LE PORTRAIT ENCHANTÉ
Tant que le jeune homme but, la pieuse femme le considéra attentivement.
Ses membres, épuisés de fatigue, montraient une robustesse prête à renaître, sitôt le voyageur levé. « Ah ! bonne mère, avait-il imploré, un peu d’eau par pitié ! » puis il s’était assis, ou plutôt laissé tomber, sous la vérandah d’un petit temple, aux portes poudreuses de la ville. Comme il en semblait le dieu, la vieille anachorète, par lui regardée fixement, exhala, avec dévotion : « Noble étranger, vous vous étonnez de voir une créature aussi misérable que moi; et si ce sont les chagrins ou les austérités qui l’ont réduite à cet état. » Une ombre, un fantôme de femme, telle : les vêtements religieux flottaient autour de son corps ainsi que s’abat la voile sur un mât, quand cesse la brise : ses cheveux, des cordes blanchies sous la rosée, rudes, grisonnants, hors du bandeau de mousseline noire des veuves. Deux lèvres pâles se desséchaient au feu des soupirs : deux gouttes de sang indiquaient, en ses yeux, que les larmes y avaient tari. « Je vivais (la suite) à la cour de celui qui fut jadis le roi de Mithila, nourrice de son fils Oupahara, l’enfant le plus beau que porta une mortelle.
« Vous connaissez le dicton : Les mouches cherchent les ulcères, les méchants cherchent les querelles, les rois cherchent la guerre. Tout souriait heureux quand le roi du Malava s’avisa de déclarer la guerre : jamais une n’eut de résultats aussi funestes. L’armée en déroute : pillés, les trésors de l’État; traînés, les fers aux pieds, mes augustes maîtres et jetés dans une prison où ils languissent encore : moi, fuyant éperdue, à travers les forêts, le royal nourrisson à mon sein, parmi les tigres. Line panthère, jaillie de la jungle, me barre le chemin, je m’évanouis sous sa griffe; l’enfant roule. Où?... Déses-
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pérée, je me réveillai sans le précieux dépôt, que je devais garder jusqu’à la mort. Un berger Bhilla*, de ses flèches, a immobilisé le fauve : j’étais dans sa hutte. J’appris que les femmes avaient emporté l’enfant dans la montagne, où le miel naît. Qu’est-il devenu ? l’a-t-on laissé grandir comme la plante Sonia à l’ombre des bois ? Il aurait ton âge, mon fils, et si les jeûnes d’une pauvre ascète le rétablissaient dans son triomphe, il serait aujourd’hui le plus puissant des hommes. »
— « Embrasse-le donc bien vite, ma mère : car il est devant toi, ce nourrisson tant pleuré. »
— « Mon cœur me l’avait déjà dit », exulta la nourrice, en serrant le jeune homme contre sa poitrine et le baisant sur la tête et les cheveux, comme autrefois, riant, pleurant, dans un radotage joyeux et fou... Lui : « On ne t’avait pas trompée, un ermite, qui demeure sur la montagne, se chargea de m’élever, et de m’instruire. Je sus dès le jeune âge la douloureuse histoire de ma famille et viens ici conduit par la vengeance. Sur mon front, tu le lis, il y a : que je délivrerai mon père et ma mère; moi, dont personne ne soupçonne l’existence. »
— « Ah ! mon fils, la faveur de Bhagavat t’ouvre ses trésors; ton étoile t’amena : le peuple irrité, sous les impôts et avec le regret de son souverain légitimes est prêt à se révolter et, grâce à toi, nous aborderons aux temps nouveaux ! Demeure dans ce temple, nul ne t’y viendra chercher. »
Le prince, après un repas de fruits, se coucha sur des feuilles. Il ne dormit guère, il réfléchit longtemps et, le matin, faites ses prières et ses ablutions, il s’approcha de sa nourrice.
« Mère, il me faut savoir ce qui se passe dans le gynécée du cruel Vikatavarma.
