L’ŒUVRE POÉTIQUE DE LÉON DIERX
Nous annonçons au silence et à l’incuriosité, un évément littéraire de quelque valeur. Car à quels autres interlocuteurs parlerions-nous de M. Dierx, qui a pensé jusqu’à ce jour que le public devait venir à lui, poète, et qu’il n’y avait à faire aucune avance à la critique, afin qu’elle préparât cette rencontre ! Le public ne vient plus pour ces choses, cher ami, croyez-moi. La Critique, enfin (insoucieuse à l’exception de quelqu’un des nôtres, un maître ou un disciple, satisfaits par votre œuvre) : voulezvous n’y point songer, et permettre que je mêle plusieurs paroles à celles qui peuvent être proférées ou écrites parmi nous ? J’éprouve un grand bonheur à constater la noble attitude conservée par un des nôtres depuis dix ans, car je reviens par la pensée vers un groupe unanime de poètes, grands ou jeunes, rassemblés à cet ancien moment ! Quant aux difficultés extraordinaires que trouve cette génération dans l’accomplissement de ses desseins, il serait véritablement long d’en parler comme il sied, et je préfère aujourd’hui ne songer qu’à un des livres qui révèle sa victoire sur ces premiers maux.
L’événement dont je me fais (moi et tout autre) le héraut, est celui-ci. Un des poètes, que, selon l’histoire exacte de l’heure, il faut attribuer à la quatrième généra-
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tion littéraire de ce siècle, celle qui débuta vers 1860, a enfermé dans un recueil total de ses vers, sa période initiale d’existence. Pour les bibliophiles avides d’un ouvrage publié avec le haut goût des éditions faites par le libraire que le destin a, cette fois comme toujours, réservé à une manifestation nouvelle d’esprits, je note ce détail : que le tome dernier de la Collection des Poètes contemporains de Lemerre contient trois volumes antérieurs.
Le premier de ces livres, depuis que le groupe cité plus haut a l’honneur de connaître Léon Dierx, est Poëmes et Poésies * ; un autre, h es Lèvres closes** ; le dernier, Les Paroles du Vaincu***. Plusieurs poëmes qui appartiennent au second Parnasse contemporain , celui de 1869, se retrouvent enfin dans le présent livre, enrichi de vers absolument inédits qui comblent les lacunes causées par l’élimination de vers jusqu’à ce jour publiés.
Le titre : Poésies, que le poète a adopté pour cette réimpression de la première portion de son œuvre, est le plus fier et le plus humble que chacun d’entre nous sache rêver, car il constate une revendication en faveur de ce qui est fait, et aussi l’éternelle aspiration de ce passé dégagé. Question grave (une fois les détails précédents consignés avec l’exactitude que veut l’avenir), mais solution que l’auteur, dans la conscience profonde qu’il a de son devoir, appelle de mille vœux, alors qu’il réunit les gages premiers de la fidélité de toutes les heures de sa jeunesse : M. Dierx est-il, manifestement, doué de la magnifique vertu du poète ?
Encore qu’il puisse être dit de façon ingénieuse et hautaine qu’un des littérateurs privilégiés que captive le Rythme n’admette de juridiction que celle de ses pairs, il ne m’appartient, certes non plus qu’à d’autres, de prononcer une sentence aussi importante. Je vais, en l’absence complète et des juges institués et d’une assistance, disparaître totalement devant l’impression générale, émanée du livre en des paroles parfois conformes aux suivantes :
« Délicate et haute, infiniment trop pour ne pas s’être
* Un volume in-12, Sausset, 1864.
