RICHARD WAGNER RÊVERIE D’UN POÈTE FRANÇAIS
(Juillet 1885.)
La lettre de Mallarmé à Édouard Dujardin, du dimanche 5 juillet 1885, donne ces précisions :
« Ne me faites pas de reproches : je n’en mérite pas; j’ai passé les journées de jeudi et d’aujourd’hui sur l’étude que vous me demandez, moitié article, moitié poème en prose et je ne suis point parvenu à l’achever. Jamais rien ne m’a semblé plus difficile. Songez donc, je suis malade, plus que jamais esclave. Je n’ai jamais rien vu de Wagner et je veux faire quelque chose d’original et de juste et qui ne soit pas à côté. Il me faut du temps. Je ne travaillerai pas à autre chose, vous avez ma parole, que ceci ne soit fini, et je vous l’enverrai dans le courant du mois pour la livraison d’août. Maintenant si vous n’êtes pas content, vous êtes bien difficile. Je crois que cela s’intitulera : Richard Wagner. Rêverie d'un poète français. Annoncez-le, si vous voulez; à coup sûr. Votre main. — Stéphane Mallarmé. »
Une autre lettre à Édouard Dujardin donne la date de l’achèvement de ce morceau : « Le billet envoyé autre part vous avertissait que vous auriez l’article le jeudi soir 23 de ce mois : j’aurais voulu le remettre mardi prochain mais je crains d’ctre dérangé le seul dimanche qui me reste. Comptez sur moi : environ cinq pages de la Revue. » ( Lettre du 17 juillet 1885.)
L’ « article » fut assurément livré à cette date, car il parut quelques jours plus tard, dans la Revue Wagnérienne du 8 août 1885.
Recueilli en son entier dans Pages (1891), il le fut fragmentairement dans Vers et Prose (1893) et en entier, de nouveau, dans Divagations (1897).
Henri de Régnier a rapporté dans un article daté de juin 1914 (. Souvenirs wagnériens et qui a pris place p. 42 des Proses datées : Mercure de France, 1925) que lorsqu’il fut introduit chez Mallarmé, en 1886, et durant les années qui suivirent, Wagner et le wagnérisme y étaient un des sujets les plus habituels de la conversation. Il entendit souvent Mallarmé exprimer son sentiment sur le compositeur dont il ne connaissait l’œuvre, dit-il, que très fragmentaire ment et en partie par les rapports que lui en firent des pèlerins
NOTES ET VARIANTES 1593
enthousiastes de Munich et de Bayreuth, entre autres Villiers de l’Isle-Adam et Catulle Mendès, et il ajoute :
« Tout en étant demeuré sur la rive du grand fleuve musical, Stéphane Mallarmé n’en avait pas moins rendu hommage au génie de Wagner. Cet hommage est contenu dans deux numéros de la Revue Wagnérienne et consiste en un sonnet et en une sorte de poëme en prose intitulé : Rêverie d'un poète français. Les deux morceaux sont d’une étrange et sibylline beauté, mais ce qui les rend particulièrement intéressants, c’est que tout en y saluant l’avènement triomphal de l’art nouveau, le poète s’incline plutôt devant le fait magnifique que cet art représente, qu’il ne plie le genou devant sa suprématie.
« Cette réserve si significative de Mallarmé, en ces années de fanatisme wagnérien, avait sa raison d’ètre dans le jugement qu’il portait, au fond de lui-même, sur l’œuvre du grand musicien et procédait d’un point de vue alors très originalement exceptionnel. Acceptant, pour ainsi dire, de confiance, le génie musical de Wagner et en reconnaissant sans conteste la maîtrise, Mallarmé, incompétent au point de vue technique, s’attribuait droit de discussion et de protestation contre l’ensemble de l’esthétique wagnérienne. Là, le poète apportait sa restriction. »
Il est hors de doute que l’intérêt porté à Wagner par Mallarmé avait été longtemps, pour ainsi dire, de seconde main, et de confiance : une conséquence de son admiration baudelairienne ; on l’a vu ainsi citer le nom de Wagner dès 1862, dans son article de /’ Artiste : Hérésies artistiques , alors qu’il n’avait guère dû, à Sens, pouvoir se rendre compte des mérites du compositeur autrement qu’à travers la brochure de Baudelaire : RJchard I Vagner et Tannbaüser à Paris (1861).
Par la suite ses connaissances wagnériennes directes ne durent guère s’accroître avant 1885. C’est le fait musical incarné dans Wagner qui, à ce moment, le retenait, indépendamment des qualités particulières de son œuvre. Plus tard, devenu assidu des concerts symphoniques, Mallarmé put entrer dans la familiarité de certains aspects de l’œuvre wagnérien, mais il ne confia pas au public le fruit de ses impressions.
