P. 31. LE PITRE CHÂTIÉ
(Tournon, mars 1864.)
Au cours d’un article sur « la Genèse poétique de Stéphane Mallarmé » ( Revue de France, 15 avril 1929), le gendre du poète, le docteur Edmond Bonniot, publia de ce sonnet un premier état inédit, fort différent de celui qui parut pour la première fois dans l’édition photo-lithographiée des Poésies ( Revue Indépendante, 1887) et qui n’a subi depuis lors aucune modification; voici ce premier état :
Pour ses yeux, — pour nager dans ces lacs , dont les quais Sont plantés de beaux cils qu'un matin bleu pénètre,
J’ai, Muse, — moi, ton pitre, — enjambé la fenêtre Et fui notre baraque où fument tes quinquets.
Et d’herbes enivré, j’ai plongé comme un traître Dans ces lacs défendus, et, quand tu m’appelais.
Baigné mes membres nus dans l’onclc aux blancs galets. Oubliant mon habit de pitre au tronc d’un hêtre.
Ee soleil du matin séchait mon corps nouveau Et je sentais fraîchir loin de ta tyrannie Ea neige des glaciers dans ma chair assainie.
Ne sachant pas, hélas ! quand s’en allait sur l’eau Ee suif de mes cheveux et le fard de ma peau.
Muse, que cette crasse était tout le génie !
M. Edmond Bonniot y ajoutait ce commentaire : « La version initiale montre d’une manière tout à fait explicite qu’il s’agit des yeux de la bien-aimée : Pour ses yeux, alors que dans la version définitive le mot yeux, complètement privé de contexte, jaillit
NOTES ET VARIANTES
tombé du ciel même et arrête tout de suite l’attention, en l’intriguant. C’est pour les yeux de sa bien-aimée que le Poète dépouille sa gangue du fard : le châtiment de son infidélité à la Muse lui est de s’apercevoir alors comme Pitre. »
M. Edmond Bonniot avait découvert cette première version dans un petit carnet de Mallarmé datant de 1864.
C’est au début de cette année-là, en effet, que doit remonter ce sonnet, dont, le 15 avril 1864, son ami Eugène Lefébure écrivait à l’auteur :
« Ah ! j’ai une observation à vous faire : je ne comprenais pas d’abord le Pitre châtié, parce que vous disiez que la crasse était tout le génie. Le suif et le fard dont vous parlez correspondent évidemment à ce qu’on nomme l'acquis , mais il est clair que le génie, qui est Y inné se trouve juste le contraire de l’acquis. En relisant, j’ai vu que vous aviez d’abord écrit mon génie : il me semble en effet, qu’on peut dire cela de soi en se méprisant. Vous avez dû revenir sur votre sonnet longtemps après l’avoir fait, et c’est là ce qui a dû vous induire à cette rature que je crois une erreur. »
On verra qu’en fin de compte, Mallarmé, dans la version définitive, si différente, adopta la suggestion de Lefébure :
Ne sachant pas, ingrat ! que c'était tout mon sacre.
Il n’est pas impossible que ce sonnet ait pris naissance dans un écho prolongé du Vieux Saltimbanque, ce poème en prose de Baudelaire, publié d’abord dans le numéro du Ier novembre 1861 de la Revue Fantaisiste, et dans lequel Baudelaire compare le poète au vieux saltimbanque.
On peut sc demander pourquoi dans l’édition photo-lithographiée des Poésies (1887), Mallarmé a fait figurer ce sonnet dans le Ier Cahier de ce recueil, avec le Guignon, Apparition et P/acet futile, sous le titre : « Premiers Poèmes », alors que le Pitre châtié, même sous son premier aspect, était postérieur à la plupart des poèmes publiés dans le Parnasse Contemporain, auxquels celui-ci ne se trouva pas joint.
La faute d’accord que présente le douzième vers de ce sonnet n’est pas unique chez les meilleurs poètes français du dernier siècle; on se rappelle celle qui figure à la fin de la dernière pièce de la Bonne Chanson de Paul Verlaine :
... ô toi que décore cette fantaisie et cette raison.
mais là le « et » pourrait, au besoin, sc changer en « ou ».