** Un volume in-12, Lemerre, 1867.
*** Un volume in-32, Lemerre, 1871.
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soustraite de bonne heure à la ribote contemporaine, une Ame a, pour ainsi dire, tranché simplement le lien du Présent et défait son humanité en l’Histoire; et ce qui reste, en la Nature. Mais ce sera comme il plaît auxsonges, la Légende entière et passée et future de l’Homme, dont la grandiose abstraction, d’abord personnifiée par un miraculeux Adam, se dissipe à travers le nuage amoncelé par le temps, jusqu’à faire le nombre diffus et triste des races dernières. Souvenirs et prophétie ! toute la Vision ! Pour les paysages vus d’un œil exotique et familier, ils sont enveloppés d’une brume pareille à cet âge des races, de qui les bois recèlent la mort dans une attente de l’automne où le fleuve emporte le sang après les luttes du soir, vers la mer inhabitable. Cependant, à une telle Ame, résolue en autant de choses et veuve de soi, n’est pas refusé le don suprême de se ressaisir; et si quelque langueur natale abat et change l’inspiration en de beaux vents plaintifs et traînants, c’est en tant qu’un séculaire et granitique orgueil, inaccessible à la ruine, que se condense, au contraire, le sentiment quotidien de la vie. »
Je demande pardon au rêveur d’avoir, par amour excessif de la symétrie, exposé à l’œil l’armature mystérieuse de son œuvre; et du fait ordinaire que ces impressions ne sont pas amassées, dans le sommaire précédent, sans affecter une ressemblance lointaine avec ce que représente à tout esprit la Poésie, j’infère cette indéniable vérité que nous avons affaire à une âme non commune de poète, et complète : car elle est à la fois logique et sensible.
Non que le recueil, nous avons dit qu’il reproduit plusieurs volumes, offre a priori un plan systématique et extérieur. Il obéit à cette conception (une de celles de la Poésie, nécessairement, puisque sa doctrine s’étend à la plupart des œuvres poétiques qui ont illustré les siècles humains), laquelle admet que le hasard s’immisce dans l’ordonnance des morceaux d’un Livre, et laisse le lecteur se figurer après coup, le dessin, pareil à celui d’une riche étoffe, que forme la pensée du poète. Mais quel hasard savant est, parfois, et notamment dans ce cas, celui qui rassemble des titres comme ceux que voici, desquels se dégage une intention habituelle et significative : la Vision d’Eve, F Indestructible K le Blasphème, la Prison, Lazare, l’invisible Lien, les Écussons, la Révélation de Juba/, les
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P'ilaos , la Nuit de Juin , le Gouffre , Journée d’ Hiver, le Rêve de la Mort, la Prière d’Adam, l’PLxemple, les Paroles du Vaincu et Marche junèbre des derniers Hommes. Nous citerons encore.
Il faut parler maintenant du Vers, afin de savoir si cette âme par nous définie, mais apte, cependant à nous surprendre encore par des échappées rares et inattendues, aura trouvé l’expression qui s’impose de soi et directement à l’Éternité, dans un temps où il n’y a pas d’intermédiaire humain pour l’y apporter.
M. Dierx est certainement, et telle est, je crois, la seule notoriété qu’il revendiquerait, le cas échéant ! l’un des quelques poètes qui maintiennent de nos jours avec certitude la belle tradition de notre Versification. Que ceci suffise : quelques divergences quant au détail, s’il en existe véritablement, peuvent fournir un sujet à un échange amical de point de vue entre le poète et ses confrères. Il est inutile d’entretenir de ces choses un lecteur même spécial, dans une époque qui, si des esprits chagrins s’accordent à la traiter de byzantine, l’est, certainement, pour d’autres motifs que l’amour des arguties montrées à propos de prosodie. Notons uniquement ce fait que le poète a l’honneur presque magistral d’avoir ajouté plusieurs nouveautés maintenant consacrées au répertoire des formes poétiques. Quelle que soit la discrétion à apporter dans l’emploi des moyens, séduisants tout d’abord, mais apparentés à la poésie étrangère plus qu’à la nôtre*, qui demande toute sa beauté extérieure à l’allure ordinaire du vers, il faut dorénavant tenir pour acquise la répétition obsédante et paresseuse d’un même vers à des intervalles égaux ou presque égaux, dans les poèmes divisés autrement que par stances. Un autre poème, dont chaque vers commence par l’écho final du vers précédent, demeure peut-être à jamais unique dans notre langue. Quant à la répétition qu’aima Byron des derniers vers d’une stance au début de la stance suivante, je crois, somme toute, que le bénéfice à tirer de cette obédience nouvelle chez nous n’équivaut pas à la variété du ton, non plus qu’à la reprise d’haleine charmante qui peuvent animer un commencement imprévu.
* Voir les traductions d’Edgar Poe et principalement celle d’ Glalume.
Comme il appartient à ma tâche de faire en sorte qu’on acquière une idée de la facture des Poésies; et que décrire celle-ci comme j’ai fait à propos de la substance même du livre, serait fatiguer le lecteur par l’emploi d’un procédé uniforme, j’opine pour la citation isolée de quelques vers à mesure qu’ils me jaillissent à l’esprit, m’en rapportant pour ce choix simplement à ma mémoire.
