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P. 68. SES PURS ONGLES

(Avignon, juillet 1868; Paris, 1887.)

Quoique remontant à cette date ancienne ce sonnet ne parut pour la première fois qu’en 1887 dans l’édition photo-lithographiée des Poésies, après qu’il eut subi, depuis sa naissance, de profondes modifications, dont la preuve nous est fournie par le manuscrit premier qui, à la vente des Autographes et Éditions originales de la Bibliothèque Jean Lahor (Dr Henry Cazalis), Paris, 24 juin 1935, figura de ce sonnet sous le titre : Sonnet allégorique de luimême.

La nuit approbatrice allume les onyx De ses ongles au pur Crime lanipadophore.

Du Soir aboli par le vespéral Phoenix De qui la cendre n'a de cinéraire amphore

Sur des consoles, en le noir Salon : nid ptyx.

Insolite vaisseau d'inanité sonore ,

Car le Maître est allé puiser l'eau du Styx Avec tous ses objets dont le rêve s’honore.

Et selon la croisée au nord vacante, un or Néfaste incite pour son beau cadre me rixe Faite d'un dieu que croit emporter une nixe

En l'obscurcissement de la glace. Décor De l'absence, sinon que sur la glace encor De scintillation le septuor se fixe.

A remarquer, — rare exemple — l’erreur prosodique du 7e vers où Mallarmé compta « puiser » pour trois syllabes.

Dans une lettre du 3 mai 1868, Mallarmé disait à Lefébure : «... Enfin, comme il se pourrait toutefois que rythmé par le hamac, et inspiré par le laurier, je fisse un sonnet, et que je n’ai que trois rimes en ix, concertez-vous pour m’envoyer le sens réel du mot ptyx : on m’assure qu’il n’existe dans aucune langue, ce que je préférerais de beaucoup à fin de me donner le charme de le créer par la magie de la rime. »

Ce sonnet fut adressé par Mallarmé à Cazalis qui lui en avait

NOTES ET VARIANTES

demandé un à l’intention d’un recueil dont l’éditeur Lemerre avait confié le soin à Philippe Burty. Il s’agissait, sous le titre de Sonnets et Faux-fortes , de joindre des sonnets de poètes vivants à des planches des meilleurs artistes du temps. L’ouvrage parut au cours de l’année suivante, réunissant les sonnets de 41 poètes, parmi lesquels Banville, Gautier, Leconte de Lisle, Sainte-Beuve, Hérédia, Verlaine, Glatigny, Anatole France : mais Mallarmé n’y figura pas.

Une lettre de Cazalis à Mallarmé en explique la raison :

« Tu me vois furieux, je n’ai pas porté ton sonnet à Lemerre. Samedi quand je suis arrivé avec un sonnet fort beau de Lefébure, Lemerre m’a répondu que Burty, l’impressario de cette sotte affaire, avait maintenant plus de sonnets que d’aquafortistes, et n’en acceptait plus, fût-il un sonnet de Dieu lui-même. Je lui ai répondu qu’il était un sot, que son volume serait aussi ridiculement fait que le Parnasse, qu’il était absurde de confier à Burty les clefs du royaume de Saint Pierre, quand ce Burty n’était ni aquafortiste ni poète... N’importe, je reviendrai à l’assaut. Ton sonnet est très bizarre. Plairait-il? Non, certainement; mais c’est ton honneur de fuir le goût du populaire. »

Ce dut être Emmanuel des Essarts qui se chargea de la transmission. Si l’on en croit ce passage de sa lettre du 13 octobre 1868 à Mallarmé : « J’ai de toute façon donné à Mendès tes deux sonnets. Celui que tu destines à Nina [de Villard] en vers de huit pieds est remarquable. Quant à l’autre, La nuit approbatrice, ni Cazalis ni moi ne l’avons pu comprendre. »

L’édition des Poésies (Dcman, 1899) au lieu de « fermé » montre, à l’avant-dernier vers, le mot formé. Inadvertance ou correction ? Dans le doute, — car les deux versions sont plausibles — nous avons maintenu celle de 1887.

Sur le prospectus annonçant l’édition photo-lithographiée de 1887, cette pièce figure encore sous le titre La Nuit... Faut-il en conclure que la seconde forme de ce sonnet date de 1887? C’est probable.

Très exceptionnellement, Mallarmé a donné de son sonnet un commentaire qu’il convient de faire figurer ici. Il se trouve dans une lettre à Henry Cazalis de juillet 1868. (Cf. H. Mondor, Vie de Mallarmé , p. 267.)

« J’extrais ce sonnet, auquel j’avais une fois songé, d’une étude projetée sur la parole : il est inverse, je veux dire que le sens, s’il en a un (mais je me consolerais du contraire grâce à la dose de poésie qu’il renferme, ce me semble) est évoqué par un mirage interne des mots mêmes. En se laissant aller à le murmurer plusieurs fois on éprouve une sensation assez cabalistique. C’est confesser qu’il est peu « plastique » comme tu me le demandes, mais au moins est-ce aussi « blanc et noir » que possible, et il me semble se prêter à une eau-forte pleine de rêve et de vide.

