25

LETTRE m

Vienne, 24 mai 1808.

ITaicra il fece e poi rappc la stampa.

Ariosto.

François-Joseph Uàydn naquît le dernier jour de mars 1732, a Rohran, bourg situé à quinze lieues de Vienne. Son père était charron, et sa mère, avant de se marier, avait été cuisinière au château du comte de llarrach, seigneur du village.

Le père d*Haydn réunissait à sou métier de charron la charge de sacristain de la paroisse. 11 avait une belle voix de témr^ aimait son orgue et la musique quelle qu'elle fût. Dans un de ces voyages que les artisans d'Allemagne entreprennent souvent, étant à Francfort-sur-le-Mein, il avait appris à jouer un peu de la harpe : les jours de fête, après

l'Office, il prenait sa harpe, et sa femme chantait. La naissance de Joseph ne changea point les habitudes de ce ménage paisible. Le petit concert de famille revenait tous les huit jours, et Tenfant, debout devant ses parents, avec deux petits morceaux de bois dans les mains, dont Fun lui servait de violon et Fautre d'archet, accompagnait constamment la voix de sa mère. J*ai vu Haydn, chargé d*ans et de gloire, se rappeler encore les airs simples qu'elle chantait, tant ces premières mélodies avaient fait d'impression sur cette âme toute musicale! Un cousin du charron, nommé Frank, maître d'école à Haimbourg, vint à Rohrau un dimanche, et assista à ce trio. Il remarqua que Feufant, à peine âgé de six ans, battait la mesure avec une exactitude et une sûreté étonnantes. Ce Frank savait fort bien la musique : H offrit à ses parents de prendre le petit Joseph chez lui, et de la lui enseigner. Ceux-ci reçurent la proposition avec joie, dans Fespérance de réussir plus facilement à faire entrer Joseph dans les ordres sacrés, s'il savait la musique.

U partit donc pour Haimbourg. Il y avait à peine séjourné quelques semaines, qu'H découvrit chez son cousin deux lympanons, sortes de tambours. A force d'essais et de patience, U réussit à former sur cet instrument, qui n'a que deux tons, une espèce de chant qui attirait l'attention de tous ceux qui venaient chez le maître d'école.

n faut avouer, mon ami, qu'en France, dans une classe du peuple aussi pauvre que la famiUe d'Haydn, H n'est guère question de musique.

La nature avait donné à Haydn une voix sonore et délicate. En Italie, à cette époque, un tel avantage eût pu devenir funeste au petit paysan : peut-être Marchesi eût eu un émule digne de lui, maïs FEuropc altcudrait encore son symplio-

niste. Frank, donnant à sou jeune cousin, pour me senir des propres expressions d'Haydn, plus de taloches que de bons morceaux, mit bientôt le jeune tympaniste en état nonseulement de jouer du violon et d'autres instruments, mais encore de comprendre le latin, et de chanter au lutrin de la paroisse, de manière à se faire une réputation dans tout le canton.

Le hasard conduisit chez Frank, fîeûter, maître de chapelle de Saint-Ëtienne, cathédrale de Vienne. Il cherchait des voix pour recruter ses enfants de chœur. Le maître d'école lui proposa bien vîle son petit parent : il vient ; Reûter lui donne un canon à chanter à première vue.

La précision, la pureté des sons, le brio^ avec lequel Fenfant exécute, le frappent ; mais il est surtout charmé de la beauté de la voix.. Il remarqua seulement qu'il ne trillait pas, et lui en demanda la cause en riant. Celui-ci répondit avec vivacité : « Gomment voulez-vous que je sache triller, si mon cousin lui-même Fignore? — Viens ici, je vais te l'apprendre, » lui dit Reûter. Il le prend entre ses jambes, lui montre comment il fallait rapprocher avec rapidité deux sons, retenir son souffle, et battre la luette. L'enfant trilla sur-le-champ et bien. Reûter, enchanté du succès de son écolier, prend une assiette de belles cerises que Frank avait fait apporter pour son illustre confrère, et les verse toutes

' Je demande pardon de me servir de ce mot italien, ou plutôt espagnol, que je ne sais comment traduire : chanter avec une chaleur pleine de gaieté, ne rendrait qu'imparfhilement ce qu'on entend en Italie par carUar con brio. Au delà des Alpes, poriar ei con brio est un éloge; en France ce serait un ridicule énorme. Brio è quella vaghezza spiritoea che risulta daJ galante portamento, o dalV ailegra aria délia pertona.

dans la poche de l'enfant. On conçoit la joie de celui-ci. Uaydn m'a souvent rappelé ce Irait, et il ajoutait, en riant, que toutes les fois qu*il lui arrivait de triller, 11 croyait voir encore ces superbes cerises.

On sent bien que Reûter ne retourna pas seul à Vienne ; il emmena le nouveau trilleur. Haydn avait huit ans environ. Dans sa petite fortune, on ne trouve aucun avancement non mérité, aucun effet delà protection de quelque homme riche. C'est parce que le peuple en Allemagne aime la musique, que le père d'Haydn l'apprend un peu à son fils, que f^on cousin Frank la lui enseigne un peu mieux, et qu'enfm il est choisi par le maître de chapelle de la première église de Tempire. C'est une suite toute simple de la manière d'être du pays, relativement à l'art que nous aimons.

