LES POESIES PARISIENNES
(Le Sénonais. Journal de l’Yonne. Sens, samedi 22 mars 1862.)
Comme notre vie n’est qu’un désir permanent de tremper curieusement les lèvres dans la coupe de toutes les sensations, après m’être enivré de cette volupté de proclamer des vers amis la veille de leur naissance, je veux savourer celle de les applaudir au milieu de leur
PROSES DE JEUNESSE
marche rayonnante, cependant que l’éditeur Malassis monnaie en écus leur étoile. Une troisième volupté serait de les défendre sous forme d’oraison funèbre : malheureusement elle me sera refusée avec les Poésies parisiennes, car voici que ces Mabs et ces Titanias, vêtues en bridalines, font craquer triomphalement dans tous les sentiers du Tendre, leurs bottines à lacets rouges et tachent leurs gants Carimys à toutes les mûres du Permesse, folles de jeunesse et d’espérance.
Les Poésies parisiennes sont évidemment le volume de vers le plus fort qui ait paru depuis les derniers chefsd’œuvre du siècle, les Pleurs du Mal et les Odes funambulesques. C’est, en outre, le plus original, j’insiste sur ce trait que je n’avais pas suffisamment éclairé dans le portrait que je fis d’elles autre part, il y a deux mois. Des esprits fort savants en choses poétiques annonceront, sans sourciller, qu’on y imite Gautier parce qu’on y rime merveilleusement : d’autres, qu’il y a là un reflet de Théodore de Banville probablement parce que notre moderne Aristophane qui décoche contre la Réalité la flèche d’or de son arc divin, l’Idéal, fait juste le contraire d’Em. des Essarts, lequel prend le Réel au sérieux et le lyrise. Un critique ou deux, je crois, ont montré cette immense perspicacité. Il eût fallu, sans doute, au gré de ces Messieurs, s’affranchir des formes de nos maîtres, et dédaigner leurs innovations; à ce compte, après le raisin, il n’était plus permis au lilas de fleurir, car le rythme de la grappe était inventé.
Pour le fond, ce livre est entièrement neuf. Je sais que les mêmes esprits, s’ils voient perler au bout d’une toufte de vers, ces douces larmes où luit un sourire, murmureront les noms de Musset, même de Murger (deux faibles sympathies de l’auteur, pourtant), et qu’ils découvriront ingénument que notre poète, quand il s’élève, vole dans le lumineux sillage d’Hugo, toujours par cette même raison judicieuse qu’un homme ne pourra plus rire en pleurant, et donner un coup d’aile et être lui.
Tous les grands maîtres antiques et modernes sont des plagiaires d’Homère et Homère est un plagiaire de Dieu. Je pourrais m’arrêter ici : l’originalité sérieuse d’une œuvre quelconque une fois établie, l’œuvre est jugée, et le lecteur tait lui-même sa critique de détail; cependant j’essaierai, après nos maîtres les mieux aimés, d’esquisser
PROSES DE JEUNESSE
les traits saillants de cette originalité, et, n’ayant sous les yeux ni l’écrin d’éloges offert par Théodore de Banville, ni l’aimable serrement de main de Texier, ni tout ce qu’ont dit Monselet, Louis Enault, Saint-Valry, de Belloy, Guttinguer, Émile Deschamps, et tant d’autres, je me citerai moi-même.
« ... Les sentiments de la vie parisienne pris au sérieux et vus à travers le prisme de la poésie, un idéal qui n’existe point par son propre rêve et soit le lyrisme de la réalité, telle est l’intention des Poésies parisiennes *. A Paris, l’existence est l’action sans trêve. Cette poésie ne s’arrêtera donc pas à cueillir des bouquets en chemin. A Paris, on pense plus qu’on ne rêve; la rêverie, si elle se hasarde dans ce volume, sera donc contenue, jamais flottante, et la pensée toujours maîtresse d’elle-même. Des contours très accusés, un rythme sûr et une certaine largeur se déroulant à la façon des grands monuments : voilà ce qu’on doit attendre. De plus, la nature, ici, paraîtra dans son charme civilisé comme dans les squares, et ne laissera passer par ces vers que les quelques bouffées urbaines respirées à travers la vie qu’ils poétisent**. »
Il y a des provinciales en la Chaussée-d’Antin, comme il y a des Parisiennes à cent lieues de Paris, et nous ne sommes qu’à trente lieues. Ainsi ces Poésies peuvent sortir de la Chaussée d’Antin et du faubourg Saint- Germain et prendre un billet de coupé pour tout pays où luit un coin de bleu. Elles se feront aimer à Sens aussi bien qu’à Paris, d’autant plus que, depuis l’extrême facilité des communications, les petits chapeaux de velours azuline, l’amour et la pantomime qu’elles chantent ont pu parvenir jusqu’ici. Mieux qu’un livre de Paris ou de Sens, je dirais qu’elles sont le livre du premier printemps. Ronsard, parfumé de roses sauvages, se lit le long des haies où gazouille Avril : le volume d’Em. des Essarts, autour duquel voltige l’odeur des fleurs citadines doit se lire quand vient mars, dans la chambre encore, en rêvant dans le fauteuil d’hiver qu’on a roulé jusqu’à la fenêtre ensoleillée.
Nous sommes en mars.
* Les Poésies parisiennes , par Emmanuel des Essarts, un vol. in-i6, prix : 2 francs. Poulet-Malassis, éd., 97 , rue de Richelieu.
** Le Papillon , 10 janvier 1862.
PROSES DE JEUNESSE