— Que les dieux soient loués ! L’humble ascète est en possession d’un moyen de te servir. Voici une amulette, travail de mes après-midi, ce bijou sacré, enchâssant toutes les gemmes de ce pays en l’épanouissement multicolore d’un paon, que je veux, comme gorgerin, proposer à la reine : elle me reçoit en ses heures d’ennui.
— La reine ! dis-moi, est-elle fidèle à son époux ?
— Nuit et jour, gardée à vue dans le palais, il lui serait
* Tribu sauvage montagnarde.
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malaisé de ne pas l’être; mais c’est tout et, sous les caresses du roi, ma maîtresse reste aussi froide que la neige de l’ Himalaya.
— Le Sérail est-il nombreux ? La belle Soundari a-t-elle des rivales ?
— Oui. Mille.
— Ainsi, jalousies, tendresse, fureur, nous utiliserons tout sans scrupule. Irrite l’orgueil de la reine, cette corde toujours vibre chez les femmes; représente son mari comme un monstre difforme, vivant outrage pour elle ! Va, tu me tiendras chaque jour au courant. »
Les religieuses indiennes ne perdent que rarement l’opportunité de s’occuper des affaires d’autrui. Quelques jours après, la nourrice :
« J’ai moi-même vu la reine, à la faveur du joyau, son immédiat caprice; et j’ai ouvert en elle sur ses infortunes autant de regards, et plus, qu’en étale la queue innombrablement ocellée de l’oiseau de pierreries. Maintenant elle maudit le joug qui l’attache à son mari. »
— « Je t’accorde des compliments et tu me selnbles vieillie dans l’intrigue non moins que dans la pénitence. Moi, de mon côté, je n’ai pas perdu de temps : avec du bétel, de la noix d’Arek, du camphre pilé, du cardamone et du bois de corail, j’ai fait mon portrait, que je crois ressemblant. Présente comme un autre objet rare, dont le paon éblouissant fut le précurseur, ce tableau, aujourd’hui même, à la reine; et tu feras ainsi qu’après avoir possédé, dans ce bijou, ce que, pour elle, résume, déjà, de scintillements et de feu, sa rêverie à l’amant qu’elle ignore, la belle considère, sans se douter davantage qu’il existe, ou que ce soit mieux qu’une fantaisie, enfin l’image de l’inconnu. Tu m’apprendras ce qu’elle en pense. »
Le soir même la religieuse accourait au temple.
« Ah ! mon fils, tout marche à souhait. Cette reine, si hautaine mais femme, je la vois encore se troubler, et frémir et pâlir : elle tenait, la tête penchée, le tableau comme pour y mirer son désir. S’efforçant de paraître calme : « — Qui a fait ce portrait ? Je ne vois dans cette ville aucun artiste capable d’exécuter cette œuvre. — Votre Majesté sait apprécier le talent; mais ce portrait a surtout le mérite de la ressemblance. — Tu dis ? Cette tête merveilleuse appartient à un mortel ? Réponds vite. — Grande reine, si vivait, sous les cieux de saphir.
