P. 54. TOAST FUNÈBRE
(Paris, 1873.)
Théophile Gautier était mort le 23 octobre 1872. Sa mort affligea unanimement. Parmi les jeunes poètes, et quoiqu’il ne l’eût connu qu’à peine personnellement, Mallarmé avait toujours éprouvé pour lui une sympathie particulière, depuis le temps déjà lointain où, à dix-sept ans, il achetait ses Poésies Complétés. Il lui avait témoigné son admiration dans ce poëme en prose Symphonie littéraire , publié dans P Artiste en 1865, qui unissait à Théophile Gautier Charles Baudelaire et Théodore de Banville, ses deux poëtes de prédilection parmi les vivants.
A l’annonce de la mort de l’auteur d ’Albertus et des Émaux et Camées tout le groupe du Parnasse Contemporain s’émut et l’idée suggérée par Glatigny fut acceptée, d’emblée, de réunir en un Tombeau de Théophile Gautier des hommages poétiques d’un grand nombre d’écrivains français et étrangers.
Mallarmé, arrivé depuis un an à Paris quand cette mort survint, et qui avait renoué des fréquentations plus suivies avec Leconte de Lisle, Hérédia, Coppée, Banville et autres, fut des premiers sollicité de collaborer. Un passage d’une lettre à François Coppée, dont nous ignorons la date mais qui doit être du début de 1873, ou, au plus tôt, des dernières semaines de 1872, montre qu’avant même d’écrire ce Toast funèbre, l’auteur en avait arrêté dans sa pensée le mouvement oratoire et la cadence. Voici ce passage :
« ... Je ne serai pas samedi chez Lemerre. Voici donc ce que j’ajoute afin que vous puissiez me représenter... Commençant par O toi qui... et finissant par une rime masculine, je veux chanter en rimes plates une des qualités glorieuses de Gautier : le don mystérieux de voir avec les yeux (ôtez mystérieux). Je chanterai le voyant, qui, placé dans ce monde, l’a regardé, ce qu’on ne fait pas. » (Catalogue Blaizot, Paris, avril-mai 1933.)
L’élaboration de ce recueil prit nécessairement quelque temps : il parut le 23 octobre de l’année suivante chez Alphonse Lemerre, sur 180 pages, réunissant les témoignages de 83 poëtes, précédés par l’admirable pièce de Victor Hugo.
Mallarmé retrouvait dans ce recueil, outre des maîtres comme Leconte de Lisle et Théodore de Banville, maint ami : Aubanel, Cazalis, Coppée, Dierx, des Essarts, Hérédia, Mendès, Mérat, Mistral, Armand Renaud, sans compter des amis anglais comme John Payne et Bonaparte-Wyse.
Le Toast Funèbre y occupait les pages 109, 110 et m.
Dans la Renaissance artistique et littéraire qu’il dirigeait (N° du
NOTES ET VARIANTES
26 octobre 1873), Émile Blémont consacra tout un article au Tombeau de Théophile Gautier , mais ne fît que citer le titre de la contribution de Mallarmé qui, avec celle de Victor Hugo, domine souverainement la belle anthologie.
Ce poëme forma ensuite, à lui seul, le VIIe Cahier des Poésies dans l’édition photo-lithographiée de la Revue Indépendante (1887). L’auteur n’y apporta que peu de corrections : au 13e vers qui était :
Jusqu'à l'heure dernière et vile de la cendre.
Au 35e : R ose et Tys pour rose et lis
Au 36e : ... rien qui demeure, non ?... pour : ...rien qui demeure.
Non ?
Au 37e : ô vous tous, oubliez... pour : O vous tous ! oubliez...
Et la suppression d’un blanc après : ... et le rayon du jour.
On peut rapprocher la fin de ce poème de deux vers de Victor Hugo dans une pièce de Y Année Terrible qui venait de paraître :
Superbe, tu luttais contre tout ce qui nuit
Ta clarté grandissante engloutissait la nuit
{Mai. « T' Année Terrible », éd. originale, p. 250, Michel Lévy, 1872.)
Teodor de Wyzewa dans ses Notes sur Mallarmé {la Vogue. Paris, 1886) donnait de ce poëme, ce commentaire : « Un noble poète est mort. Des regrets ? Mais qu’est-ce, la mort d'un homme, sinon la disparition en nous d’un rêve ? Les hommes que nous croyons réels, ils sont la triste opacité de leurs spectres futurs. Une ombre seulement s’efface, lorsqu’ils s’en vont. Cependant le poète pour nous, vit, outre la vaine existence corporelle, une vie plus haute impérissable. Le poète est une agitation solennelle de paroles; la mort du poète épure et avive notre fiction de lui, seule réelle. »
M. Camille Soula, professeur à la Faculté de Médecine de Toulouse a publié un travail particulier sur ce poëme de Mallarmé, sous la forme d’une plaquette de 30 pages : Ta Poésie et la Pensée de Stéphane Mallarmé. — Notes sur le Toast funèbre (Édouard Champion, éditeur, Paris, 1929) où Ton trouve une analyse minutieuse de l’ouvrage que M. Soula désigne comme étant « probablement le poëme le plus paisible de Stéphane Mallarmé. » L’auteur y donne une vue d’ensemble du caractère du poëme puis son commentaire vers par vers.
« Si le doute torturant est le lot habituel du génie, dit M. Soula, la contemplation de la mort, sujet de toutes angoisses humaines, suscite la sérénité dans Pâme du poète... »
« ... Si meurt un homme, tout de lui meurt. Du poète seul se survit quelque chose en les paroles qu’il a gravées. Elles enrichiront l’univers des sensations de ses plus nobles parures. Le poète continue à se mêler à la vie par le verbe qu’il proféra dans sa fureur
NOTES ET VARIANTES
sacrée. La mort est sans remède. De la vie la seule permanence est abstraite : le devoir que nous font les jardins de cet astre : de chanter. »
Parmi les remarques pertinentes et soigneuses de M. Soula, citons celle-ci que ce poème, très particulièrement, justifie :
« L’adjectif chez Mallarmé n’apporte pas la simple précision d’une qualité facultative à l’image : l’image substantive en est accrue ou diminuée. L’adjectif vient modifier la définition même du nom. »
Madame E. Noulet a commenté, en de belles pages, son enthousiasme : « Tel quel, ce grand et cher poème, torche enflammée que Prométhée a vraiment ravie au feu du ciel, a une place de choix dans l’œuvre de Mallarmé. Grâce à lui, l’œuvre rêvée, c’est cette œuvre écrite. »
P. 55. PROSE