‹ OEuvres complètesChapitre 171 sur 655 · IG [TU R · texte numérisé non relu

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caractère de probabilité. Mallarmé, venu à Paris fin de iS63, y reçoit l'accueil le plus chaleureux notamment de T Piliers et de Mendès à qui il avait, l'année précédente, montré ses premiers vers. Je ne puis résister au plaisir de citer un passage d'une lettre qu'il écrivait à sa femme restée à Poumon, le 23 Décembre 63, dans laquelle il en exprime naïvement sa joie : « ... J’ai eu à Paris l’accueil le plus cordial et le plus triomphant que tu puisses rêver pour un Poëte. Presque en mon honneur on organise un réveillon Dimanche soir, et Leconte de Lisle, qui le présidera, me presse tant que je ne puis sans ingratitude refuser... Je profiterai aussi de ce retard pour corriger les épreuves de mes vers. Grâce à Mendès qui les montre à tous un journal m’offre de les publier tous en un numéro, et, après cela de les tirer à part, en un petit livre — à ses frais ! Quelle joie ! Es-tu contente ? tu vas avoir un petit volume de ton Stéphane. » Mais les succès n'entament pas la virginité de sa nature poétique, car il finit la même lettre par cette phrase : « Mon Dieu ! qu’il me tarde de reprendre ma bonne vie de solitude et de travail ! » On conçoit bien alors que, dans l'ivresse, /' exaltation de la jeunesse et de la réussite, il ait travaillé avec un entrain pour ainsi dire bachique, et qu'il ait produit la première ébauche du Faune*.

Pourtant il était déjà hanté de l'idée de Théâtre, mais de quel théâtre ? Ayant épuisé en ses poèmes les effusions premières du lyrisme, du moins quant aux manifestations débordantes et de prime-saut de son esprit, il songea à la représentation scénique, dans son attitude mentale, du Héros, et cette essence lui apparut d’abord sous la forme tassée et pure du mythe d’Hérodiade. Il délaissa donc momentanément le Faune et creusa la vision intime de T filtre abstrait et définitif dans le moule d'Hérodiade. Mais soit que la légende présentât un type encore trop concret, soit impossibilité pour lui à ce moment d’y atteindre, il se contenta de mettre au jour, 1 8 6(), le fragment dialogué que l'on sait, qui n'était à ses yeux qu'une partie du Théâtre trop extériorisée et contingente. Il le laisse entendre plus tard, à l'autre bout de sa vie, dans un projet de Bibliographie qui devait suivre Hérodiade terminée :

* Au témoignage de Madame Mallarmé, lequel n’est pas sans étonner, le Poëte travaillait au Faune avant Hérodiade. — Cf. aussi Lettres âc Mallarmé à Aubanel (Rente Universelle , /er Novembre 192 J.)

Bibliographie

Un fragment seul de ce poëme avait été publié de — à —

Il était précédé d’une ouverture que je remplace par une autre, en le même sens — et quant au monologue — au pourquoi de la crise indiqué par le morceau — j’avoue que je m’étais arrêté dans ma jeunesse. Je le donne, ce motif tel qu’apparu depuis, m’efforçant de traiter dans le même esprit.

Dès lors il se voue de plus en plus à /’ approfondissement de soi dans un cadre de plus en plus impersonnel et il imagine un être sui generis en dehors de toute légende : il crée Igitur ou la Folie d’Elbehnon. Peut-être ( mais ce n’est de ma part que supposition) des circonstances et déboires de l'ordre temporel /’ incitèrent-ils, à cette époque , à un plus grand reploiement sur soi-même. Un préfet de l' Ardèche, sur la foi de parents jaloux du temps et du ffele dérobés, croyaient-ils , au soin de leurs enfants par « la noble faculté poétique », et pénétré lui aussi de la même animosité quant à sa propre progéniture, demanda le changement universitaire de Mallarmé qui fut envoyé un an, 1S6/, en une sorte de disgrâce à Besançon : Accusatus est quod corrumperet juventutem. La vindicte générale s'exerçait déjà contre ce solitaire .

