PLUSIEURS ÉBAUCHES DE LA SORTIE DE LA CHAMBRE
Les panneaux de la nuit ébénéenne ne se refermèrent pas encore sur l’ombre qui ne perçut plus rien que l’oscillation hésitante et prête à s’arrêter d’un balancier caché qui commence à avoir la perception de lui-même. Mais elle s’aperçut bientôt que c’était en elle, en qui la
lueur de sa perception s’enfonçait comme étouffée, — et elle rentrait en elle-même. Le bruit, bientôt, se scanda d’une façon plus définitive. Mais, à mesure qu’il devenait plus certain d’un côté, et plus pressé, son hésitation augmentait d’une sorte de frôlement, qui remplaçait l’intervalle disparu ; et, prise de doute, l’ombre se sentait opprimée par une netteté fuyante, comme par la continuation de l’idée apparue des panneaux qui bien que fermés, ouverts encore cependant, auraient, pour arriver à cela, dans une vertigineuse immobilité tourné longuement sur eux-mêmes. Enfin un bruit qui semblait l’échappement de la condensation absurde des précédents s’exhala, mais doué d’une certaine animation reconnue, et l’ombre n’entendit plus rien qu’un régulier battement qui semblait fuir à jamais comme le volètement prolongé de quelqu’hôte de la nuit réveillé de son lourd sommeil : mais ce n’était pas cela, il n’y avait sur les parois luisantes aucune trame, à laquelle pussent s’attacher même les pattes arachnéennes du soupçon : tout était luisant et propre; et si quelque plumage avait jamais frotté ces parois, ce ne pouvait être que les plumes de génies d’une espèce intermédiaire soucieuse de réunir toute poussière dans un lieu spécial, afin que ces ombres, des deux côtés multipliées à l’infini apparussent comme de pures ombres portant chacune le volume de leurs destinées, et la pure clarté de leur conscience. Ce qu’il y avait de clair c’est que ce séjour concordait parfaitement avec lui-même : des deux côtés les myriades d’ombres pareilles, et de leurs deux côtés, dans les parois opposées, qui se réfléchissaient, deux trouées d’ombre massive qui devait être nécessairement l’inverse de ces ombres, non leur apparition, mais leur disparition, ombre négative d’eux-mêmes : c’était le lieu de la certitude parfaite.
L’ombre n’entendit dans ce lieu d’autre bruit qu’un battement régulier qu’elle reconnut être celui de son propre cœur : elle le reconnut, et, gênée de la certitude parfaite de soi, elle tenta d’y échapper, et de rentrer en elle, en son opacité : mais par laquelle des deux trouées passer ? dans les deux s’enfonçaient des divisions correspondantes à l’infini des apparitions, bien que différentes : elle jeta encore une fois les yeux sur la salle qui, elle, lui paraissait identique à soi, sauf que de la clarté la lueur se mirait dans la surface polie inférieure, dépourvue de
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poussière, tandis que dans l’autre apparue plus vaguement il y avait une évasion de lumière. L’ombre se décida pour celle-là et fut satisfaite. Car le bruit qu’elle entendait était de nouveau distinct et le même exactement que précédemment, indiquant la même progression.
Toutes les choses étaient rentrées dans leur ordre premier : il n’y avait plus de doute à avoir : cette halte n’avait-elle pas été l’intervalle disparu et remplacé par le froissement : elle y avait entendu le bruit de son propre cœur, explication du bruit devenu distinct; c’était ellemême qui scandait sa mesure, et qui s’était apparue en ombres innombrables de nuits, entre les ombres des nuits passées et des nuits futures, devenues pareilles et extérieures, évoquées pour montrer qu’elles étaient également finies : cela avec une forme qui était le strict résumé d’elles : et ce froissement quel était-il ? non celui de quelqu’oiseau échappé sous le ventre velu duquel avait donné la lumière, mais le buste d’un génie supérieur, vêtu de velours, et dont l’unique frisson était le travail arachnéen d’une dentelle qui retombait sur le velours : le personnage parfait de la nuit telle qu’elle s’était apparue. En effet, maintenant qu’il avait la notion de luimême, le bruit de mesure cessa, et redevint ce qu’il était, chancelant, la nuit divisée de ses ombres accomplies, la lueur qui s’était apparue dans son mirage dénué de cendres était la pure lumière et elle allait cette fois disparaître en le sein de l’ombre qui, accomplie, revenue du corridor du temps, était enfin parfaite et éternelle, — elle-même, devenue son propre sépulcre, dont les panneaux se retrouvaient ouverts sans bruit.
L’ombre disparut dans les ténèbres futures, y demeura avec une perception de balancier expirant alors qu’il commence à avoir la sensation de lui : mais elle s’aperçut à l’étouffement expirant de ce qui luit encore dès qu’il s’enfonce en elle qu’elle rentre en soi, d’où provenait par conséquent l’idée de ce bruit, retombant maintenant en une seule fois inutilement sur lui-même dans le passé.