Tels :
Dans le R oc de Diamant , la Nuit,
... lorsque son sein ruisselle ,
Des diamants tombés dans l'ombre universelle
ou les bois, qui
... las de tordre au vent leurs grands bras séculaires ,
S'enveloppent alors d'immobiles colères
Dans Révolte :
Voyez (au poëme de ce nom) Lazare, les bras levés,
Appelant par son nom l'ange attardé qui passe.
Mais de Clorinde il est dit sous cette rubrique, les Écussons :
Elle habite l'orgueil comme un donjon princier et le même morceau, à propos de Julia, fait allusion ... à ces soleils éteints
Embourbés dans les joncs fiévreux des marécages
Le rêveur de Dolorosa Mater , en lui-même à la vue du spectacle sidéral
Sent le mortel frisson de l'infini courir.
Il existe dans plus d’un souvenir quelques monts où l'Orage prolonge
Les sonores échos de ses éclats sublimes
Tout homme a senti sa vie et comme le monde disparaître ( Soirs d'Octobre ) quand
... les bleus horizons roulent comme des flots et
Ée premier vent d'octobre épanche ses adieux.
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Assez ! Il faut apprendre par cœur le poëme entier : je ne me rappelle pas que cent vers offrent rien d’aussi désespérément automnal. Quant au Semeur , ce sont plusieurs stances qui peuvent, certainement, causer de la gloire à un poète.
Pourquoi ai-je énoncé par excellence les vers précédents ? C’était d’autres qu’il fallait demander à mes réminiscences, aussi beaux et doués de non moins de magie.
Il est clair que ceci nous dispense de continuer la fiction d’un arrêt littéraire que nous nous sommes plu à évoquer pendant un instant, afin que notre attitude s’accordât avec la solennité de l’acte par lequel, une première fois, le poète, disciple du grand maître Leconte de Lisle, réunit tout entier, son œuvre connu des amateurs. Quiconque a dans l’oreille l’écho, fier ou voilé, de ces quelques vers, admirera que nous ayons eu la constance de réserver pour le moment où elle devenait inutile, la sentence annoncée. La seule interrogation qui se dessine, maintenant, dans notre esprit a rapport à l’usage particulier que fera, dans la seconde saison poétique qu’il attend de sa belle inspiration, un confrère aimé. A quel genre seront empruntées les publications qui vont suivre celle-ci ? Composeront-elles une série conforme à la première ? Je doute qu’un talent auquel l’instinct accorde un ensemble congénial d’impressions, inaugure une destinée très différente de celle qu’il accepta d’abord. Ou l’avenir subira-t-il, comme un ébranlement durable, le choc de quelque circonstance accidentelle : l’Amour, dont la rare intervention apparaît, cependant, en ces pages ainsi qu’un autre fait personnel, à savoir sa participation (empreinte d’une grandeur poignante quand elle vient de cet homme détaché), aux malheurs récents du pays ?
Il y a aussi cette présomption : que l’œuvre future admette, comme élément principal, le goût narratif qui semble, vers la fin du livre de jeunesse, s’installer à côté d’une ancienne manière, personnelle et emblématique. Quant à moi, je préférerais, devant cette perspective, qu’il n’y eût pas de changement au passé : car, auprès de ces grands types préférés, Adam, Jubal, Lazare, auxquels vient s’adjoindre parfois la figure elle-même du poète, des personnages, tirés du monde anecdotique.
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assument des proportions réduites et n’excitent qu’un intérêt ordinaire.
C’est par cette dernière intrusion dans vos droits absolus, mon cher Dierx, que, vis-à-vis de vous, finit mon rôle pris à la critique.
Quant au public spécial d’une telle œuvre, ou quiconque a quelque souci du beau langage, du nombre et de la rime : certes, il y a encore à douter qu’il ne fournisse pas le nombre de sympathies sur quoi vous pouvez compter, et qu’entraîne à sa suite le chanteur. 11 n’est pas sûr que, captivé par ce qui de votre esprit a pu se montrer dans ces lignes, plus d’un ne reconnaisse dans le domaine que vous exprimez particulièrement, des rêveries contemporaines formant sa propre essence flottante. L’âme, tacite et qui ne suspend pas aux paroles de l’élu familier, le poète, est, à moins qu’elle ne sacrifie à Dieu l’ensemble impuissant de ses aspirations, vouée irrémédiablement au Néant.