Igitur paraît, ai je dit, se placer entre les années iS6j et îSço et avoir été écrit en majeure partie à Avignon. C'est, comme le nomme Mallarmé lui-même, un conte, dans une prose très serrée, avec un parti-pris qui semble avoir été celui de l'auteur à cette époque, de recherche de mots en écho, favorisant un retour de la pensée sur elle-même, et donnant une impression de calfeutrage. On trouve là quelque chose de plus et d’autre que la rime. La sonorité s'y prolonge en deçà de la pénultième syllabe et sort de l'expression seule pour s'avancer jusque dans la pensée, avec, aussi, rappels et réduplications de termes. Mallarmé , peut-on dire, était déjà préoccupé d’un effet de musique intérieure qui n'avait pas encore pris en lui la conscience qu'il en eut plus tard, musique tissue de sonorités apparentes et virtuelles tout ensemble.

Dans un argument postérieur aux premiers écrits Mallarmé

1GTT-UR

indique les quatre divisions de son sujet. Mais sur le texte te! qu'il est publié ici, et suivant l'ordre du manuscrit retrouvé, nous admettons cinq divisions, plaçant en troisième lieu ce qu'il a appelé la Vie d’Igitur, retour et explication de l'état d'esprit d'où part le premier morceau et justification de l'acte indiqué par le quatrième. Ce troisième morceau est donc une synthèse du } léros tel qu'il l'a conçu, sorte d'Ham/et plus impersonnel, dénué de toute anecdote, placé en face de soi-même et se choyant dans le mystère. — Rien de plus significatif en ce sens que la concentration initiale du deuxième chapitre. Le double battement du pendule de l'horloge devenu d'abord le signe de la Nuit pure se transforme insensiblement en la chute des portes du tombeau, puis en la sensation confuse de soi qui tourmente le héros avec, cependant, quelque chose s'en séparant comme le frôlement d'ailes de quelque oiseau nocturne ; — puis se dépouille et s'éclaircit jusqu' à apparaître le battement de son propre cœur.

La notion de Drame se présente tout naturellement à l'esprit de l'auteur. Le Héros dégage l’Hymne qui est en lui et le confronte à l'Idée qui est le théâtre, objet d' extériorisation. Le Héros est tnaître de soi, de ses actes, de son Idée. Il se sépare d'elle en une scission cartésienne, la prend, la fait évoluer, puis à la fin , quand il l'a amenée à son état de perfection, d'un coup la supprime. Alors le Drame, dans le même éclair surgit et s'efface. — Cette spéculation lui était chère. Je retrouve, étant allé jeune homt?ie, comme « atnateur » à ses mémorables mardis, dans des notes cursives prises au retour de chaque enchantement hebdomadaire, celle-ci dont je prie qu'on excuse le laisser-aller scriptural, conservé toutefois afin de ne point atténuer la fleur d' authenticité : « lÿ janvier iSp3... Auparavant il nous avait donné l' avant-goût d'un livre projeté, dans lequel partant de ce principe que nous ne recevons pas l’Idée fatalement et qu'elle ne s’impose pas à nous, mais que nous la créons et sommes le maître de sa destinée, il campe son Idée en face de lui, lui fait subir tous les détours qu'il lui plaît, s'institue tour à tour son coiffeur, son architecte, etc... puis à la fin devient chirurgien et lui supprime tout à coup l'existence par ce qu’il appelle « l’opération » — livre plein de régals probables et qu’il voudrait non dénué absolument de signification pour tout le monde ; de façon que, comme la bonne entrant pendant l'audition d'une teuvre de piano de Schumann trouve cela beau parce qu’elle n'est pas rebelle à l'harmonie des accords.

de même le passant y puise un sens qui le satisfasse et soit l’équivalent de ses trois francs cinquante. Il croit comprendre , et, selon le mot du Maître , cela n’en est que plus sinistre. »

On peut se demander avec grande vraisemblance si le livre dont il parlait en i8ç)3 n’était pas celui auquel il travaillait continuellement , sans hélas ! qu’il ait vu le jour, le livre de sa vie, confrontation générale du Poète avec la Nature et dont tout ce qu’il a publié n’était, selon lui, que des essais, allusions fragmentaires, lueurs momentanées — à travers quoi il transparaissait, un depuis toujours, en germe déjà dans les projets de sa jeunesse.

Peu à peu s’élaborait donc dans sa pensée le caractère du Drame, dont la théorie prit corps plus tard che% lui, comme l’indiquent deux pages de notes d’une écriture postérieure que je crois pouvoir lire ainsi :

Le Drame est causé par le Mystère de ce qui suit — l’Identité (Idée) Soi — du Théâtre et du Héros à travers l’Hymne

nature et homme vie operation

cité

cité et vie — le Héros dégage — l’hymne

— patrie

(maternel) qui le crée, et se restitue

figure au Théâtre que c’était —

mais à quel du Mystère où cet hymne était enfoui

état apparaît-il mal au début ?