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brillant et doué de pareille beauté, un jeune homme de noble tamille, versé dans les sciences profanes et saintes et du caractère le plus élevé ; que lui donnerait-on ? — Ce qu’on lui donnerait : mais sa personne, soir cœur d’abord; et encore tout cela lui serait inférieur. »
« Que les conquêtes de l’Amour sont ailées de foudres : elle ! la fière Soundari, était-ce sa froideur qui se fondait ainsi. Le coup, tu le sens, porta, je n’eus qu’à continuer bas. « • — J’apprendrai en confidence à la reine, que le fils d’un roi voyage en ce moment, incognito. Votre Majesté est tombée, par hasard, sur le chemin de ses yeux, le jour de la fête du printemps, dans le bocage situé aux portes de la ville. Il y demeure en l’illumination et l’enthousiasme de soi où le mirent votre présence et, le crut-il, vos regards; c’est lui qui de sa propre main a peint ce portrait, pour que restât un gage de ce qu’il se sentit devenir, dans un instant de transfiguration. Si Votre Majesté veut se convaincre que je n’ai rien exagéré, il lui peut plaire d’ordonner un rendez-vous, pour aujourd’hui, demain, quand elle s’en souciera; et elle verra, enchanté et toujours pareil, celui dont je suis, à son insu, vers elle, la tout humble messagère. »
Soundari rougit; elle craignit de s’être trop avancée, mais plus curieuse, soudain : « — Au moins, tu es sûre qu’il m’aime? Ah ! je me désole souvent seule; car je suis seule, tu ne comptes pas comme mon époux ce Vikatavarma, vainqueur et c’est tout, jadis, du roi Mithîla : un vaniteux soudard, peu habile en l’art de plaire. Il me prit de force; fiancée que j’étais, avant même ma naissance et la sienne, par nos deux mères amies, au prince Oupahara, ravi des bras de sa nourrice, perdu et peut-être mort, dans la montagne. »
« Un soupir délicieux, je te souhaite, mon fils, d’en respirer de pareils, remua la blancheur de deux seins, sous le gorgerin de turquoises, d’émeraudes et la lourdeur de maintes pierres. Comme voulant se distraire d’une vision chérie que ton portrait eût rendue importune, encore qu’elle mêlât sans doute les deux et pour en fuir l’obsession, elle revint vite à ce qu’il y avait de plus dissemblable, ou le chagrin causé par son hideux époux : pas de maux qu’il ne lui infligeât. « — La suprême offense ! il n’a pas craint devant plusieurs entre mes suivantes, de badiner avec une danseuse, étrangère,
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plaçant des lotus en boutons dans la chevelure de la folle : qui osait se comparer à moi, pour une nuit qu’y avait dormi l’infidèle, captif de ces ténèbres parfumées mais vulgaires. Décidément, je consens à voir demain ce jeune homme, à la tombée de la nuit, sous le berceau d’asôkas situé, ainsi qu’un jet d’eau verdoyant, au centre du jardin des femmes.
« Voilà, mon fils, ce qu’il me tardait de te dire. Ai-je eu tort d’affirmer à la reine que tu étais amoureux d’elle ? En la voyant, tu ne regretteras pas l’aventure. »
— Non, assurément : à vingt ans et quand la jeunesse flambe, on ne fuit pas, devant la très belle Soundari. Si l’action est mauvaise séduire la femme d’autrui, ici le but la justifie : je veux briser les chaînes de mon père. Instruis-moi de ce qu’il faut faire pour pénétrer dans le gynécée. »
La bonne nourrice ne tarit pas sur les précautions, expliquant minutieusement au prince la place occupée par chacun des officiers préposés à la surveillance des bosquets : comment il devait s’y prendre pour les éviter. Avant de pénétrer dans l’enceinte des jardins, il faudra sauter un fossé (qu’il prenne un bambou à cet usage), escalader un mur; et se diriger, à travers un labyrinthe, sans autre fil conducteur que le sourire souhaité de sa maîtresse, jusqu’au carrefour des sept allées, où règne le berceau d’asôkas.
Oupahara attendait la fin du jour suivant.
Les récits de la religieuse se présentèrent bien des fois à son imagination : même il se rappelait moins les prisonniers, sa famille languissant dans la prison, tout près, cjue cette reine impressionnable, à qui une union maudite avait, d’autant plus subtilement que l’en privant, appris ou comme fait deviner toute la délicieuse ivresse d’un amour partagé.
Un rendez-vous, avec une reine, vaut pour le moins, qu’on attende.