Quelques retouches furent apportées au texte de Pages pour celui de Divagations.
P. ... dans le taux-semblant de civilisation.
D. ... dans un faux-semblant de civilisation.
P. ... le Monstre, Qui ne peut etre ! Attachant au lâche flanc ignare la blessure...
D. ... le Monstre. Qui ne peut être ! Attachant au flanc la blessure... P. ... la figuration plastique, dont se détache, au moins, dans sa perfection de rendu...
D. ... la figuration plastique, d’où s’isole, du moins, en sa perfection de rendu...
NOTES ET VARIANTES
P. ... cet esthéticien, s’il envisage l’apport de la Musique au Théâtre fait pour en mobiliser la splendeur
D. ... cet amateur, s’il envisage l’apport de la Musique au Théâtre faite pour en mobiliser la merveille
P. ... la colossale approche d’une Initiation, qui surgit plus haute, signifiant par des voies d’adeptes. Ton souhait d’auparavant, de bientôt, ici, là, vois, chétive, s’il n’est pas exécuté.
D. ... la colossale approche d’une Initiation. Ton souhait, plutôt, vois s’il n’est pas rendu.
P. ... dont il a usurpé le devoir avec la plus candide et étincelante bravoure,
D. ... dont il usurpe le devoir avec la plus candide et splendide bravoure,
P. ... envers cet étranger, émerveillement, enthousiasme, vénération, aussi d’un malaise à la notion que tout soit fait...
D. ... envers cet étranger, transports, vénération, aussi d’un malaise que tout soit fait...
P. Doutes et nécessité (pour un jugement strict)
D. Doutes et nécessité pour un jugement...
P. ... un sortilège, pour l’accomplissement duquel...
D. ... un sortilège, pour l’accomplissement de quoi...
P. Supposez que cela a lieu véritablement...
D. Supposez que cela a eu lieu véritablement...
P. ... il attend que chacun l’entraîne jusqu’où éclate sa puissance spéciale d’illusion,
D. ... il attend que chaque l’entraîne jusqu’où éclate une puissance spéciale d’illusion,
P. ... au passé, tel que le répudierait...
D. ... au passé ou tel que le répudierait...
P. ... une représentation populaire, la foule y voulant...
D. ... une représentation populaire : la foule y voulant...
P. ... Pouvait-il, quoique le Musicien et même le proche confident...
D. ... Pouvait-il, le Musicien et proche confident...
P. Semblable métamorphose s’indique au désintéressement du critique qui n’a pas...
D. Métamorphose pareille requiert le désintéressement du critique n’ayant pas...
P. ... toute une tradition intacte...
D. ... toute une tradition, intacte,...
P. A défaut d’une acuité de regard, (qui n’eût été la cause que d’un suicide stérile)
D. Hors d’une perspicacité ou suicide stérile...
NOTES ET VARIANTES
P. ... de ce créateur...
D. ... en ce créateur...
P. ... suscitant une phase exacte du théâtre...
D. ... suscitant une phase exacte de théâtre...
P. Quoique philosophiquement elle ne fasse là...
D. Quoique philosophiquement elle 11e fusse là encore...
P. ... qu’avec un éveil enthousiaste il ne prodigue dans ce dessein, sauf que le principe même de la Musique échappe.
D. ... qu’avec un éveil enthousiaste elle ne prodigue dans ce dessein, sauf que son principe même, à la Musique, échappe.
P. Toujours ce héros...
D. Toujours le héros...
P. ... tant leur instinctif passé s’isole...
D. ... tant leur instinctif passé se fond...
P. ... maintenant germain, jouit d’assister au secret représenté de ses origines.
D. ... maintenant germain, considère le secret, représenté, d’origines.
P. ... l'asseoit à considérer, se mouvant d'après toute la subtilité savante de l’orchestration...
D. ... l’asseoit : devant le voile mouvant la subtilité de l’orchestration...
P. ... qui est inventeur, à toute Légende...
D. ... qui est inventeur, à la Légende...
P. ... comme par une prescience...
D. ... comme une prescience...
P. ... au sens latent de la présence d’un peuple...
D. ... au sens latent en le concours de tous...
P. ... dégagé de personnalité, car il figure notre aspect multiple... D. ... dégagé de personnalité, car il compose notre aspect multiple...
