LE MORT VIVANT
n nuage de tristesse comme il en passe sur les visages
\J humains, ce midi s’attardait au ciel ordinairement heureux d’une contrée de l’Inde, sur les bords de la Yamouna. Le deuil régnait; douloureux plus qu’à l’époque, fatale deux fois, où le roi blessé à la chasse mortellement par un tigre, la reine mourut en donnant le jour à une fille : celle-ci, enfance délaissée, joyau d’innocence, de solitude et de charme, quittait le royaume natal, devant la haine de calomniatrices, ses bellessœurs. « Effrontée (toutes à la fois criant) sortez d’ici au plus vite. Heureusement que la gueule des fauves ne vous épargnera pas; et nous ne reverrons votre figure déplaisante. » L’accusation contre l’enfant portée, on la pourrait omettre; tant elle manquait de vraisemblance : avoir, en l’absence de ses frères, ou les maris des perfides, violé les lois de la pudeur avec un homme de caste inférieure, il ne restait qu’à mourir. « A moins (plusieurs ajoutèrent) que Tchandra-Rajah ne veuille vous prendre sous sa protection et vous épouser : alors nous ne demanderons pas mieux que de crier haut votre virginité. »
Raillerie cruelle, Tchandra-Rajah, roi du pays voisin, ayant, voici quelques mois, cessé de vivre.
« Oui, oui ! reprit le chœur des furies : vous nous inviterez à vos noces et y choisirez un siège d’honneur poulie donner à cette sotte (désignant la plus jeune d’entre elles qui se tenait à l’écart, sans rien dire) : n’affecte-t-elle pas, voulant nous vexer, de toujours prendre votre parti. » La princesse remercia d’un dernier regard la sympathie de celle qui lui glissait furtivement quelques poignées de riz, la vie d’un jour, pas davantage. On l’entraîne, elle a disparu.
Dans la jungle, à demi évanouie. Les serviteurs s’en retournent à grands pas pour rendre compte de leur mission. Elle se risque à jeter les yeux alentour. Le désert tel qu’on le lui conta, enfant, ou que dans ses juvéniles isolements, elle se l’imagina : non le sable infini, mais la ténébreuse horreur d’une forêt. Troncs, lianes, fleurs et hautes herbes se confondent en une
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démente épouvante, causée par l’immobile vie. L’enfant manque du loisir voulu pour examiner si c’est l’Acacia flamboyant, qui festonne, au hasard de ses grappes vermeilles, le Manguier déployant des rameaux comme un parasol, peint du calice empourpré des fleurs de l’Asôka; ni si le Figuier Religieux élève au ciel son haut cierge vert pâle, salué de l’éléphant, qui se promène à l’aise sous des arceaux de bambous. Personne et tout sanglot serait vain ou répercuté en rire par le chatoyant plumage des perroquets. L’infortunée lève en silence ses bras, dans une invocation à la déesse de la Fortune Lakshmi, dont elle porte le nom; puis défaille, sur les gazons.
Là, du moins, se souvient-elle du riz ami; une racine de lotus complète le premier repas à peine fini que vient la nuit. Les rayons du soleil se refroidissent et des ombres légères, aussitôt, montent à l’horizon, voilà; sans que précède un crépuscule. La jungle s’enveloppe subitement. Ce coup de baguette d’une obscurité féerique et despotique donne le signal au mouvement épars, tout s’agite, et le bruit; déjà les cris plaintifs du chacal qui appelle au loin sa compagne; la toux rauque interrompt d’une panthère à l’affût, mais n’effarouche, la roulade cadencée que se lancent à plein gosier, comme leur moquerie aux fauves, la sarika et le kokila, du haut d’un bambou. Le pas lourd des buffles en troupeau avance par les grandes herbes. Jamais chaleur aussi énervante, pénétrée des fortes senteurs que tout dégage à plaisir : une crise de pluie menace, odorante, orageuse. Un goulabi, le serpent des roses, mis en joie par l’approche des éclairs, les précède de son sifflement ; bijou sinistre, passant sur la tunique de Lakshmi. Terrifiée, elle se lève, court, accroche son vêtement aux vasantis fleuries et s’arrache, pour fuir la pluie avec violence fouettant son visage. Une lumière, est-ce la foudre ? et l’errante défaille à la renverse, mais, de ses bras jetés devant, elle étreint un morne cyprès, planté devant un monument. Fantastique architecture, avec un escalier extérieur où quelqu’un d’absent paraît inviter l’intrus qui, monté, s’élancerait vers le ciel. Elle accepte résolument et sans repousser comme un présage sombre, l’aile d’une de ces grandes chauves-souris appelées vampires ou encore renards volants, qui lui bat le front, si ce n’est sa propre chevelure glacée : ou peut-être, étrangement, la noirceurenvolée
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et obsédante du cyprès gardien. Les innombrables marches conduisent à l’intérieur d’un dôme de marbre blanc fenestré de découpures, pareil à de la dentelle; pour qu’entre un jour subtil. Une lampe, jalouse, écarte jusqu’à cet éclat délicat, profane ou de dehors; et, astre suspendu, revendique la solitaire coupole. L’admiration inquiète de l’enfant reconnaît, dans cette splendeur, quelque trait bizarre et lugubre et que ce n’est pas là une habitation ordinaire; mais s’épuise à deviner le lieu qui l’accueille. Ses yeux accoutumés à la demi-obscurité qu’entretient pieusement une colonnade, magnifique, de brûle-parfums éteints, elle distingue, sous un dais de deuil, voiles hésitant ainsi qu’une fumée précieuse au plafond, flamme abolie de panaches, le corps étendu toujours du plus beau des hommes. Son sommeil, extasié et serein d’un Vischnou : tremblante, elle approche sur la pointe des pieds, le mieux considérer, sourit à ces yeux clos pour seul goûter le rêve, et qu’ombragent de noires boucles couvrant un front élevé et pur; tandis que rouges comme le fruit du vimba, de mâles lèvres attendent l’instant d’un baiser éternel. Malgré le poids princier de cercles d’or qui lie son poignet à quelque destin inconnu, oh ! soulever dans la sienne, cette main, ici inactive et retombée sur les riches broderies d’une couverture... L’enfant n’ose, ce n’est pas qu’elle ait peur, penchée encore sur ce visage de guerrier au repos ; mais elle songe, tout à coup au trouble et au désordre de sa toilette, près de cet homme, de ce seigneur : et les veut réparer à l’écart. Une fatigue l’accable, elle lutte contre le sommeil, n’y veut choir, par pudeur plutôt qu’effroi, parallèlement à l’hôte de ce séjour. Elle attend, épie. Soudain une cloche de bronze approfondit du silence et, le masque ranimé, le héros se soulève lentement sur le lit de parade, en descend et marche, yeux ouverts, droit à la dalle; où s’est blottie l’ingénue.
« Audacieuse, qui êtes-vous qui venez déranger les morts ?
- — Une pauvre fille abandonnée (elle n’entendit en la question que ce qui la concernait) et cherchant à s’abriter de l’orage : ne me chassez pas, je vous en supplie »; or la fugitive conte son histoire, entrecoupée de sanglots, sans omettre même les railleries de ses belles-sœurs au sujet de Tchandra-Rajah.
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Sous ses haillons, Lakshmi garde l’air d’une princesse : ce récit l’empreinte de la vérité. Toute à éclairer le visage, légèrement enduit de safran, où s’inquiète seule une touche d’antimoine aux paupières, la lampe en résume la clarté, par son étoile, ainsi qu’un firmament.
« Ce souverain dont vous avez prononcé le nom, ne craignez. Madame, il vous prend sous sa protection; c’est moi-même, je suis Tchandra-Rajah, le mort tant pleuré qui, par un privilège bizarre, reviens chaque nuit, pendant quelques heures, à la vie.