Drame n’est insoluble que parce qu’inabordable on n’en a pas l’idée, à l’état de lueur seulement, car il est résolu tout de suite, le temps d’en montrer la défaite, qui se déroule fulguramment.

Le Drame est en le mystère de l’équation suivante que théâtre

faite d'une double identité

équation ou idée si ceci est cela cela est ceci

est

le développement du héros ou héros le résumé du théâtre comme Idée et hymne d’où Théâtre = idée héros = hymne et cela forme un tout Drame ou Mystère rentrant l’un en l’autre aussi

à tort scindés en deux

et on en tire pour racheter cette scission

Mystère

Théâtre V Idée

Drame

Héros Hymne

mime danse

L’idée de Théâtre hantait Mallarmé : on retrouve sur un feuillet d’Igi/ur dans la scène du Coup de dès la mention « Scène de Théâtre, ancien Igitur : » mais il faut se reporter à ce qu’il a écrit plus tard sur le théâtre pour comprendre comment ce mot revêtait pour lui un sens prestigieux , intime , exigeant P accord fidèle du geste extérieur au geste mental. Le Drame n’a lieu quun instant très court , le temps d’ apparaître ; il jette les dès. C’est le point de convergence de l’Idée qui est le théâtre et de l’Hymne, chant personnel du Héros. En définitive, après la plus rude préparation de pensée, on voit que rien ne se passe.

Mallarmé, sans doute insatisfait, ne publia pas Igitur, mais on peut dire qu’il vécut trente ans avec ce rêve et qu’il lui permit enfin de s'exprimer dans le poème « Un coup de dés

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jamais n’abolira le hasard », où on le retrouve dépouillé plus encore de tout attribut personnel, ne laissant ressortir que son immatérialité métaphysique et le geste d'un fantôme.

La progression de l'idée de Mallarmé peut se suivre de l'un à l'autre. Après avoir usé toute une vie dans un ejfort de domination de soi-même de plus en plus complet et ardu, il aboutit à cette conclusion, désespérément, que le Hasard subsiste ; néanmoins, et c'est là le couronnement du labeur humain , cette existence du Hasard est tempérée par la création d'une Constellation, humble défi jeté par le Poète à /'Universelle Puissance : il recrée la mécanique céleste par des moyens humains. — Dans Igitur, au contraire , à la suite de repliements, de retournements sur soi incessants — (on ne saurait les mieux comparer qu'à l'état somatique de ce petit animal primitif appelé Polype qu'on peut à volonté retourner en doigt de gant, dont l'intérieur devenu l'extérieur s'adapte à ses nouvelles fonctions, poussant des bras pour la vie de relation, tandis que la membrane primitivement externe maintenant interne devient apte à la nutrition de l'animal, et ces changements peuvent être indéfinis ) • — - le Héros croit la conscience de soi par lui atteinte si parfaite qu'il annule le Hasard, de par sa seule volonté, outrecuidance attribuable uniquement à la certitude de son élan juvénile (« pas d’astres ? le hasard annulé ? ») Tout ce qu'il peut alors créer, c'est V impossibilité d'être, non le Néant, mais /’ Absolu.

Il se retrouve d'ailleurs en cela le continuateur de sa race qui, elle aussi, a nié le Hasard, mais sans droit, sans preuve suffisante. Il a fallu que lui vînt pour enfin s'en donner des motifs valables, s'en rendre compte.

Sous ces réserves, du reste, l'analogie entre Igitur et le Coup de Dés se poursuit au travers de détails. Même décor, le naufrage — le château — indiqué d'un mot dans Igitur, tapisserie et toile de fond dans le Coup de Dés : « un roc faux manoir tout de suite évaporé en brume ». Même costume du héros, velours d'une stature sans âge, séparé du visage dans Igitur par une « fraise arachnéenne », ombre moyenâgeuse, loin de toute légende. Puis identité du Personnage du Héros lui-même, sauf qu' enfant dans Igitur il est devenu un aïeul, un vieillard dans le Coup de Dés, avec cependant des remembrâmes de jadis « son ombre puérile ». Ainsi se mesure l'espace d'une vie, d'une vie de réflexion et d’ auto-pénétration, je dirais d'intussusception. Mais ce long intervalle n'a point été stérile, car cette vie se transmet « legs en la disparition à

quelqu'un ambigu », et se transmue elle-même , en quoi — en constellation.