Oupahara, avant de détailler du regard, la retraite privilégiée d’une femme élégante et tout un exquis décor qui en contient déjà la présence, songeait, à part soi; reprenant haleine. Il se remémora vite comment à l’heure dite il avait approché le fossé qui sépare la demeure royale. Une tige de bambou lui servit de pont mobile
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pour traverser, dans l’ombre, l’eau stagnante : puis, sauter d’un bond de léopard sur le grand portail, et, de là, glisser sur le terre-plein, il était au cœur de la forteresse. Le cri plaintif d’un couple de ramiers, échangeant leur aveu dans les roseaux d’un étang, l’arrêta. Une allée s’offre entre des tchampakas si élevés et touffus qu’il eût dit une rue bordée de hauts logis que toucheraient ses mains, les deux bras étendus; au fond, un porche sablé élargi par cent banians séculaires. La lune se mire, comme en des bassins, au luisant des sabres recourbés, le long de chambellans endormis. Le promeneur, brusquement, atteint par un tournant à d’interminables manguiers. Quel instinct ou quelle connaissance du site, pour déjouer les pièges et leur mystère ! les deux : car le prince aimait et il se souvenait des conseils minutieux de la prudente anachorète. Le berceau d’asôkas, terme de sa course; enfin, il l’aborde, y séjourne, écartant doucement les tiges artificielles fleuries d’odorantes lanternes, qui s’abaissent sur un lit brodé de soie, mais vide. Complices de l’amour ou de ses serviteurs vigilants, attendent autour d’une ombrelle épanouie, un éventail aux oiseaux immobiles; une aiguière étincelante de gouttes mystérieuses, diamants ou senteurs.
Oupahara distingue sur une poudre d’étoiles, prêtes à la revêtir d’éblouissantes sandales, la nudité d’un pas. Apparemment ce pas avait bravé plus d’un danger, car l’apparition, qu’il conduisait avec un silence rythmé, se précipita éperdue dans la salle de verdure; et seuls les noupouras résonnèrent joyeusement à mi-hauteur d’une jambe enfantine. Un gémissement, échappé comme à un luth plaintif, attesta deux lèvres humaines : « Hélas ! on m’a trompée (ne voyant pas l’amant : il s’était caché, contre un tronc, pour jouir de cette venue et n’y mêler son attente, et :) Mon cœur, pourquoi as-tu cru à une chose impossible ! »
Ah ! l’anachorète, sa nourrice, avait trompé l’adolescent : ce n’était pas une femme, même souveraine et jeune; mais une déité. Lin chant muet s’éleva en lui, disant, à travers les battements de sa vie, ces motifs épars : — La liane gracieuse des sourcils badine en suivant le contour des yeux, ces lacs où se fond l’éternel azur d’un jour de bonheur — la joue, où coule la prunelle, est argentée ainsi que la tige de roseaux — une
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bouche, noyée, elle-même, en l’extase comme un autre regard plus grand, exalté vers des deux, respire une brise pareille à celle qui traverse la Malaya et son bois sacré de santal. Il défaillit à la taille mince et au sein levé en offrande; que découvrait une onde de fiers cheveux tombant sur les épaules d’abord, puis sur l’ampleur des hanches calmant, sans l’appesantir, l’élan de la démarche légère.
« Ayez pitié de moi, femme trop charmante (il sortit de sa cachette, anxieux), faites-moi vivre de nouveau; en attachant sur un, qu’a mordu le serpent de l’amour, ce sourire seul capable de fermer sa blessure, comme un magique baume. »
Prière superflue ! Soundari ne sentait ni le besoin d’être persuadée, ni l’envie de se défendre. La vie de cette esclave couronnée, que des nerfs, tour à tour, caressés et brisés par le feu du climat, éveillaient comme à de suprêmes musiques, avec l’accompagnement, redoutable et morne des passions indiennes, toute afflua dans un de ses regards.
« Oh ! murmura le prince agenouillé, je te reconnais, toi que je savais avant de naitre. O Soundari, ravie par un tyran, ma fiancée, tu m’appartenais de tous temps : je suis ton fiancé, le fils du roi Mithila; vainqueur des dangers et de la mort, pour, ici, tomber à tes pieds. »
Le Kohila chanta, tout à coup, l’hymne matinale.