— Votre famille l’ignore donc ! »
Lakshmi ne montre d’étonnement autre à cette révélation inouïe, et : « Vous laisserait-on, sinon, dans cette froide tombe ? »
— Ma vie interrompue tout le jour désolerait les miens autant que me croire mort sans retour. Ce secret n’est connu que du Brahmane, veillant sur le funèbre édifice; et, maintenant, de vous. »
Le roi, ouvrant une porte, appela le pieux serviteur, qui parut aussitôt.
« Prends grand soin de cette jeune fille : si jamais je recouvre la vie, je le jure, elle sera ma femme. »
Cet ordre donné, la tète du Rajah se penche, les yeux se voilent, il meurt de nouveau. La coupole, quand la princesse a suivi le vieillard, appartient au silence.
De jour, tout se passe selon la coutume, la mère et les sœurs viennent se lamenter devant le corps découvert de leur aimé : par un miracle de conservation invraisemblable sous le ciel de l’Inde, il n’a pas subi d’altération depuis l’instant fatal; et personne ne songe à la suprême séparation que serait son ensevelissement dans un sarcophage.
Qui doute que, la nuit revenue, Lakshmi tint ouvert ses clairs yeux sur la résurrection du jeune homme ?
Lui, son regard précéda ses pas vers la petite princesse : un cri, cependant, en la voyant d’elle-mème avancer, mutine et le désordre réparé de sa toilette virginale; puis, comme chassant une autre vision : « La Péri ! exclama-t-il, non ! ce ne l’est pas, je ne sens tourbillonner la cruelle pointe de ses ailes adamantines et, partout, fleurit en moi, une blessure différente et délicieuse. »
Le défunt referma, sur ses paroles, un mystère, comme sa tombe connu de lui seul.
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« Que ne puis-je, sur ce front charmant, poser le diadème ! Je ne possède, au lieu d’un trône, que la couche funèbre, à vous offrir. Si jeune, si belle, si vivante, pouvez-vous consentir à épouser un mort !
— La franchise de mes aveux ne m’enlèvera rien de votre estime, vous avez le cœur noble. Le mien, qui s’ignorait, hier battit pour la première fois. Vos yeux, brillant peut-être de ce lointain où vous vous évanouissez pour tout le monde, m’ont parée, en s’arrêtant sur moi, du seul joyau véritable, une virginité, qui se révèle, que je sens tressaillir en mon sein; et dont le don exulte vers vous. Scintillation de toute mon intimité; divine, ne durât-elle que l’heure de vous aimer et chère plus que cent ans rester la femme de tout prince illustre et vivant.
— Si c’est ainsi, ma chérie, ne différons pas davantage et que se noue notre lien. »
A qui n’a que deux heures d’existence par nuit, il est permis de brusquer les choses. Le Brahmane appela les esprits pour servir de témoin au mariage et, ouvrant les livres sacrés, y lut les paroles d’usage. Il invoque Vishnou, prend les mains des fiancés, les mêle, répand dessus l’eau lustrale. Lakshmi baisse ses yeux sous le regard en flamme du Rajah et frissonne au vol des caresses futures comme les roseaux de la Yamouna natale se froissent dans la brise. Le guerrier saisit la jeune Indienne, il l’emporte entre ses bras. Solennelle chambre nuptiale, cette coupole éternisant les emblèmes de la mort ! l’eau funéraire et la graine du sésame demeurent aux vases d’or, près du lit, où le roi vient d’entraîner son épousée. L’amour tire de la mort sa majesté la plus haute; et, du reste, ne brûle-t-il pas d’assez d’ardeur pour réchauffer un tombeau. A voir le Rajah si passionné, on ne se douterait guères, ou si ! que sa vie va l’abandonner avant peu.
« Ah ! soupira-t-il, n’ajoutant : Quelle destinée est la mienne ! Cette taille de fleur, je l’enlace et mes bras s’en vont détacher d’eux-mêmes; bientôt je retomberai dans l’immobilité absolue et toutes les blandices ne sauront me réveiller. »
Le devinant : « Que ne m’est-il permis de mourir avec vous, cher Seigneur, quand ce ne serait que pour pénétrer ensemble jusqu’au fond de l’amour; et savoir, par la
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même occasion (ajouta-t-elle) le motif qui ordonne votre mort chaque jour et chaque nuit votre résurrection. »
Histoire terrible et mystérieuse ! l’enfant, qui entra seule d’un pas naïf au tombeau, sent qu’elle pénètre, en écoutant, les arcanes ignorés du peuple et de la terre.
« Tu sais, dit le Rajah, que la fortune, bonne et mauvaise, ou la vie de chacun ici-bas, dépend du magique collier, qu’il porte autour du cou; le garde-t-il intact, il ne court de risque. Cette croyance accréditée dans toute une partie de l’Inde, moi, mieux que personne, j’y dois maintenant ajouter foi. Une après-midi, je me promenais, dans les parfums émanés par les jardins, autour du palais; quand une Péri qui de l’aile agitait leur baume et y causait un petit remous odorant, soudain m’aima; elle voulait m’épouser et m’emmener avec elle pour régner sur les esprits de l’air. Ne froncez pas ce sourcil, il en tomberait dans notre bonheur, une minute noire : Lakshmi, je refusai avec dédain. Je n’aimais pas. I,a furieuse fée arracha de mille griffes le collier en grains de santal qui retenait mon âme, s’enfuit avec sa proie; aussitôt, je tombai mort. La pompe de mon deuil dissipée, seuls mes amis et mes proches conservant l’habitude de me pleurer ici, où je fus magnifiquement enfoui, voici que pour tous invisible mais illuminant ma mort, chaque nuit, revient, au doigt suspendu le collier dérobé, la Péri. Je me remets à vivre. « Cette fois, tu consens à m’épouser » chuchote-t-elle avec ses lèvres à venir et qui veulent éclore; et reste ici deux heures attendant un « Oui » que je n’exhale jamais. Tiens; elle voltige, sans doute, ma bien-aimée, au-dessus de nos têtes : jalouse, son dépit doit être violent. »
— Quoi ! vit-elle nos embrassements, ce n’est pas que je la craigne; mais rien, pour rester seuls, ne nous débarrassera-t-il ? Un filet ! ne peut-on la prendre dans les mailles ! »
— Son pouvoir la fait insaisissable, on ne saurait même attarder son vol ennemi : je le sens, elle va partir avec le collier. Maudite Péri. Adieu, chérie, je rends, l’espace d’aujourd’hui, mon dernier soupir sur ta bouche. »
Le lit, funéraire et nuptial, assombrissait le cher visage de l’épousée, penché sur l’autre, serein, grave et froid du prince voué à l’immobilité. « Toutes les nuits (s’attristait-elle) il faudra subir cette loi, passer sans transition
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du comble de la joie à l’excès de la douleur, quel supplice...
— ... Enfant, la passion n’est-elle pas cela, toujours, aux humains, ardeur, frissons glacés se succédant pour recommencer. »
Lakshmi n’eût pas écouté, ni perçu cette voix de l’expérience; tant s’installe aisément et avec ténacité au jeune cœur l’aspiration à la félicité parfaite. Mille appréhensions la visitaient, que n’effaça la caresse inattendue d’un fils récemment né : n’hériterait-il pas de plus de mort qu’il n’en faut à l’homme pour exister, même triste, entre ces murs de basalte où s’éteignait son rire ! Tournée ainsi vers l’absent du jour, il est vrai que les nuits étaient si douces, sa sollicitude craignait et, par-dessus tout, sentiment complexe et naïf ! que la Péri, lassée d’assister à leurs transports, finalement, s’évadât. Son courroux leur servait et la haine : ne taillaient-ils pas un bonheur et leur vie, ces deux heures de rencontre nocturne, dans le châtiment même imposé par l’hostile déité !
« Ma bien-aimée, vous languissez, vous changez à vue d’œil. Égoïste, je serais de vous condamner à rester plus longtemps dans cette prison : quoi qu’il m’en coûte, vous partirez demain.
— Mon sort est où vous êtes, cher Seigneur : mort ou vivant, jamais je ne vous quitterai.