NOTES ET VARIANTES

« Par exemple une fenêtre nocturne ouverte, les deux volets attachés : une chambre avec une personne dedans, malgré l’air stable que présentent les volets attachés, et dans une nuit faite d’absence et d’interrogation, sans meuble, sinon l’ébauche plausible de vagues consoles, un cadre belliqueux et agonisant, du miroir appendu au fond, avec sa réflexion stellaire et incompréhensible, de la grande Ourse, qui relie au ciel seul ce logis abandonné du monde.

« J’ai pris ce sujet d’un sonnet nu se réfléchissant de toutes les façons; parce que mon œuvre est à la fois si bien préparée et hiérarchisée, représentant, comme elle le peut l’univers, que je n’aurais su sans endommager quelqu’une de mes impressions étagées rien en enlever — et aucun sonnet ne s’y rencontre. »

On trouvera une analyse méticuleuse de ce sonnet dans l’ouvrage de M. Camille Soula : la Poésie et la Pensée de Stéphane Mallarmé : Essai sur le Symbole de la chevelure , pp. 29-34 (Éd. Champion, Paris, 1926) au cours de laquelle M. Soula donne cette indication :

Des licornes ruant du feu contre une nixe,

« une belle image simplement. Elle me paraît puisée dans une lecture de Heine, car on trouve dans de P Allemagne, relatés les combats entre les licornes et les nixes non loin d’une page relative aux Cygnes de laquelle doit être sortie l’inspiration du sonnet : le Vierge , le Vivace et le bel aujourd'hui. »

Mme E. Noulet, dans son Œuvre poétique de Mallarmé (p. 454), a fait cette remarque :

« On sait que Victor Hugo a employé ce mot « ptyx » dans le Satyre :

... en entendant Chrysis Sylvain du Ptyx que l'homme appelle Janicule

(La Légende des Siècles.)

« Ce n’est pas là que Mallarmé a cherché son exemple, où, nom propre, il désigne une colline... Mallarmé l’utilise comme un nom commun et, pour lui donner un sens, il faut remonter à son origine grecque où l’idée de pli est fondamentale...

« Le contexte aidant, on peut en déduire que « ptyx » désigne une conque, un de ces coquillages qui, collé à l’oreille, fait entendre le bruit de la mer.

« Aucun dictionnaire, évidemment, ne traduit « ptyx » par coquillage, sauf cependant le Thésaurus linguae graecac qui donne le sens de repli d’un organe et cite un exemple où « ptyx » veut dire coquille d’huitre. »

H. Charpentier avait invité le lecteur à aborder les difficultés mallarméennes avec un « esprit de simplicité » : « Le ptyx n’est pas un mot vide de sens, composé expressément et arbitrairement pour exprimer le pur néant. 11 est sans relation avec le vers du satyre de Hugo, cité, à son propos, je ne sais pourquoi... C’est

N OTES ET VARIANTES

tout simplement la transcription littérale du mot grec ayant le même sens. Il signifie la coquille, la conque creuse où l’on entend le bruit éternel de la mer... »

L’effet de ce sonnet repose sur la sonorité même des mots et principalement des rimes choisies parmi les plus difficiles : à la difficulté desquelles le poète ajoute celle de reprendre dans les tercets celles des quatrains, en en intervertissant le genre : les masculines devenant féminines, et réciproquement : les rimes en « yx » et « ore » devenant « ixc » et « or ».

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Ce sonnet, demeuré inconnu du vivant du poète, n'apparut que dans le recueil des Poésies publié, en 1913, par les éditions de la Nouvelle Revue Française.

Un manuscrit de ce poème se trouve dans la collection H. Mondor : il ne présente aucune différence avec le texte imprimé. Le Dr ni Mme Bonniot (Geneviève Mallarmé) qui, les premiers, confièrent ce sonnet à l’impression n’en ont laissé connaître la source ni la circonstance, et n’ont pas révélé la personnalité de la morte ainsi honorée. On souhaiterait plus de lumière sur un des plus purs achèvements du poète.

« On a à peine besoin d’un commentaire sur ce sonnet, dit M. Charles Mauron (op. cit.). C’est la femme morte qui parle, comme l’indiquent le tiret et les guillemets. Elle s’adresse au survivant, « ce captif solitaire du seuil », puisque du fait qu’il est en vie, il lui est interdit de franchir le seuil du sépulcre pour y prendre sa place. » Et faisant allusion au baudelairisme de certaines pièces premières de Mallarmé, le commentateur ajoute : « Mais Baudelaire n’aurait jamais écrit :

Hélas ! du manque seul des lourds bouquets s'encombre.

Cette manière de condenser, en mots négatifs, non seulement l’idée familière : « Il est impossible en hiver de trouver des fleurs pour nos morts », mais aussi le désir intense d’en trouver malgré tout, le désir de l’homme qui peuple ce vide au moyen de fleurs imaginaires et qui charge de leur abondance idéale la pierre nue; cette méthode appartient en propre à Mallarmé. »

Bien avant d’écrire cette suite de sonnets à des tombeaux, qui sont les prolongements du Toast funèbre et, comme lui, parmi les meilleurs ouvrages du poète, on eût dit qu’il avait le pressentiment de l’accord de son art et de son esprit avec de tels sujets; t’écrivait-il pas : « Je donnerais les Vêpres magnifiques du Rêve et leur or vierge, pour un quatrain, destiné à une tombe ou à un bonbon et qui fût réussi. »

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