« La nuit fut complaisante à notre rencontre : faut-il qu’à peine elle s’est accomplie, nous nous séparions ! »
Comme un enfant boudeur, la reine se pendit soudain au cou du bel Oupahara, lui fit de ses bras parfumés un étroit collier. Grave et lente bientôt : « Si tu pars, maître de mon âme, compte que mon souffle s’en ira avec toi. Emmène-moi, ou il n’y a plus moyen d’exister pour ton esclave ! »
— « Patience, chère insensée, nous perdrions tout par une conduite si imprudente; m’aimant, écoute-moi. Nul plus que ton époux n’est crédule aux incantations et à l’œuvre des sorciers. Montre -lui le portrait que je t’ai envoyé : persuade-le (non il ne faut pas ouvrir cette bouche de perle pour te récrier, ni pour rire, ou je la baiserai, enfant) que ce talisman peint a le don de métamorphoser en celui qu’il représente quiconque s’abîme à le contempler; et, si tu m’y trouves beau, exige qu’il
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revête cette figure, sinon il ne te plaira jamais. Ajoute, certes, pour l’endoctriner, qu’il y a lieu, par exemple, d’offrir un sacrifice, avec certains rites que je vais t’indiquer. Jeûne, le sixième jour de la lune; au soir venu, une cloche parmi ces branches le doit avertir, qu’il se rende seul, entends ! sans officier ni garde au carrefour des sept allées. Ce n’est pas tout (ne sois pas divine ainsi, le front levé, ou j’oublie quelque prescription importante : une) c’est qu’il récite les mantras d’usage devant le feu, allumé par une main, inconnue et pure, avec du camphre, de î’aloès, du beurre de noix fraîche : qui consumera une victime égorgée. Tu comptes sur tes doigts chaque ingrédient sacré; oh ! je te les prends, menus et pareils à des fleurs, dans ma paume heureuse, et continue : Quand la grasse fumée dépassera ces arbustes, le moment de la transformation approchera : une dernière invocation aux éléments et aux divinités propitiatoires... Le roi revêtira la forme désirée. Ne t’effarouche pas, cela n’arrivera jamais. La cloche, tu es censée, vis-à-vis de ton époux la mettre en branle; assiste pour en témoigner la première, impatiente, à sa transformation. Non, rien de vrai, reste au harem, attendant l’issue : ou tu viendras. Seulement murmure à l’oreille de cet imbécile les contes qui peuvent l’attirer dans le piège : cela ne te coûtera guères : le mensonge est le bain aux eaux rieuses, où nagent volontiers les femmes, elles en serrent dans leurs doigts l’écume qui n’est rien. Je ne t’ai rien dit, mais sache. Je n’ai fait, avec ces paroles inutiles mais dont chacune importe, que baiser l’air qui te contient, pour qu’il s’émeuve doucement autour de toi ! »
Soundari devina que les desseins de son amant n’étaient pas d’une bienveillance extrême à l’endroit du roi, mais, toute à son désir, cela lui parut insignifiant. Le difficile resta de s’arracher, en soupirant, des bras du prince et de regagner le palais.
Oupahara, en retournant à la chapelle et vers l’anachorète, ne croisa sur son chemin qu’un lézard vert fuyant dans l’herbe aussi d’émeraude; présage excellent poulies mariages et les affaires de cœur.
Tout dormait, aux alentours bleuis de lune, du palais. « La puissance des Mantras est grande : demain, revenez demain, vous en verrez l’effet », péroraient les ministres
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à la foule attardée qui assaillait les portiques, avec le secret espoir d’y contempler le roi, rajeuni, embelli; ainsi que la rumeur étrange avait surpris la ville. Quoi ! allait-on, au lieu d’un monstre rabougri, posséder un guerrier fier et élancé comme souverain. Pas de joie plus vive qui puisse échoir à un peuple. Lui, cependant, Vikatavarma, avançait vers les piles de bois enflammées, dans la direction qu’appela la cloche : il cesse, la marche ralentie comme par un soupçon, mais retrouve ses esprits devant la claire sécurité du bûcher qui flambait joyeusement.