P. ... correspondant au fonctionnement de l’existence nationale... D. ... correspondant au fonctionnement national...
P. ... évoque l’art, pour le mirer en tous.
D. ... évoque l’art, pour le mirer en nous.
P. ... ou de paradis, qu’engouffra...
D. ... ou de paradis, qu’engouffre...
P. ... nécessite l’endroit...
D. ... nécessite endroit...
P. ... aux pieds de cette incarnation, non sans qu’un lien certain D. ... aux pieds de l’incarnation, pas sans qu’un lien certain
NOTES ET VARIANTES
P. ... de tout ainsi que la Vie.
D. ... de tout comme la Vie.
P. La Cité qui donna à cette expérience sacrée un théâtre imprime à la terre le Sceau universel
D. La Cité qui donna pour l’expérience sacrée un théâtre imprime à la terre un Sceau universel.
P. ... avec toi pour conducteur, mais comme le voyage fini de l’humanité...
D. ... avec toi comme conducteur, mais le voyage fini de l’humanité...
P. ... et invite à perte de vue du parvis les gazons...
D. ... et invite, à perte de vue du parvis, les gazons...
PRÉFACE A VATHEK
Dans cette Préface, Mallarmé relève (page XXIX) que la demande de Privilège du Roy faite par le syndic des libraires pour l’édition originale française du Vatbek de Beckford (Poinçot, Paris, 1787) l’a été par son trisïaeul, dont le nom, Knapen, ligure sur cette édition. Dix ans plus tard, donnant à Verlaine les éléments d’une biographie, dans une lettre du 16 novembre 1885, il revenait sur ce sujet : « Je retrouve trace du goût de tenir une plume pour autre chose qu’enregistrer des actes chez plusieurs de mes ascendants, l’un avant la création de l’enregistrement sans doute fut syndic des libraires sous Louis XVI et son nom m’est apparu au bas du privilège du roi placé en tête de l’édition originelle française du Vatbek de Beckford que j’ai réimprimé. »
11 est douteux qu’un exemplaire de cette édition de Vatbek eût dû à cette raison d’être conservé dans sa famille pour l’usage de ce descendant lettré. « Son nom m’est apparu » semble bien indiquer le fait du hasard. On peut penser en revanche que le désir d’y faire figurer le nom de ce trisaïeul a conduit Mallarmé à donner dans sa réimpression, le fac-similé du « Privilège » et de la page de titre.
Comment Mallarmé rencontra-t-il cet ouvrage vieux d’un siècle et généralement ignoré en France ? nous n’avons sur ce point aucune clarté : la correspondance de Mallarmé qui nous est parvenue ne contient presque aucune remarque sur Vatbek , avant cette réimpression.
A la page xxx de cette Préface, il fait allusion à l’intention qu’aurait eue Mérimée de faire rééditer Vatbek. L’éminent mériméiste qu’est M. Maurice Parturier nous a précisé qu’on n’en trouve aucune indication dans les écrits de l’auteur de Colomba, ouvrages ou correspondance, quoique Mérimée ait fait à Beckford une allusion précise, au cours d’un article sur Alexandre Pouchkine,
NOTES ET VARIANTES
qui parut d’abord dans le Moniteur Universel des 20 et 27 janvier 1 868 et fut reproduit dans les Portraits historiques et littéraires (Paris, Lévy frères, 1874), ch. XIV, p. 310.
« Pour traiter le merveilleux au xixe siècle, l’Arioste n’est pas, à mon avis, le guide qu’il faut prendre. C’est à lui pourtant que s’attacha Pouchkine. Quelques années auparavant, un homme de beaucoup d’esprit, Beckford, avait commis la même erreur. C’était l’homme de son temps qui savait le mieux l’arabe et qui avait étudié le plus à fond toutes les traditions de l’Orient. 11 a versé son immense savoir dans son roman de Vathek ; mais au lieu de donner à son œuvre la forme grande et sérieuse dont elle était digne, il conte dans un style badin, pastiche très habile de Hamilton, les plus sombres et les plus terribles légendes qu’ait inventées l’imagination orientale... »
Ce fut peut-être sur une tradition orale que Mallarmé s’est appuyé en cette occasion : on ne sache pas qu’il ait jamais rencontré Mérimée et se soit entretenu avec lui.
Peut-être sa connaissance de Beckford et de son œuvre remontait-elle au temps de son séjour en Angleterre : peut-être lui avaient-ils été signalés alors par ce compatriote devenu Anglais avec lequel il se lia, le chevalier de Châtelain, tout occupé de traductions en l’une et l’autre langues et que le cas de cet écrivain bilingue pouvait avoir retenu.
Les lettres de Mallarmé à ses amis n’en portent cependant aucune trace : mais il s’en est perdu, pour cette période.