Si d’un côté le doute disparaissait, scandé nettement par le mouvement qui restait seul du bruit, de l’autre la réminiscence du bruit se manifestait par un vague
frôlement inaccoutumé, et cet état d’angoisse consciente était comprimé vers le mirage par la permanence constatée des panneaux encore ouverts parallèlement et à la fois se fermant sur eux, comme dans une spirale vertigineuse, et à jamais fuyante si la compression prolongée n’eût dû impliquer la halte d’une expansion retenue, qui eut lieu en effet, et ne fut troublée que par le semblant de volètement évasif d’un hôte de la nuit effrayé dans son lourd sommeil, lequel disparut dans ce lointain indéfini.
La Nuit était bien en soi cette fois et sûre que tout ce qui était étranger à elle n’était que chimère. Elle se mira dans les panneaux luisants de sa certitude, où nul soupçon n’eût pu s’attacher de ses pattes arachnéennes, et si jamais quelqu’hôte étranger à elle les avait frôlés de ses plumes, c’étaient des génies d’une espèce supérieure aux hôtes qu’elle avait imaginés, pareille peut-être à celle de ses ombres apparues dans les panneaux, soucieux de recueillir toute poussière d’elle pour que, parvenue au point de jonction de son futur et de son passé devenus identiques, elle se mirât en toutes ces ombres apparues pures avec le volume de leur destinée et la lueur épurée de leur conscience. Tout était parfait, en face et derrière ces deux épaisseurs obscures identiques étaient bien les ténèbres vécues par ces ombres revenues à leur état de ténèbres, et divisées seulement à l’infini par les marches faites des pierres funéraires de toutes ces ombres. Toutes deux semblaient identiquement pareilles, sauf que, de même qu’elles étaient l’opposé des ombres, de même elles devaient s’opposer l’une à l’autre, et, les divisions tournant également sur ellesmêmes, elles allaient différemment. Tout était parfait; elle était la Nuit pure, et elle entendit son propre cœur qui battit. Toutefois il lui donna une inquiétude, celle de trop de certitude, celle d’une constatation trop sûre d’elle-même : elle voulut se replonger à son tour dans les ténèbres vers son sépulcre unique et abjurer l’idée de sa forme telle qu’elle s’était apparue par son souvenir des génies supérieurs chargés de réunir ces cendres passées. Elle fut troublée un moment par sa propre symétrie; mais, comprenant à l’évasion trop grande de la clarté, atténuée jadis, que cette évasion avait été le bruit de l’oiseau dont le vol propagé lui avait semblé con-
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tinu, elle songea qu’en suivant cette lumière, lorsqu’elle recréerait un vertige pareil au premier, elle retournerait à son évanouissement. Elle reconnut en appliquant la lueur devant les ténèbres laquelle des deux portes il fallait prendre, à l’effet identique de la lueur et, instruite maintenant de l’architecture des ténèbres, elle fut heureuse de percevoir le même mouvement, et le même froissement. Ce froissement était dans ce corridor où s’était enfui le bruit, pour disparaître à jamais, non celui d’un hôte ailé de la nuit, dont la lumière avait froissé le ventre velu, mais le propre miroitement du velours sur le buste d’un génie supérieur, et il n’y avait d’autre toile arachnéenne que la dentelle sur ce buste, et quant au mouvement qui avait produit ce frôlement, c’était non la marche circulaire d’une telle bête, mais la marche régulière debout sur les deux pieds de la race qui était apparue tenant dans deux mains un volume et une lueur. Elle reconnaissait son personnage ancien qui lui apparaissait chaque nuit, mais enfin, maintenant qu’elle l' avait réduit à l'état de ténèbres, après qu’il lui fut apparu comme des ombres, elle était libre enfin, sûre d’elle-même et débarrassée de tout ce qui était étranger à elle. En effet, le bruit cessa, en la lumière qui demeura seule et pure.
L’ombre redevenue obscurité, la Nuit demeura avec une perception douteuse de pendule qui va expirer en la perception de lui ; mais à ce qui luit et va probablement s’éteindre en soi, elle se voit encore qui le porte; c’est donc d’elle que venait le battement ouï, dont le bruit total tomba à jamais dans le passé (sur l’oubli).
D’un côté, si toute ambiguïté cessa, l’idée de motion dure de l’autre, régulièrement marquée par le double heurt impossible du pendule qui n’atteint plus que sa notion, mais dont le frôlement actuel revient dans le possible, tel qu’il doit avoir lieu, pour combler l’intervalle, comme si tout le choc n’avait pas été la chute unique des portes du tombeau sur lui-même et sans retour; mais dans le doute né de la certitude même de leur perception, se présente une vision de panneaux
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à la fois ouverts et fermés, dans leur chute en suspens, comme si c’était soi qui, doué de leur mouvement, retournât sur soi-même en la spirale vertigineuse conséquente; qui devait être indéfiniment fuyante si une oppression progressive, poids de ce dont on ne se rendait pas compte, malgré que l’on se l’expliquait en somme, n’eût impliqué l’expansion certaine d’un intervalle futur, sa cessation, dans laquelle, lorsqu’elles se retrouvèrent, rien en effet ne s’entendit plus que le bruit d’un battement d’ailes effaré de quelqu’un de ses hôtes absurdes heurté dans son lourd somme par la clarté et prolongeant sa fuite indéfinie.