‹ OEuvres complètesChapitre 4 sur 655 · SA FOSSE EST CREUSÉE · texte numérisé non relu

SA FOSSE EST CREUSÉE

Il sera dit. Seigneur, qu’avec les épis d’or Elle aura vu tomber son front, où l’auréole Qui d’ans en ans pâlit étincelait encor !

Qu’avant le soir la main a fermé sa corolle !

Il sera dit qu’un jour, jaloux de sa beauté,

Tu lanças sur son toit l’archange à l’aile noire !

Que tu brisas sa coupe avant qu’elle y pût boire : Qu’elle avait dix-sept ans, qu’elle a l’éternité !

Il sera dit, — malheur ! — que, fleuri sous ta serre Son berceau, frêle espoir, fut son cercueil un jour, Sans avoir vu dans l’ombre errer un nom d’amour ! Il sera dit qu’honni tu gardes ton tonnerre !

Non ! — la rose qui naît sur une tresse blonde Au bal, quand le cœur rêve, et l’horizon est beau.

Ne doit point se faner demain sur un tombeau !

Que ta rosée, au ciel, et non des pleurs, l’inonde !

Non ! — mon Harriet sourit lorsque les chants ailés Que le soir à son cœur murmure avec la brise Soufflent : Amour... espoir... et mille mots voilés ! Non ! — sa joue est de flamme et son sein s’aërise !

Son regard d’une étoile a pris une étincelle,

Qui brille, astre d’un soir, sur un orbe d’azur Dont la fatigue seule, en la rasant de l’aile,

A, jusqu’à l’autre aurore, entouré son œil pur !

Mère, dors ! l’œil mouillé ne compte pas les heures...

— Parce que ton enfant fait courber ton genou Qu’un céleste reflet luit à ton front, tu pleures... — Qui sait ? un ange peut s’égarer parmi nous.

Il peut... mais, ô Seigneur, pourquoi moi qui console Sens-je sous ma paupière une larme glisser ? N’ornes-tu tant son front qu’afln qu’elle s’envole ? Dépouille-t-elle ici ce qu’elle y doit laisser ?

Ton lys prend l’or du ciel avant que tu le cueilles !

Oui, le corps jour par jour voit fuir en son été Ce qu’il a de mortel, comme un arbre ses feuilles ! L’on devient un enfant pour l’immortalité !

Chaque chant de l’horloge est un adieu funèbre !

O Deuil ! un jour viendra que ce sera son glas !

Heure par heure, glisse un pas dans les ténèbres :

C’est le pied de la mort, qui ne recule pas !

Lorsque son œil rêveur voit, dans l’azur qu’il dore, S’élever le soleil derrière un mont neigeux.

Son cœur bat : elle est morne, et crie en pleurs aux deux : Hier, hier, hier, rendez-moi son aurore.

Hier ! — hier ! il est bien loin !

Le temps a soufflé dans sa voile...

Non ! hier à ce jour n’est joint Que par la chute d’une étoile !

Hier ! spectre que nous priions A genoux, — et dont nous riions !

Astre qui dans la nuit immense S’éteint, sombre de souvenir,

Lui, qui brillait tant d’espérance !

— Hier ne peut plus revenir !

Hier, la fleur pâlie !... hier, le rocher sombre Qui, géant, se dressait, et qu’a rongé le flot !

Hier, un soleil mort ! une gloire dans l’ombre !

Hier !... qui fut ma vie, et qui n’est plus qu’un mot !...

Oh ! mal traître et cruel !... la vierge se fait ange Pour éblouir nos yeux, avant d’aller à Dieu !

Nous voulons l’admirer, — l’aimer !... — une aile étrange Sous nos baisers blanchit — puis un jour dit adieu !

Sa mère en son linceul voudra dormir comme elle — « Sa mère !... elle n’en a, tombée un jour du ciel ! » - Mais une femme enfin lui prêta sa mamelle,

La berça de longs soirs, la bénit à Noël !

Mais ses sœurs, chaque jour, la voient quitter la terre ! Ses trois sœurs que sa tête, — ainsi qu’un épi d’or Règne sur la moisson, — domine à la prière !

« Sa sœur est l’ange, au ciel elle prend son essor. »

Mais ses frères naissants ne voyant plus dans l’ombre Au dortoir enfantin briller sa blanche lueur. Demanderont le soir à leur père, front sombre.

Dans les pleurs seuls riants : « Où donc est notre sœur ? »

Et les pauvres diront : « Voici l’hiver qui glace !... » Sous la brise les fleurs chanteront « Dies Iræ »

Jour de colère... eh ! non ! pour Dieu sans pleurs il passe ! — Et moi, je maudirai !

Dieu ! ton plaisir jaloux est de briser les cœurs !

Tu bats de tes autans le flot où tu te mires !

Oh, pour faire, Seigneur, un seul de tes sourires Combien faut-il donc de nos pleurs !

Juin 185g.

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