« Soundari (d’une voix à peine émue) que tu sois présente ou loin, écoute : cette beauté obtenue grâce à ta bienveillance, ne' t’imagine pas qu’elle servira au plaisir de rivales. Séduisante amie, ne crains rien, mes transports, jaillis pour toi, toujours augmenteront. »
Il exhale sa hâte ainsi, non sans quelque fatuité future.
Ses yeux fixés sur le portrait auguste qui le hante idéalement et partout, avant de revêtir ce dieu qu’il sera, le voici pris de quelque regret; non pour sa dépouille de nain, mais pour l’abandon des vilenies dont elle était l’ordinaire enveloppe. Oui, devenir ce jeune homme splendide, total, debout qui maintenant l’approche, hors du cadre éclaté et vain : et l’être magiquement à jamais ! Cependant il voudrait lui confier, pour son amusement, quelques-uns des vieux tours ou méfaits encore dans le sac pour un prochain avenir. Le visage glorieux rétracte un pli et semble sourire. « Parlons. Mes secrets (pour que tu sois tout à fait à moi, et mon humble esprit, toi), je te les offre, comme ce que vaut de très précieux et de suprême le sacrifice où je t’évoque. Faire étrangler quelques parents qui me gênent; déclarer, sous un prétexte fallacieux, la guerre à mon voisin, le souverain de Behar; lever un nouvel impôt, c’est tout, ah ! et faire dévaliser un riche négociant qui possède le plus beau diamant connu. J’oubliais, le frère de mon père, le roi de Mithîla que j’ai détrôné : il faut en finir, avec quelque excellent poison, simplement... »
Oupahara bondit hors du bosquet. « Monstre, pensa-t-il, c’est une action chère aux dieux, de trancher une pareille vie que la tienne. »
D’un coup de cimeterre, prompt, il perce le corps du misérable qui, peut-être, crut, le temps d’un éclair, au
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fulgurant accomplissement de sa métamorphose : du moins, par charité, le suppose, celui que le tyran prenait pour une hantise de sa beauté prochaine, et qui était le héros lui-même.
Le bûcher, activé par les flots de beurre végétal, travaille à rendre le cadavre méconnaissable : l’entière noirceur de l’âme qui l’habita naguères, apparue un instant aux traits carbonisés, tout s’efface même pour le souvenir.
Pâlissante, contre la vasque d’un jet d’eau qui se taisait parmi l’air, Soundari attendait, défaillait.
Le prince courut vers le palais et entré, à cette rencontre plus intimement, dans le personnage évanoui : « Tu n’as plus désormais d’autre époux que moi ! » persuada-t-iî. La veuve se contente de cette courte phrase et n’essaie point de larmes fausses.
Sur l’escalier d’honneur, les poètes, les panégyristes, les astrologues, les brahmanes, les chambellans, se groupaient pour saluer leur Maître. Le premier médecin osa féliciter Sa Majesté du changement favorable opéré en elle, quoique, il bégaya... ce ne fût sous l’empire d’aucune drogue ordonnée par ses confrères et (se reprenant) malgré que la personne royale fût loin d’être défectueuse, auparavant.
Restait à prendre possession du Sérail : le nouveau roi y entra, tenant par la main sa première épouse.
Le treillis d’or des lucarnes coupait par endroits le rayon matinal de lune; tandis que l’agonie stellaire d’une lampe, aux plafonds suspendue, animait un reflet d’invisibles danses. Il voletait aussi, dans les hauteurs, de grands éventails blancs qui, de leur aile, dispersaient à tous les recoins les parfums de délire et d’oubli, montant des cassolettes mal éteintes. Le bain, comme un grand regard, veillant au jour qui vient, nappe limpide, attendait les dormeuses, plongées encore dans la transparence de leurs seuls songes. Tuniques en soie de Chine, à terre, et les pétales de corsets délacés, un eff'euillement gai : d’où se seraient envolés, pour de subtils deux, les abeilles et les colibris. Tous ses bijoux sur elle gardés en le sommeil, ajoutait à la nudité de chacune.