— Pour notre enfant, Lakshmi, je vous en conjure : vous irez dans la capitale de mes États; vous entrerez dans la grande cour du palais, vous assoierez votre fils sur un banc de marbre hospitalier jadis à ma songerie : en mémoire de moi, on en prend le plus grand soin, nul ne s’y reposant jamais. Immédiatement on tentera de vous éloigner : implorez la pitié de ma mère et de mes sœurs, qui, charitables, s’attendriront jusqu’à vous porter secours. »
Une des princesses justement passe par la cour : écarte les rideaux de sa litière cramoisie, accordant un pieux regard au banc interdit. « Qu’on chasse cette aventurière ! » s’écrie-t-elle du plus loin qu’elle aperçoit l’épouse obéissante; mais rapprochée, sa rigueur fond à la beauté de Lakshmi comme au miracle de la ressemblance que l’enfant montre avec le défunt roi.
« Votre Majesté, exclame-t-elle, montée vivement chez la reine, me suivra pour voir une jeune femme pauvre qui semble digne d’intérêt; et surtout un petit garçon,
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portrait frappant de celui que nous pleurons. — Un caprice secret de mon fils pour quelque jeune fille du pays ! » et la reine, la meilleure femme au monde, installa mère et bambin dans un joli pavillon touchant à la demeure royale : les princesses y venaient quelquefois visiter l’alliée mystérieuse de leur race.
Lakshmi revoyait, en souvenir, se dresser, comme à son candide abord, quand, la lisière du bois laissée et un grand fleuve côtoyé, elle aperçut une cité énorme de temples, de rues, de feuillages, le palais, plus haut que tout, avec ses galeries ajourées sur ses triples colonnes, l’or de tourelles et la terrasse aux jardins suspendus, aux cours pavées de mosaïques, baignant ses escaliers étincelants en la paix d’un étang somnolent de lotus blancs : à tant de merveilles quelqu’un manquait. Pas longtemps; le voilà, ô prodige, revenu passer souvent une heure, prompte et que sanglotait la clepsydre, auprès de sa femme et de son fils. La Péri ? la vérité est qu’elle ne pouvait agir autrement, toujours prête avec l’indispensable collier.
Dans le monde de la transmigration, tout s’enchaîne et le fatalisme des Orientaux indique la résignation à une loi inflexible, chacun encourant punition ou récompense en raison d’œuvres bonnes ou mauvaises qu’il a faites en des existences antérieures. Le Rajah avait commis une faute jadis, pour l’expiation de quoi il subissait la pénitence qu’on sait; il avait aussi en sa faveur une somme de mérites qui lui valait sa résurrection quotidienne. La Péri, dans le jeu du dépit ou vindicative, n’était, à son insu, que l’instrument de la destinée.
Tout allait pour le mieux dans la demeure somptueuse des Rajahs et le pavillon riait dans les fleurs, ses fenêtres encadrant le visage en belle santé de la jeune dame. Quand une clarté y allumait son reflet sûr, l’attente n’avait pas été vaine où la nuit ramenait l’amant. Bruits doux, gaieté, propos : un chambellan, dans une ronde, surprit cela, en fit un rapport à la reine : « Quoi ! cette femme crue pauvre n’était qu’une coquine, les exploitant et régalant des amis aux dépens de ses bienfaitrices ! » Indignité, elles jurèrent d’en avoir le cœur net; et la nuit les conduisit à pas furtifs, par une allée, vers la vitre. Qui ? lui; le Tchandra qu’elles n’évoquaient plus qu’en des larmes; le frère, le souverain, le fils; debout, les bras
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tendus à toutes, et vivant, puisqu’il y élevait son enfant, cher poids, preuve ingénue ici de la réalité paternelle, comme pour le leur présenter et s’avérer, à la fois. Les yeux du mignon au plafond y suivent, tels au ciel, un éperdu tournoiement, visible, pour eux; tant ils ont de pureté native. La Péri ! qui se joignait à cette joie de reconnaissances; par générosité de rivale supérieure, moins que souriant à l’enfantin privilège de la voir. Voletant, glissant, bondissant. Line main candide s’érige et veut saisir un objet, sans doute, scintillant et amicalement balancé, dans l’air : mille grains, comme une pluie, tombent à terre, c’est le collier; dont, à la brusque étreinte, se rompit le lien; surprise et désarmée, la sylphide s’enfuit; on se précipite pour ramasser les débris, tout est renfilé à souhait, et l’insigne renaît au col de son possesseur, sous les doigts prompts de l’épouse victorieuse : brisé le charme ! l’enfant rendit la vie à celui dont il la tient.
Tout le monde fut enchanté, même le peuple, qui avait le bon esprit d’aimer ses rois. La reine-mère exigea que le prince épousât Lakshmi de nouveau en grande pompe. Couple fortuné, pour qui recommencera la nuit qui jamais n’a lieu qu’une fois ! la vérité est qu’il ne la goûta jusqu’ici tout entière. Lin ballet merveilleux et unique s’inscrivit au cérémonial : il eut un prélude inattendu, et, pendant un moment, le spectacle se transporta dans la salle. Impudence ou prudence, les sept belles-sœurs de la princesse se rendirent avec empressement au gala : un siège d’honneur, enrichi de pierres précieuses, qui, vide, dardait son regard multicolore, reçut la seule qui jadis se fût montrée compatissante. Aux autres, des tabourets en bois grossier, pour que leur honte éclatât. Lakshmi, se levant du trône, raconte l’histoire qu’on vient de lire. Sa mémoire de femme impitoyable et juste n’omet rien : ni le défi qui lui fut jeté : « Nous croirons à votre innocence le jour où vous épouserez Tchandra- Rajah. » Ce jour brillait, triomphal. L’impossible événement s’était accompli. Fuir, les coupables ne le pouvaient : elles supportèrent, tête basse, une réprobation unanime, au point qu’atterrés leurs maris, crédules autrefois, maintenant vengeurs, ordonnèrent d’un commun accord qu’on les dépêchât en exil, prisonnières pour le reste de
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leur vie. Châtiment qui prépare le silence indispensable aux évolutions délicieuses de la danse.
Sur un fond de magnificence asiatique renouvelé toujours, comme jaillirait par soi-même une splendeur de jet d’eau éternel, lumineux et pur, va se détacher le si touchant épisode. Une inspiration que, seuls, les deux époux reconnaissent celle de la Péri favorable et réconciliée, évoque comme une allégorie, réelle parce que cette rivale y prend part. Non que la céleste présence ici se manifeste à l’assistance, autrement que par un miroitement de joyaux au sein vertigineux des bayadères, arrêtée soudain renversées, ainsi que le reflet d’un vol circulaire supérieur de pierrerie ou d’âme. Sa volonté, dès les débuts, disperse la troupe azurée et pâle apparue, probablement comme naguères s’enfuirent les jours du prince; puis ces figures revenues, les mêmes, présentent la moitié nocturne de leurs voiles et simulent, en une rigidité de sommeil, les monotones nuits du tombeau; à l’exception d’un éclat, fulgurant, l’instant de la résurrection et des baisers, miré par chaque bijou en possession de tous ses feux. Alors elles confondent, tel le mariage de chaque nuit avec son jour restauré, leur aspect double, sombre ou clair, dans un tourbillon sur la pointe des pieds; et les bras élevés vers l’improvisatrice ou la fée, qui s’évanouit dans un déchirement de pardon et de joie.
L’union humblement consacrée devant une torche funéraire, se célèbre, maintenant, à la clarté joyeuse des gemmes et des ors; et, ce qui est mieux, des visages épanouis par l’exaltation de la sympathie, du plaisir, de la vertu.
La carrière de Tchandra-Rajah devait être longue et brillante : ce fut, dit-on, un grand roi, un conquérant fameux, mais, particularité rare, ce fut un époux fidèle : il ne chercha de bonheur hors des liens qui l’attachaient à Lakshmi et, toute sa vie, refusa de former un harem. Décidément la déesse Fortune avait protégé celle qui portait son nom.