Haydn m'a dit qu'à partir de celte époque, il ne se souvenait pas d'avoir passé un seul jour sans travailler seize heures, et quelquefois dix-huit. Il faut remarquer qu'il fut toujours son maître, et qu'à Saint-Étienne le travail obligé des enfants de chœur n'était que de deux heures. Nous cherchions ensemble la cause de cette étonnante application. 11 me contait que, dès l'âge le plus tendre, la musique lui avait fait un plaisir étonnant. Entendre jouer d'un instrument quelconque, était plus agréable pour lui que courir avec ses petits camarades. Quand, badinant avec eux dans la place voisine de Saint-Étienne, il entendait l'orgue, il les quittait bien vite, et entrait dans l'église.

Arrivé à l'âge de composer, l'habitude du travail était prise : d'ailleurs, le compositeur de musique a des avantages sur les autres artistes; ses productions sont finies quand elles sont imaginées.

Haydn, qui trouvait des idées si beUes et en si grand nom-

bre, sentait sans cesse le plaisir de la création, qui est sans doute une des meilleures jouissances que Thonime puisse avoir. Le poète et le compositeur partagent cet avantafe; mais le musicien peut travailler plus vite. Une belle ode, une I belle symphonie, n'ont besoin que d'être imaginées pour répandre dans Tàme de leur auteur celte secrète admiration qui fait la vie des artistes.

Le guerrier, au contraire, Tarchitecte, le sculpteur, le peintre, n'ont pas assez de l'invention pour être pleinement satisfaits d'eux-mêmes; il faut encore d'autres fatigues. L'entreprise la mieux conçue peut manquer dans Texéculion ; le tableau le mieux iuvenic peut être mal peint : tout cela laisse dans l'âme de l'inventeur un nuage, une sorte d'incertitude du succès, qui rend le plaisir de la création moins pur. Haydn, au contraire, en imaginant une symphonie, était parfaitement heureux ; il ne lui restait plus que le plaisir physique de Fentendre exécuter, et le plaisir tout moral de la voir applaudie. Je l'ai vu souvent, quand il battait la mesure de sa propre musique, ne pouvoir s'empêcher de sourire à l'approche des morceaux qu'il trouvait bien.V. y^^ai vu aussi, dans les grands concerts qui se donnent à j V Vienne à certaines époques, quelques-uns de ces amateurs l j des arts à qui il ne manque que d'y être sensibles, se placer \ / adroitement de manière à apercevoir la ûgure d'Haydn, et I régler sur son sourire les applaudissements d'inspirés par / l lesquels ils témoignaient à leurs voisins toute l'étendue de ' \leur ravissement. Démonstrations ridicules ! Ces gens sont si > loin de sentir le beau dans les arts, qu'ils ne se doutent pas même que la sensibilité a sa pudeur. C'est une petite vérité de sentiitient, que la secte de nos femmes sentimentales me saura quelque gré sans doute de lui avoir enseignée. J'y

joindrai une anecdote qui peut servir à la fois de modèle dans Fart de s'extasier, et d'excuse si quelque âme froide cherche à employer Tironie, et à faire de mauvaises plaisanteries.

On représentait, sur un des premiers théâtres de Rome, VArtaxerce de Métastase, musique de Bertoui ; Vinimitable PachiaroltiS si je ne me trompe, chantait le rôle d*Ârbace : à la troisième représentation, arrivé à la fameuse scène du jugement, où le compositeur avait placé quelques mesures Instrumentales après les paroles

Eppur sono inocente»

la beauté de la situation, la musique, Texpresilon du chanteur, avaient tellement ravi les musiciens, que Pachiarotti s'aperçoit qu'après qu'il a prononcé ces paroles, l'orchestre ne fait pas son trait. Impatienté, il baisse les yeux vers le chef d'orchestre. « Eh bien! que faites-vous donc?» Celuici, réveillé comme d'une extase, lui répond en sanglotant et tout naïvement : ce Nous pleurons. » En effet, aucun des musiciens n'avait songé au passage, et tous avaient leurs yeux pleins de larmes ûxés sur le chanteur.

Je vis à Brescia, en 1790, Thomme d'Italie qui était peutêtre le plus sensible à la musique. Il passait sa vie à en entendre : quand elle lui plaisait, il était ses souliers sans s'en apercevoir; et si le pathétique allait à son comble, il était dans l'usage de les lancer derrière lui sur les spectateurs.

* Pachiarotti, né près de Rome en 1750, excellait dans le pathétique. Il vit encore, je crois, retiré à Padoue.

Adieu. La longueur de mon épUre me fail peur; la matière s'étend sous ma plume : je croyais vous écrire trois ou quatre lettres tout au plus, et je deviens infini. Je profite de TofiTre obligeante de M. de G.., qui vous fera parvenir mes lettres franches de port jusqu'à Paris, à commencer par celle-ci : j*en suis bien aise. Si Ton vous voyait recevoir parla poste ces paquets énormes arrivant de l'étranger, on pourrait nous croire occupés de bien plus grandes affaires; et pour être heureux, quand on a un cœur, il faut cacher sa vie.

Vale et me ama.

ŒUVJIES DE STENDHAL

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