Prestement, l’essaim s’assembla. Ces dames, que la transformation du roi intéressait avant personne, ouvrirent des yeux de pierreries stupéfaites. « Que notre Seigneur est différent, ma chère, disait à l’autre celle-ci
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tout bas : nous n’avons pas perdu au change; mais, c’est égal, on le retrouve tout de même. »
Oupahara, pour imiter le défunt, dont l’équité indéniable consistait à distribuer au gré commun ses galanteries, prononce des mots aimables congruant aux minois. La vérité, qu’il avait hâte de se retrouver avec sa bien-aimée Soundari : avec elle il prolongea jusqu’à l’éclatant midi sa nuitée, la première de son avènement au trône. — Un sorbet, quelques baisers encore sur une bouche plus fondante et plus suave; et ce fut le Conseil. Les ministres arrivèrent avec mille génuflexions et autant de compliments.
« Messieurs, ht le roi, mes idées ont changé avec ma personne; vous savez que je n’avais pas de très bonnes intentions à l’égard de mon oncle, l’ex-souverain de Mithila. Voici, maintenant je prétends qu’il soit libre, qu’on lui restitue ce royaume, le sien, et obéissons-lui comme à un père. »
Stupeur, dégénérée en simple grimace, des ministres, puis en leur moue; avant qu’un insinuât que la générosité, dans la politique, était une habileté contestable.
Sans les écouter, le prince reprit :
« Je voulais aussi envahir le territoire du Behar. Après mûre réflexion, j’y renonce; l’instant n’est pas favorable : des soldats massacrés, des récoltes dévastées, l’inimitié du sol et des gens, voilà ce que j’y gagnerais. Mieux vaut toujours, se laisser déclarer la guerre, que de la déclarer soi-même. »
Sur ces entrefaites, on annonce au roi que le propriétaire du fameux diamant demande à lui parler. Le négociant entra tremblant, il s’attendait à être dépouillé et à recevoir la bastonnade en guise de paiement si le roi se trouvait dans un accès de générosité.
Quelle ne fut pas sa surprise, quand le monarque lui dit d’un ton affable :
« Depuis longtemps je désirais posséder ton diamant et, comme il ne me convient d’acheter une chose si précieuse au-dessus ni au-dessous de sa valeur, nous ferons estimer cette pierre par les experts. »
Cette fois qu’il n’était plus question de politique, mais d’honnêteté, les ministres prirent leur parti et déclarèrent en grand enthousiasme : « Comme c’est bien lui, notre vertueux, notre incomparable Souverain, ainsi que nous
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le pressentîmes toujours et, mieux, que nous le reconnaissons. »
Journée, la seule, noblement remplie, d’un règne qui finit avec. Le vieux roi et la reine, tirés de prison, trouvèrent débarrassé leur trône : et, sur une marche, les y menant, leur fils tendre et respectueux : qui, s’effaçant devant le pouvoir paternel, se contentait de rester prince héréditaire; mais l’époux enivré de Soundari.
Ce soir, à l’heure où le soleil s’abaisse derrière la montagne et où la nuit étoilée remplace une journée brûlante, les pasteurs revenaient, à la hâte comme de coutume, les épaules chargées de celles d’entre leurs bêtes qui étaient jeunes ou fatiguées. Tout voyageur, pieusement s’arrête, pour saluer le seuil d’un petit temple annonçant la porte de Mithîla; mais ce n’est plus celui qu’attendait, en le pleurant, la bonne anachorète, recueillie au palais, nourrice par deux fois, de sa vie et de son bonheur : à présent que grâce à un adroit stratagème il s’est reconquis, fils, prince et amant.
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