MALLARMÉ
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N AL A ET DAMAYANTÎ
Damayantî, entourée de compagnes nombreuses, folâtrait dans les jardins du sérail. Un printemps, les arbres renouvelant une parure de vert tendre ou émeraude, et le gazon, de fleurs. Tout à coup la princesse aperçoit une volée d’oiseaux, s’abattant sur le bosquet, en lignes serrées, jusqu’à obscurcir l’air. Agréable jeu, elle pense, que donner la chasse à tant de plumes et de courir, les belles rieuses, toutes, c’est un autre blanc tourbillon. Femmes et cygnes ici confondus, des cols se courbent ou s’enlacent, rivalisent, mais aux malins oiseaux l’art de coquettement se dérober et fatiguer leurs charmantes adversaires. Damayantî se montre la plus ardente à cette course folle. Le cygne poursuivi s’arrête et, liant l’épaule ronde de la jeune fille, lui murmure : « Princesse, un roi respire, le plus beau des hommes, parce que tu es la merveille des femmes : Nala, maître du Nichadha*, seul époux digne de toi. »
Le cygne, secouant sa neige, disparaît, la vierge reste frappée au cœur; elle ignore que, loin de là, passant sur un bois, il jette ce cri à quelqu’un, pensif à l’intérieur : « Je te suppliai, grand roi, d’épargner ma vie et de me rendre à l’espace; tu le fis et, selon ma promesse, je parlai à Damayantî de façon qu’elle n’aime jamais autre que toi. » Le roi qui, sous prétexte de chasser, enfonçait son amour au sombre des feuillages, posa à terre l’arc et les javelots inutiles : d’un homme épris ainsi, le gibier n’a rien à craindre. Oies, faisans, gazelles couraient impunément sous ses yeux. Il songeait à la fille chérie du vaillant Bhîma, roi des Vidharbains, la fastueusement et légendairement belle Damayantî.
Au même instant, elle, le délice, dont se baissaient les longs yeux toujours quand on exaltait le fils inconnu du roi Nichadha, lui vouait particulièrement sa rêverie.
* On ne connaît pas avec certitude la situation de ce royaume, mais il ne devait pas être loin de celui de Vidarbha (aujourd’hui Béhar) le pays de Damayantî.
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Impossible de plus longtemps se le dissimuler : elle l’aime, ce héros dont la renommée chante la louange. Une langueur altère les contours harmonieux du jeune corps, le visage décoloré : et ses yeux, seuls, au lieu d’elle, vivent, obscurcis et grandis. Ni sommeil, ni rire et, autant que le médecin, les compagnes de l’enfant restent incapables de distraire son mal. Le vieux monarque, mieux conseillé par la tendresse paternelle, se souvient que la princesse a quinze ans et que c’est le temps de la marier : il fait proclamer, d’accord avec les ministres, à son de cloches, le Swayambara de sa fille bien-aimée*.
Grand émoi au ciel et sur la terre, parmi les dieux et les rois : quiconque a le droit d’aspirer à la main de Damayantî se dirige vers la capitale du Vidarbha. Nala n’est pas le dernier à se mettre en route. Quatre dieux le considèrent sur son char tiré par des éléphants enguirlandés, et sont extasiés, à la beauté de ce mortel; ils fondent de la voûte céleste et l’arrêtent au passage.
« Nichadha**,tu nous fus dévoué toujours; nous avons besoin de tes services : sois, maintenant, notre ambassadeur, dans une affaire importante.
— Quoi ? je le ferai, répond sans hésiter le pieux amant.
— Si tes yeux peuvent supporter l’éclat de cette gloire, tu vois Indra, Agni, Varouna et Yama*** qui aspirent à la main de la très belle Damayantî. Cours la prévenir, de sorte qu’elle choisisse l’un de nous.
— - Immortels, qu’exigez-vous de moi ? puis-je plaider votre cause, moi qui viens ici dans un but, pas autre que vous ? Un homme peut-il disposer de telle influence sur la femme qu’il aime éperdument... Ma langue restera muette, en la présence de celle qui enchaîne aussi mon âme.
— Tu l’as promis; tu ne peux te dédire.
— De grâce, seigneur Indra, une seule observation : comment pénétrerais-je chez la princesse ? Souvenez-
* L’assemblée où une jeune tille choisit, entre les prétendants à sa main, celui qu’elle préfère.
** Les dieux l’appellent ainsi du nom de son royaume.
*** Indra, le roi des dieux, maître du tonnerre. Agni, dieu du feu, Varouna, des eaux et Yama, le maître des enfers.
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vous ; les appartements des femmes sont gardés de près ; et terribles les ordres du roi.
— Cela t’arrête, mortel timide; Indra saura t’introduire dans le gynécée. »
Par la puissance du dieu, Nala se trouva transporté, à l’instant, parmi les glaces du sérail : vertigineux, ébloui.
Repos, éventails agités par les femmes de Damayantî, autour d’elle; les lampes éteintes, la fraîcheur du soir inonde librement chaque ouverture. Légère comme les nuées flottant après une pluie d’automne, la vierge royale ondule sur l’argent et la soie d’un duvet de cygne, on croirait la blancheur semée par l’envol du cher messager, dont la confidence la trouble encore. La lune infiltrait ses rayons dans l’ombre dénouée d’une chevelure incomparable et jusqu’à des prunelles cachées sous les points vacillants de cils noirs : les yeux s’y ferment, au milieu de cette tête pâlie ils évoquent un lotus avec une abeille double endormie dans sa corolle. Seules brillent des lèvres avec un feu de rubis, sur leur chaste grenade la bouche d’un vainqueur n’a jamais désaltéré sa soif. Plutôt le bouton du Tchampaka avant de devenir vermeil, le contour clair des joues. Quelques gouttes de sueur, ingénu collier glissé, perlent aux bras, aux épaules; au sein, que soulève l’avenir.
Le héros tressaillit des secrets de cette beauté surprise quoique inviolée. Fleur irrespirée encore, fruit au goût de mystère, Nala, devait-il renoncer à te posséder : en s’exprimant, devant toi, pour d’autres que pour lui !
Un cri, jeté par les femmes du sérail, devant un homme, les lampes précipitamment rallumées : la colère s’évanouit à l’aspect de Nala : « Est-ce un homme ? présumaient-elles ; plutôt un Ghandharva, un Yachka* ? La bienséance seule contint la rumeur de leur admiration. Damayantî ouvre les yeux et regarde celui qu’elle n’avait encore vu qu’en rêve : debout, toute rougissante : « Parle vite ; qui es-tu ? Sur l’aile d’un génie, ou sinon comment vins-tu ?
— Pardonne ma hardiesse, reine; je suis envoyé, près de toi, par les dieux et grâce à eux, j’ai pu arriver jusqu’ici, sans être vu. Indra, Agni, Varouna et Yama aspirent tous quatre à ta main et te pressent de choisir. »
* Gandharva ou musicien du ciel d’Indra. Yachka, gardien des trésors du dieu des richesses.
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Nala, épuisé par l’effort; il y a des missions pénibles à remplir. Un sourire candide s’épanouit sur le visage de Damayantî. « Je respecte et j’adore les dieux, dit-elle, mais je t’ai, toi seul, choisi pour époux : ma richesse ou moi, la plus grande que j’aie, en toute confiance, Seigneur, je te la donne. Prends. Ne l’as-tu pas deviné, l’amour me consume et je n’ai fait convoquer l’assemblée des rois dans un espoir autre que devenir ta femme .»
Le héros se sent faiblir devant cette ingénue et franche tendresse, mais fidèle au devoir et à la foi jurée : « Comment préférer un homme, quand les immortels t’adressent leur vœu ? Tu les dédaignerais pour celui qui n’égale la poussière de leurs pieds. Agni, le souverain des êtres, qui doit, un jour, consumer la terre; Yama, qui retient les hommes dans le devoir, selon la crainte des châtiments; Varouna, le seigneur des eaux; Indra, maître du tonnerre, roi des dieux, fléau des Dânavas*, tu les refuserais !