La révélation, ou du moins l’indice de cet ouvrage singulier, eût pu lui apparaître par une voie qui lui était assurément familière, par Edgar Poe.
Dans le volume intitulé Histoires grotesques et sérieuses qu’en mars 1865, Baudelaire faisait paraître de ses traductions de contes d’Edgar Poe, Mallarmé put lire, d’une part, dans le Domaine d’Arnbeim :
« La mort récente de mon ami, en ouvrant l’entrée de son domaine à certaines classes de visiteurs, a donné à Arnheim une espèce de célébrité secrète et privée, sinon solennelle, ressemblant en quelque sorte, bien qu’elle soit d’un degré infiniment supérieur, à celle qui s’est attachée si longtemps à Fonthill. »f
« Fonthill », c’est-à-dire la demeure fantastique et princière que s’était fait construire William Beckford et qui défraya si longuement les conversations et suscita si diversement les curiosités en Angleterre. »
Et d’autre part, quelques pages plus loin, dans le Cottage Landor, il put lire également :
« ... et, en disant que cette maison, comme la terrasse infernale aperçue par Vathek était d'une architecture inconnue dans les annales de la terre (1)... » Avec cette note : « (1) Dans l’original ces mots sont imprimés en français. C. B. »
Phrase et note de nature à éveiller l’attention du lecteur, mais
NOTES ET VARIANTES
indications, dans l’un et l’autre cas, fort vagues, il faut l’avouer, pour qui n’eût jamais entendu parler de Beckford et de l’ouvrage français de ce grand seigneur anglais.
Baudelaire lui-même n’avait pas cru devoir éclairer le lecteur sur ce point, et peut-être ne l’était-il pas lui-même.
Le cas de cet Anglais écrivant en français put bien aussi être rappelé ou révélé à Stéphane Mallarmé pendant son séjour à Avignon, par Bonaparte Wyse, qui s’exprimait aussi aisément en anglais qu’en français et composa même, en outre, un volume de poésies provençales. On sait que Bonaparte Wyse montra à Mallarmé une vive amitié, l’incita à renouveler son étude de l’anglais et à des voyages en Angleterre. Ce qu’avait eu de singularité la vie et la carrière littéraire de William Beckford n’avait pas dû passer inaperçu d’un esprit tant soit peu excentrique comme l’était celui de Bonaparte Wyse. En tout cas, il fut un des premiers au courant des intentions de Mallarmé à cet égard, car dans une lettre datée Manor of St. John’s, Waterford (Irlande), 17 octobre 1875, il lui disait : « J’espère que vos travaux beckfordiens (il ne faut pas faire comme les moutons qui sautent trois pieds de haut pour franchir un brin de paille) auront du succès et des... Napoléons. »
A la fin de janvier 1876, Mallarmé, dans une lettre au poète anglais Arthur O’Shaughnessy se plaint « des éditeurs qui lambinent », parle « du Faune dont l’après-midi menace d’aboutir à la nuit étanche », et de « Vaibek plus oublié par l’imprimeur que le rituel ancien d’une momie. »
Le 24 mai suivant, il annonce au même correspondant l’envoi d’un exemplaire de Vathek à son adresse et d’un autre à la revue The Atbeneum.
Le 12 juin 1876, son ami le poète et traducteur John Payne lui écrivait, de Londres, en français : « J’ai été charmé de la Préface à Vathek qui est un vrai petit chef-d’œuvre dans cet art si difficile et si charmant de faire les préfaces. Le début est plein de charme et de grâce inattendus et les traits piquants et éloquents abondent partout. J’ai été surtout ravi du tour pur et précieux de tes phrases : somme toute c’est un bijou exquisement ouvré. Je t’engage à continuer. » »
Déjà, dans une lettre du 27 janvier 1876 à Swinburne, Mallarmé disait :
« ... votre Nocturne paraissant dans le troisième numéro (de la République des Lettres ) mieux a valu garder le grand article d’ensemble projeté, pour quelque temps après; sans compter qu’il y a déjà de moi de longs fragments d’une étude écrite sur Vathek dont je publie au même moment, en un volume, le texte original français. Détails oiseux si je ne m’en servais pour vous dire qu’en cette Préface seulement au livre de Beckford ainsi que dans un très bref petit poème, édité avec trop de luxe par un imprimeur en tant que spécimen de son faire, consiste l’envoi, par moi annoncé
NOTES ET VARIANTES
et prochain, je crois, dont vous voulez bien vous souvenir : publications très insignifiantes de mon hiver. »
Mais aucun fragment de la Préface à Vathek ne parut dans ce numéro ni dans un autre de la République des Le/ires.