Voilà, si l'on peut dire, selon des contours nets, trop nets, esquissé le « progrès du personnage » qui se confond avec le développement de la maîtrise du Poète, équation poignante par quoi on évalue toute la conquête de soi qu’il nous a léguée.

D'ailleurs les attributs du Héros, grâce auxquels il nous permet le contact, sont analogues sinon identiques. De volume ordonnateur du grimoire et la lumière dispensatrice de clarté se sont unis et diapbanéisés en un seul élément, la plume « plume solitaire éperdue — rythmique suspens du sinistre ». — Le Héros évolue dans une ambiance semblable, c'est le Temps, le Minuit fatidique, renaissant dans « une toque de minuit » — mêmes hésitations marquées dans l'un par l’indéfini de la spirale de l'escalier et l’opposition des parois d'ombre des portes du tombeau, dans l'autre par la « voile alternative » du bâtiment « penché de l'un ou l'autre bord », et cette sirène aux « squames ultimes bifurquèes ». Lui-même ne surgit pas devant nous du vague, il est entouré de comparses {style de théâtre), dans Igitur la commémoration d'une race antérieure, de ses ancêtres, aboutissement qu'il est de leurs vains efforts — idée qui se retrouve dans le Coup de Dés « sans nef... vaine ancestralement à n'ouvrir pas la main crispée... » tandis que « l'ultérieur démon immémorial » a « induit le vieillard vers cette conjonction suprême avec la probabilité ».

Enfin l’idée de Folie, folie de défier le destin, résidu inconscient des travaux et des aspirations de toute sa race et que lui, conscient, reprend « Folie utile » transposée dans le Coup de Dés par sa lutte avec l'élément, la mer : « le voile d'illusions rejailli leur hantise... chancellera, s'affalera, folie, n’abolira », folie qui le mène à l’acte suprême de jeter les dés.

Je supplie le lecteur de ne point voir dans ces lignes une tentative d'explication. On n'explique pas Mallarmé, on le sent et on l’aime. J’ai voulu simplement, poursuivant un parallèle qui s'imposait, montrer l'unité admirable de sa vie. La publication clé cet ouvrage suppléera peut-être, dans quelque mesure, du moins quant à Dévolution plénière de ce rare esprit, à la réalisation de son Grand Œuvre inachevé. Là me semble résider l'intérêt primordial de cette exhumation à laquelle il y a lieu de croire que la postérité ne restera pas indifférente. Des amis d'ailleurs, élus par lui , auxquels il était très attaché.

Mende s et VU tiers, en avaient en jadis une première lecture *, et si P un avait pu se cabrer à P époque devant ce qui était alors une révélation, on peut penser que l'autre ne laissa pas que d'être asse% impressionné pour s'en inspirer dans la création du type d'Axël. Tels, forts, étaient les liens de sympathie intellectuelle qui unissaient ces deux cerveaux que, comme Villiers avait été frappé de la lecture r/’Igitur, de même peut-être, dans son poëme, Mallarmé fut-il réminiscent de P apparition de Villiers au firmament littéraire, lui qui disait un jour à un ami : « Le mot d'infini ne peut être proféré dignement que par un jeune gentilhomme, au type Louis XIII, en fourrures et cheveux blonds**. »

Dr Edmond Bonniot.

* Cf. Catulle Mendès. — Mies-Lettres et les environs (Figaro, 10 août 1902).

** Cf. Henry Roujon. — La Galerie des Bustes : Villiers de l’Isle- Adani.

IGITUR

ou

LA FOLIE D’ELBEHNON

Ce Conte s’adresse à l’Intelligence du lecteur qui met les choses en scène, elle-même.

[INTRODUCTION

Ancienne étude

Quand les souffles de ses ancêtres veulent souffler la bougie, (grâce à laquelle peut-être subsistent les caractères du grimoire) — il dit « Pas encore ! »

Lui-même à la fin, quand les bruits auront disparu, tirera une preuve de quelque chose de grand (pas d’astres ? le hasard annulé ?) de ce simple fait qu’il peut causer l’ombre en soufflant sur la lumière —

Puis — comme il aura parlé selon l’absolu — - qui nie l’immortalité, l’absolu existera en dehors — lune, au-dessus du temps : et il soulèvera les rideaux, en face.

Igitur, tout enfant, lit son devoir à ses ancêtres.

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