— ■ Je t’aime, Nala; à mes yeux tu es plus grand qu’eux tous. Repousse-moi, je chercherai dans le poison, le feu ou le fleuve, le seul oubli de ma douleur.
— Ah ! mon amour vaut le tien. Si je me consumai, nuit et jour, avant de te connaître, qu’est-ce à présent, ô fille nonpareille : mais ne négligeons que je suis venu ici défendre les intérêts des autres, pas les miens. Si je trahis les dieux, ne crains-tu, ô bien-aimée, sur nous, la vengeance de ces êtres puissants, qui donnent la mort ? »
Un jet de larmes s’échappa des yeux de Damayantî : ressource suprême chez la femme, quand elle n’a rien à répondre devant un argument terrible : « Ils te tourmenteraient, c’est vrai ; mais (relevant la tête, où le vouloir illuminait de grands yeux) j’ai trouvé un moyen qui concilie tout : présente-toi demain à mon swayambara, devant tous, je te choisis pour mon époux. Les dieux ne te reprocheront rien; leur dépit, s’ils en éprouvent, ou la colère, retombera sur l’unique coupable. Adieu, noble guerrier, sors au plus vite du sérail, où l’on pourrait te surprendre.»
Nala obéit, mais sur le seuil de l’appartement, il se retourne : penchée hors de sa couche, la vierge le suivait d’un regard passionné, qui semblait dire : « Je t’envoie mon cœur; qu’il ne me revienne plus ! »
* Titans, ennemis des dieux.
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La splendeur d’un empire se prodiguait aux cérémonies du swayambara. Les rois, à l’heure dite, se pressaient sous l’arcade extérieure à un colossal amphithéâtre. Soutenue de colonnes d’or, une estrade porta tous les prétendants. A voir, planant sur la foule, leurs robustes bras noueux comme des massues, des coiffures bouclées, d’arqués sourcils, les pendants d’oreille alourdis de pierreries, moins que les yeux, étincelant, on eût rêvé de grands lions parés se rassemblant sur la montagne. Damayantî se montra la dernière, suivie de deux files de cent femmes l’une formant son cortège habituel : toutes avec des diaprés parasols ou des écharpes versicolores en signe de joie, levés comme pour une danse. Une fureur d’admiration surgit devant la princesse, plus miraculeuse que jamais. Aucun prétendant qui à ce moment osât faire un vœu pour son compte : chacun s’oubliait; il fallut la proclamation magnifiée par les trompettes, du nom de ces rois pour qu’isolément, iis vinssent défiler, aux pieds de la précieuse enfant. Ici se produisit un incident étrange. Les dieux, usant de ruse, prirent tous quatre la forme de Nala : et cinq figures, la même, passèrent au regard que préparait la jeune fille. Angoisse et comment s’y reconnaitre ! Damayantî, en cette occasion, adressa aux dieux un appel entendu; qui d’une âme si pure et d’un si fervent élan les toucha. Voici qu’aussitôt elle les distingue avec les caractères qui leur sont propres : exempts de poussière et de sueur, le regard immobile et le corps ne touchant pas terre*; lui, Nala, avec ses deux pieds au sol, son ombre sur le sable allongée, clignait des yeux, le front humide de transpiration et ses couronnes flétries. La charmante marcha vers le héros et, d’un gracieux embarras, lui jeta une guirlande autour du cou. Ainsi se déclara le choix de la vierge royale, aux applaudissements répercutés de la foule vaste et lointaine saluant le vainqueur; tandis que les dieux, confus, partirent, en riant ironiquement.
Noces immédiates, magnifiques, on célébra le sacrifice du cheval, toutes les offrandes d’usage exhalèrent leur parfum aux divinités; malgré que dans le fond de
* Selon les Hindous, l’œil des dieux reste toujours ouvert sans clignement, leurs pieds ne touchent pas le sol et leur corps ne fait pas d’ombre.
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l’âme, le vieux Bhîma regretta de n’ètre pas le beau-père d’un des quatre habitants du ciel. Le roi du Nichadha emmena sa jeune épouse dans les jardins de son royaume; le couple oubliant, au bord des bassins et dans le labyrinthe fleuri, les obstacles dont il avait triomphé; et deux roses qui ne s’effeuillaient était la bouche de l’un et de l’autre partout se cherchant avec félicité. Un fils, une fille naquirent, gages prompts de leur amour.
Tout bonheur ne fait qu’écarter peu de jours l’angoisse, il ne la détruit pas : un génie malfaisant, nommé Kali, lui aussi, soupirait pour la princesse, il jura de se venger. La cuirasse de vertu enveloppant Nala cache un défaut, le roi est joueur : passionnément : à tout, son royaume, les cités, les sujets, engager sur un coup de dés ! Il accepte une partie que propose son frère Poushkara. Kali s’insinue en lui, l’envahit et commande. La chance tourne contre le roi, souriant et presque indifférent d’abord : son or, brut ou monnayé, ses chars, ses attelages radieux, tout, jusqu’à ses bijoux et des vêtements, il les perd successivement. Les dés, en retombant, marquent par un bruit strident leur inimitié envers Nala : son désespoir les lance dans l’espace comme on montre le poing, toujours ils le trahissent. Le joueur s’obstine, tremble, chancelle; fiévreux de ne manger trois jours et le coin des paupières brûlé par l’insomnie. Cris, des ministres, du peuple, qui veulent pénétrer chez le souverain et l’arracher à la lutte insensée : tous forcent les portes, figés au seuil, devant le roi qui n’a plus à perdre que son royaume. Damayantî paraît. Le malheureux, dans son délire, n’entend ni les remontrances de ses conseillers ni la supplication de celle qui pouvait tout sur son cœur. Ses yeux hagards, dardant les dés, il les invoque, les menace et, tant qu’un enjeu restera, sa main crispée agite la ruine. Avec fascination, l’épouse, la foule, les dieux eux-mêmes, du haut du ciel, suivent, muets, l’acte impie. Les suprêmes dés rejaillissent avec une joie sinistre, ç’en est fait : le glorieux royaume n’appartient plus à Nala. Poushkara ricane à la victime : « Continuons ! je t’ai gagné tout, excepté Damayantî ; or, si tu m’en crois, fais enjeu avec Damayantî. »
Profanation devant quoi recula le Démon qui trouble Nala : l’infortuné, sans répondre, arrache ses parures.
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les jette dédaigneusement aux pieds de son adversaire, s’enfuit. Damayantî reste à la porte du palais, attendant son mari, ses deux enfants conduits à leur aïeul. Abandonnés de tous (à mort ! menace Poushkara, quiconque accompagnera le couple royal) Nala et Damayantî quittent la ville où ils ont régné. Ils marchent au hasard d’un sentier de forêt. « O dés, hurle l’impuissant comme la rage le serre au cœur, noirs combattants qui ne cédez à l’objurgaüon ni aux prières, les rois, si vous les possédez, devant vous courbent la tête : vous me brûlez, charbons célestes, de désir encore et de regrets, vous m’avez tout pris, je vous maudis; ô dés impitoyables* ! — Toi, femme innocente, porteras-tu le poids de mes fautes? Voici, devant nous, la route du sud; là-bas, derrière les monts Vindhyas et la rivière Payôchni, est le royaume natal de Vidharbhâ, désormais tu dois y vivre auprès de tes parents. — Viens-y avec moi, cher époux; mon père sera heureux de cette hospitalité et de réparer les torts de la fortune à ton égard. — Y songes-tu ! reparaître en mendiant où j’ai brillé roi : implorer la pitié de ton père, moi qui me crois encore son égal. — Alors, je ne te quitte pas : monarque je t’aimai, je t’aime davantage pauvre et dénué. Nous serons riches encore, s’il reste à Nala mon bras pour le soutenir, mon sein pour qu’il y repose sa tête, et ma voix et mes yeux où goûter l’oubli de ses chagrins. — O Damayantî, les dieux ont pétri de ciel la femme, dont le dévouement console l’homme affligé et je ne me plaindrai plus du sort, ma bien-aimée. » Une cabane; déserte, elle se présenta sur la route au couple exténué par quatre jours de marche et de faim, son toit leur accorde du moins le sommeil, sous les roseaux. Nala les heurte du front, il ne dort pas; Kali, le mauvais esprit, le hante de pensées d’orgueil. « Sur la terre, sans natte et sans couverture, voilà donc couchée celle qui ne posait ses sandales que sur des tapis de fourrures et de plumetis : sa chevelure y coule souillée et découvre un visage ignorant la poussière jusqu’ici que de l’aile des papillons la frôlant au détour. Le droit, l’a-t-il, Nala, de vouer à tant de privations la princesse méconnaissable qui rieuse et illustre l’a choisi entre tous.
* Voyez l’hymne au Dieu du Jeu, dans le Ri g Véda. Traduction Langlois, 2e édit., p. 531.
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Vivre ainsi déchu, lui, auprès de la femme aimée, quelle humiliation : mieux, mourir ! » Le spectre de soi, il va et vient entre les murs chétifs, en proie à l’assaut d’une lutte. Qu’il parte, Damayantî retrouvera peut-être un destin meilleur; mais, seule, laisser, dans les jungles, à la dent des tigres et des serpents, la confiante qui s’endormit sous sa protection : aura-t-il ce triste courage ? Vingt fois l’entraîne Kali, mais la pitié le reprend. Le démon vainc. Nala jette un regard obscurci de larmes sur celle qu’il abandonne : « Femme très chérie, n’ose-t-il proférer, que les dieux t’environnent de leur protection : puisses-tu loin de Nala, connaître le bonheur qu’il ne sut te donner ! »
Éperdu, cette fois et sans plus retourner la tête.
Damayantî s’éveille souriante, au soleil qui pénètre, ses yeux cherchent le roi : doucement elle l’appelle puis avec des cris : que le cruel écho renvoie, ô solitude 1 — « Quoi ! est-ce possible. Nala, tu n’as pas profité de mon sommeil pour me délaisser; comme l’éléphant, sa compagne, au silence de la forêt. T’ai-je offensé, mon Seigneur, non : me suis-je plainte, jamais. A ta suite mes pieds se déchiraient aux ronces. Tes souffrances, la faim, ne les ai-je conjurées avec ma caresse ? Je suis folle de m’inquiéter. Tu n’es pas parti. Tu épies ma douleur, caché par un buisson, m’entends pleurer et ne viens pas me consoler, ingrat ! le jeu méchant, cesse-le, au plus vite. »
L’antilope bondit, qui veut rejoindre son troupeau; elle, en esprit, de même : jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus douter de l’affreuse vérité. « Hélas ! (s’agenouillant) coupable, il ne l’est pas ; mais à plaindre plus que moi : et que deviendra-t-il, privé de sa compagne ? »
Immolation sublime du véritable amour : elle-même s’oublie et cherche des excuses à qui la précipita dans le malheur.
Une liane prodigieuse se balance, mue d’aucun vent et dans le calice qu’elle laisse pendre gemmé d’une sombre pierrerie, Damayantî n’a pas reconnu le boa, qui gueule ouverte et regard étincelant, va la mordre. A ses cris, accourt un chasseur de gazelles; une flèche, le reptile se déroule mort. La princesse sortie d’un évanouissement, dirige, à travers son effroi, des mots fervents vers son
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libérateur, comme par les déchirures de sa robe sourit et remercie la blancheur de sa chair sauve : un danger menace, pire, elle le pressent à l’œil ardent du chasseur qui ne quitte pas ses charmes. Bras ouverts, approche l’homme; mais elle, douée d’une autorité inconnue, lance à peine un geste, que l’audacieux roule de son long à terre, comme un arbre étendu par la foudre. Les dieux étaient venus en aide à leur protégée. Reprendre sa course, voir des tigres dont la gueule sinistre et rose lui paraît innocente à côté des baisers d’un violateur ou, dans sa course, rencontrer des troupeaux de buffles et d’éléphants, ouïr le rugissement et le miaulement des lions, des panthères et des léopards : terreur moindre pour elle que l’apparition des sauvages et des Rackchas* surtout aux formes hideuses. Fuyant les humains, elle gravit des roches, s’égare dans les grottes, entend se perdre des torrents et bouillonner des cascades, traverse des marais, côtoie des étangs, des lacs, des rivières. Tout et meurtrir ses membres aux branches enchevêtrées des arjounas, jambousiers et bambous, à mille épines, plutôt que le face à face avec qui n’est pas son époux. Elle le redemande, tantôt à l’arbre asôka** qui conjure le chagrin, tantôt au mont Vindhya, porte-étendard de la forêt, dont les cent pics divisent et soutiennent les nuages ainsi que d’orageuses étoffes.
La voici qui approche d’un ermitage : des anachorètes, sereins, y vivent dans la contemplation divine. Son histoire : et cette prière : « Eux, les pieux voyants de l’avenir, en raison de leur austérité; qu’ils consentent à lui dire si elle reverra Nala : sinon, plus rien, pour elle, à démêler avec la vie.
— Tu reverras Nala » répond le chœur des ermites : puis, les feux consacrés, les cabanes et jusqu’à la rivière qui coulait à travers la prairie, tout disparaît. Un mirage qui s’évanouit, ou son rêve ? la fugitive se retrouve seule dans la forêt.
Elle suit une caravane. L’œil égaré, pâle et amaigrie, le reste de son vêtement en lambeaux comme sa chevelure souillée de poussière, errant sans trêve, elle avise la troupe des voyageurs en quête d’un gué pour traverser
* Génies malfaisants, espèces d’ogres.
** Asôka, en sanscrit, signifie « sans chagrin ».
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le fleuve. Son déplorable aspect met en fuite plusieurs; plus perspicace, le chef devine, en cette mendiante, une femme d’un rang élevé. « Es-tu la déesse de ces bois ou l’épouse du fleuve ? » Mais : « Homme vénérable, dis si tu vis marcher un guerrier aussi majestueux que le lion qui secoue sa crinière. Je te le nomme, Nala, roi, mon époux et le cherche nuit et jour. » Le chef de la troupe n’a rencontré que les fauves naturels à la forêt. La caravane, du reste, en route depuis longtemps, atteint le terme de la course. Tchédi, capitale des états du roi Soubahou; dont elle est proche. Damayantî se joint aux voyageurs.
Un lac parfumé de lotus, on y campe le soir, parmi l’abondance de toute chose bonne à la vie, bois à se chauffer, sources à se désaltérer; le bétail paissait de grasses prairies, des femmes cueillant les fruits, des hommes visant le gibier. Soudain, la caravane endormie après le repas, un roulement de bruits et de heurts dans l’espace, qui n’est pas l’orage; ni les blocs déchirés d’une montagne s’écroulant du sommet à la base ! Apparaît un troupeau d’éléphants sauvages en chemin pour boire dans le lac : il a, de loin, humé la présence de frères captifs et, sur eux, se précipite, ivre de fureur et d’amour. Hommes, tous, et femmes leurs enfants à la mamelle, de fuir, engourdis, hagards, donnant du front dans les arbres ou précipités en des trous. Les chameaux affolés choquent leurs sacs de marchandises éventrés qui font pleuvoir les diamants : le feu, qui vient de prendre, achève le tumulte. La trompe haut dardée pour la soustraire aux flammes, fous, brûlés ou noircis, les éléphants, de leurs défenses, de leurs pieds, lacèrent et broient les hommes, les bêtes, les richesses, piétinent l’or et le sang. « Tout s’annonçait bien : d’où ce désastre ? » parlèrent, en se comptant, les quelques survivants : « Certainement, cette grande femme à l’œil égaré nous a jeté un sort : une Rackchasi ! Il faut la tuer à coups de pierre. »
« Us ont raison ! » s’écrie Damayantî, cachée derrière un arbre et, entendant ces menaces, elle se sauve comme se fuyant elle-même. « Je porte malheur à qui m’approche. Ma faute, laquelle ? pour être en butte à tant de maux. Subirais-je la vengeance des dieux que j’ai refusé de choisir pour épouser Nala ? »
La fugitive arrive seule dans la ville de Tchédi. Les
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habitants prennent le frais sur les places publiques, ils considèrent avec étonnement cette femme moins qu’en haillons, marchant comme une insensée, les enfants la poursuivent et la huent. De la terrasse, rosie aux derniers feux du ciel, la mère du roi, qui a vu le cruel divertissement, envoie à l’étrangère sa nourrice, on l’introduit dans le palais. « O toi, yeux aussi grands que d’une déesse, tu brilles, sous ces loques, comme l’éclair dans un nuage; dis-moi, n’es-tu pas une immortelle? »
Instruite par l’expérience, Damayantî juge prudent de dissimuler sa haute naissance. Mais : « Grande reine, je suis une humble ouvrière qui erre dans la forêt, nourrie de fruits sauvages et reposant sa tête où la nuit vient la surprendre. Voici des mois... J’avais un mari, tendrement aimé, mais possédé aussi par la passion du jeu. Il perdit tout notre avoir et s’enfuit, pour cacher sa confusion : dès lors, je cessai de prendre un jour de repos et cours la terre pour ressaisir celui qui m’a laissée.
— Sèche tes larmes (tout attendrie et embrassant Damayantî); ma fille Sounandâ a ton âge, tu seras sa compagne. Reste avec nous, ne désespère pas : on enverra, partout, des messagers, pour découvrir la retraite de cet époux. »
La jeune femme accepte avec empressement une offre inespérée.
Un jour, elle aide sa nouvelle amie, et la mère excellente de celle-ci, à recevoir avec le respect dû, un Brahmane entré, comme par hasard, dans la ville de Tchédi. Le vieillard considère, presque avec importunité, un signe rouge qui fleurit, entre les deux sourcils, sur le front pâle de la jeune suivante : « Damayantî » profère-t-il et le trait de pourpre se dissipe en un incarnat léger sur le visage entier qu’elle veut cacher de ses mains. Aussitôt : « Princesse, n’ayez peur. Le roi Bhîma promit une récompense de mille vaches à qui retrouverait son gendre et sa fille; plusieurs d’entre nous partirent, je suis l’heureux, qui vous ramènerai, vous au moins, chez les Vidharbains. » La reine : « C’était un pressentiment, exhale-t-elle, serrant la jeune femme contre sa poitrine : ta mère, ma sœur, est, comme moi, fille du roi Soudâman, je te vis enfant dans le palais de mon père. »
Joies du départ, fêtes du retour, en vain; rien ne distrait l’épouse, qui pleure, seule, toutes ses larmes. Si
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elle pouvait oublier Nala, les deux enfants, vivante image du héros, le lui rappelleraient sans cesse. Distraitement, elle écoute de nouveaux messagers qui s’en vont de tous côtés, visitant les palais, les cabanes, les ermitages: un d’eux, pourtant, raconte qu’il s’est entretenu avec le cocher du roi Ritouparna et que cet homme a paru s’émouvoir au nom de Nala.
« Retourne dans la ville d’Ayôdhya » précipitamment à ce courrier; et rattachée avec violence à un si faible indice : « Annonce qu’aura Heu bientôt un nouveau swayambara, pour la princesse Damayantî qui, ne sachant si Nala vit encore, veut choisir un époux. »
Le Brahmane obéit. A la nouvelle Ritouparna fait appeler son chef d’écuries et demande s’il peut le conduire en vingt-quatre heures chez les Vidharbains. Le roi aspire à la main de la princesse et n’en fait pas mystère à Vahouka.
« Nala ! Nala ! crie au cocher une voix pareille à celle qui l’appela dans la forêt embrasée; mais il doit rester sourd à ce nom, il se souvient de son engagement quand le serpent bleu, tiré par lui de l’incendie, le fît changer de formes, altérant en membres difformes et grêles ses fiers bras et sa vaste poitrine, pour un résultat béni et disant : « Apprends que je suis roi comme toi, celui des serpents, comme toi puni. }’ai manqué d’égards envers l’ascète Narada et m’immobilisai jusqu’à l’heure où tu me délivres. Ma reconnaissance te dévoilera le moyen de chasser le démon qui t’afflige. Rends-toi à la ville d’Ayôdhya, auprès du roi Ritouparna; présente-toi à lui, comme habile dans l’art de conduire les chevaux, t’insinuant dans les bonnes grâces du souverain : en échange de tes services, il t’enseignera la science des dés qui, pour son esprit, n’a pas de secrets. Regagne à l’indigne Poushkara, ton royaume. Tiens et voici, pour reprendre ta beauté natale, une couple d’habits célestes, que tu n’auras qu’à vêtir. »
Maintenant il s’efforce de cacher son angoisse et refoule en lui cette pensée : « Misérable que je suis. Le chagrin a-t-il égaré l’esprit de ma bien-aimée ? Un moyen qu’elle emploie de me ramener à elle, ou bien est-ce, tant la nature des femmes contient d’inconstance, qu’elle veut chercher, en d’autres liens, le bonheur que je lui ravis. Profitons du désir de Ritouparna; allons dans la
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capitale du Vidharbha. J’y saurai démêler la vérité. »
Il ne songe même pas à éprouver de la joie, que la bien-aimée survive et que son corps délicat ait défié les dents féroces. Vite, il entre à l’écurie, choisit quatre chevaux de race nés sur le bord de l’Indus, à la fois de neige et de feu : il les attelle, doucement les flatte de la main et, sitôt que Ritouparna est monté dans le char, il les lance à travers l’espace. Les blancs coursiers s’ajoutent pour ailes la cime immaculée des monts; planent sur les forêts, à la façon d’oiseaux. Le roi, stupéfait, se demande si la chétive enveloppe de Vahouka ne cache pas Matali, le cocher d’Indra.
Arrêt, le soir, comme pour laisser souffler les bêtes et Ritouparna, cessant de se confondre avec le soleil, sur les hauteurs éthérées, examine, pour prendre patience, un arbre de l’espèce vibhitaka.
« Mon ami, dit-il à son cocher, sache-le, personne n’est plus grand calculateur que ton maître. Tu vois ces branches aux fruits innombrables comme les étoiles, je te dis, sans hésiter, qu’il cache sous sa feuillée deux mille cent fruits, moins cinq.
— Seigneur, permets-moi d’arracher ces arbres pour les compter à l’aise. Qu’Indra me protège, c’est merveilleux, le chiffre est juste; pas un de plus, pas un de moins.
— Que dirais-tu si tu me voyais engager une partie de dés : rien ne résiste à mes combinaisons : je sais déjouer la ruse des adversaires et gagner à coup sûr et sans peine.
— Grand roi, je t’en supplie, donne-moi la science des dés et, en échange, je te donne celle des chevaux.
— Volontiers, mais tu jures, si j’y consens que, demain, avant le crépuscule, nous sommes chez le roi Bhîma.
— Par les seize grands royaumes du Djamboudvipa*. »
La leçon commence, l’élève attentif; le démon Kali
se sent vaincu et prend le parti de quitter le corps de Nala. Sur son siège remonté, le faux cocher, vif et libre de la fièvre et de l’oppression, maintenant est sûr de regagner son royaume, quand il voudra.
Le char vole et, le lendemain, à l’heure dite, entre
* Les seize principaux royaumes de l’Inde ancienne, selon les légendes.
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dans la cour du palais, avec des roulements de tonnerre. La foule accourt enthousiasmée; il n’est pas jusqu’aux paons perchés sur les tuiles incendiées par le soir, qui n’imitent, avec leur queue éblouissante, chaque roue du char véloce; aux éléphants, qui n’encensent de leur trompe le plafond doré des stalles. Fête, par mille chants célébrée comme quand les nuées apportent la pluie. Damayantî, du fond de son appartement discerne les clameurs, elle tressaille, a-t-elle deviné l’approche du bien-aimé ? Nala seul savait ainsi faire courir un char.
Lui remplit ses fonctions en conscience, il vient de dételer les chevaux, les panse suivant la règle et la vigueur rendue aux nobles animaux, songe à se faire un lit sur le siège; le véhicule remisé, vibrant, vers un vaste hangar.
— « La princesse souhaite connaître le motif qui amena les illustres voyageurs. » Sa fidèle servante Kécini, jamais embarrassée pour lier conversation, a dit ces mots soufflés par elle. Nala, en garde contre tous les pièges, répond indifféremment, que le roi Ritouparna est venu pour le swayambara de la fille de Bhîma. Sans s’occuper de qui le regarde avec une curiosité peu déguisée, il va prendre de l’eau dans les urnes, pour laver l’essieu, les roues et la caisse resplendissante.
— « N’y a-t-il pas, chez le roi votre maître (elle ne se décourage pas), un cocher jadis au service de Nala et qui parût au fait de son sort ?
- — • On t’a trompée, jeune fille. Nala erre, inconnu, sur la terre. Personne ne peut savoir où il se cache.
— Le Brahmane Soudèva, pourtant, est digne de foi. A l’en croire, cet homme conta que la princesse ne devait pas s’irriter : plutôt plaindre son mari d’être tombé dans une grande infortune. N’essaie pas de le nier: cet homme c’était toi Vahouka. Suis-moi et viens répéter à ma chère maîtresse le propos tenu devant le saint. »
L’attitude de Nala s’ébranle, sa froideur fond et d’une voix mouillée de larmes : « Soit. Si je l’ai dit, je le répète. Abandonnée de son époux, une femme de haute naissance ne tombe pas à la colère, les épreuves concourent au triomphe de sa vertu et Nala, tu parlais de lui, était assez frappé, sans trouver, au fond du sort, ce suprême poison que celle-là le trahit; par lui jadis choisie devant le feu sacré, à la face des dieux. »
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Kécini s’empresse de rapporter l’entretien à sa maîtresse.
Le cœur de Damayantî flotte entre le doute et l’espérance.
« Tentons ! dit-elle : conduis mes deux enfants au cocher Vahouka. »
Candide, profonde inspiration ! aux bras déjà tendus par le frère et la sœur, un cri, spontané, déchirant, irrésistible a jailli de Nala. Confus de s’être laissé surprendre, il se tourne vers la confidente, et : « Je t’en prie, laisse venir sur mes genoux ces enfants, trait pour trait ceux que je perdis. » Il couvre de baisers leur tète, riant, pleurant, lui-même redevenu innocent comme eux. « Plus de doute, Madame (Kécini revient à sa maîtresse) l’aspect du cocher Vahouka voile le héros Nala. Si vous aviez entendu le cri par l’émotion arraché à ce père, ou vu les caresses qu’il prodigue à vos enfants ! »
Qu’il est, à de certaines heures, malaisé de feindre ! Tandis que Vahouka, amené par ordre de la princesse, baisse la tête et garde le respect d’un subalterne mis en présence d’une haute dame, la fille de Bhîma tâche de se composer un visage. Les deux époux s’examinent un instant, douloureusement : leur silence vaut toutes paroles. Si Damayantî écoutait son cœur, elle serait aux pieds de celui, à qui elle a tant à pardonner; d’une voix qu’elle s’efforce de raffermir : « Vahouka, vis-tu jamais un homme, connaissant le devoir, abandonner, la nuit, au milieu d’un désert, la mère de ses enfants, la dévouée épouse innocente par lui choisie entre toutes à la face des dieux ? — « Attends pour méjuger ! » s’écrie Nala, devant ces paroles oubliant son rôle. « Si j’ai perdu aux dés mon royaume et te délaissai, sache qu’une malédiction m’accablait, possédé que je fus du méchant démon Kali; mais toi, avec ton libre arbitre, toi, que rien n’aveuglait, tu as voulu briser nos liens. Tes envoyés dans l’or de leurs trompettes ont proclamé mon agonie, ou que Damayantî allait choisir un autre époux ! Ritouparna n’accourt-il pas ivre d’espérance et demain l’Orient princier viendra, comme jadis, disputer ta main. Ah ! qu’il ne soit pas de dieux dans le nombre... Femme vindicative, tu as bien châtié le malheureux qui n’a cessé de t’aimer. »
L’orgueil de Nala s’emporte sur l’ombre d’un soupçon: n’est-ce pas l’homme même de s’oublier coupable pour
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devenir accusateur ! mais, dans cette injustice, Damayantî découvre la jalousie, signe encore d’amour. « Ah ! dit-elle, tu es toujours celui que j’ai préféré aux dieux, ami ! Ce swayambara qui t’irrite, je ne l’imaginai que pour te ramener. Tout à l’heure, si j’osai parler avec l’accent du reproche, je voulais qu’enfin tu te trahisses, pardonne ! une plainte, pour la première fois, exhalée de ma lèvre. L’astre aux rayons ardents, qui féconde la terre et l’astre à l’éclat froid, qui filtre par la nuit, les vents, sans demeure au monde : qu’ils consument ma vie si jamais j’accomplis acte indigne de toi. O divinités, triple soutien du Monde, je vous adjure : levez-vous, en témoins; dites que seule la vérité coule de ma bouche ou désertezmoi sans retour. »
Cet appel désespéré venait d’être jeté au ciel, lorsqu’une voix proféra pour écho.
« Nala, ne conserve de soupçon à l’égard de Damayanti : son trésor fut bien défendu : nous avons été, trois ans, les témoins et les gardes de cette épouse fidèle. La fille de Bhima est digne de ton amour : comme par le passé unis-toi à elle et même si tu peux, aime-la davantage. »
La voix divine fusait encore, que chaque parole retomba, en pluie de fleurs.
Sur la pointe des pieds se dresser, bras entr’ouverts, pour la recevoir et y toucher, ô bonheur ! avec des mains humaines !
Le prodige pour les amants se fit que chacun perçut des calices véritables pareils à ceux qui marquent les allées, dans les parterres et surchargent les vases des palais; pourquoi s’exprimer plus que ces lotus, ces roses, ces jasmins tus, incueillis : ne s’étaient-ils pas tout dit ? Ils trempèrent, l’un et l’autre, pour renouveler leur être, en le silence lustral; sous les guirlandes et le bouquet de lèvres suspendues comme un dais odorant : ou leur baiser toujours, passé, futur, perpétuel. Arrière, un autre bruit : ce leur fut naturel de se retrouver, tellement que, le lendemain, quand éclata l’allégresse de la nouvelle dans la cité, eux seuls après une veillée d’extase, paraissaient, se promenant par les rues pour se montrer, ignorer le motif : Nala restitué à sa splendeur première, selon la robe céleste, don du Naga; Damayantî, matinale ou vierge comme se sent quiconque échappa à de grands malheurs.
CONTES INDIENS
Ritouparna, confus d’avoir traité en serviteur un grand monarque, offrit de subtiles leçons à Nala, qui devint passé maître dans l’art de lancer les dés. Un mois consacré aux plaisirs, le héros prit congé de Bhîma et, suivi de Damayantî, alla demander une revanche à l’usurpateur Poushkara. La même partie et pour lui la dernière reconquit un royaume et gagna les richesses, aussi la vie de l’adversaire. Généreux, il n’abusa de la victoire et renvoya son mauvais frère comblé de cadeaux. La fortune sourit constamment à Nala, qui avait payé sa dette à l’adversité et expié le délice d’être préféré aux dieux par Damayantî. Les hommes, dignes de le rester, si les fuit la prospérité, ne s’abandonnent euxmêmes; et savent, un jour ou l’autre, triompher des destins contraires.