La réimpression de l’ouvrage de William Beckford ne fut prête que vers la fin de mai 1876 et ce n’est que le 7 juin que Mallarmé en annonçait ainsi l’envoi à Swinburne :
« Je vous encombre et de riens : cette fois, c’est ma réimpression de Vathek, elle prend le chemin d’Holmwood, plus fortunée que moi, qui espère bien cependant aller un jour vous y faire une visite... juger au tracé rapide d’une phrase sur le dos d’une carte de visite ce que vous pensez de ce vieux conte oriental qui, vu sa date, me remplit d’étonnement, c’est ce qui m’intéresse beaucoup : mais parlez sincèrement et dites si cela ne vous semble pas trop bizarre qu’un littérateur français revendique ce livre, écrit dans notre langue. »
Par retour du courrier, Swinburne lui répondait (9 juin 1876), dans une lettre demeurée inédite, et également écrite en français :
« Merci encore une fois de votre admirable édition de Vathek. J’ai lu ce conte autrefois célèbre, à présent injustement négligé, à l’âge de douze ans, dans la traduction anglaise : en le relisant sous de meilleurs auspices, j’ai reconnu çà et là des morceaux disparus de ma mémoire depuis longtemps. Je ne me rappelais (avant cette lecture) que la belle et sombre fin du récit. Livre étonnant, comme vous dites, vu la date. Je me suis toujours figuré Beckford comme un homme très malheureux et beaucoup plus profondément rongé de malaise et d’ennui mélancolique que ne le fut jamais son admirateur Byron. Il me semble que cela éclate ou murmure, ici comprimé, là s’échappant partout et dans son livre et dans tout ce qu’on raconte de vrai ou de faux à son égard. Etre millionnaire et vouloir être poète et ne l’être qu’à moitié, — se sentir quelque chose comme du génie, qui n’est après tout et ne sera jamais qu’un à peu près, — réussir presque à trouver le chemin de l’artiste créateur, puis retomber sur ses richesses, cela doit faire de la vie d’un poète manqué quelque chose de plus triste que la salle d’Eblis. A tout prendre, c’est un beau livre et je vous remercie cordialement de m’avoir donné cette occasion de le relire, — ce que j’ai fait soigneusement de la première page de votre préface si pleine d’intérêt, jusqu’à la dernière variante ou correction. »
En témoignant ainsi qu’il avait lu, avec soin, même cette préface difficile, Swinburne ajoutait (référence à la page xxix) :
« Permettez-moi de vous indiquer une petite erreur assez insignifiante et que je ne prendrais pas sur moi de noter même en passant, si je n’écrivais pas à un ami en même temps qu’à un confrère. Le vrai nom du vieux poète Barry Cornwall ne fut point Samuel Proctor, mais Bryan Waller Procter. Je l’ai connu, c’était un vieillard fort aimable et sa veuve est bien la plus étonnante
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NOTES ET VARIANTES
aïeule qui soit au monde, pleine d’esprit et de souvenirs qui datent des premières années (ou peu s’en faut) de ce siècle. »
Au même moment, Mallarmé écrivait à Arthur O’Shaughnessy :
« Je vous serre bien cordialement la main, ayant lu votre article de l’ Atheneum. Si je ne voyais, entre chaque ligne, clairement votre amitié pour moi, je vous reprocherais d’avoir fait au simple commentateur (car tel est mon rôle) la part si belle dans vos éloges. Toutefois je suis heureux et presque fier que ma préface ait pu fournir à l’un des principaux journaux anglais un historique net et aussi intéressant que le vôtre, du noble bouquin en question. Comme je garde précieusement ce numéro de Y Atheneum qui porte votre signature manuscrite au bas de l’article, je ne l’envoie pas à Leconte de Lisle que ravira votre excellente page sympathique sur les Erynnies.
« ... J’ai l’air d’un marchand, donnant pour recevoir, avec ce Vathek ; mais vous pensez bien que je dépends absolument de mon terrible publisher, ainsi que cela arrive toujours avec les éditions de luxe aux exemplaires rares et numérotés... j’en suis las. »
Le 12 juin, il remerciait le même ami d’un autre article sur le même sujet, paru cette fois dans le Morning Post et de l’intention qu’il a d’en donner un troisième dans la Saturday Revieiv.
C’est de l’article paru dans le Morning Post du 6 juin 1876 que Mallarmé, l’année suivante, reproduisait un extrait, à titre de référence pour son Vathek à la fin de son ouvrage : les Mots anglais (chez Truchy, Leroy frères successeurs, Paris), ainsi qu’un extrait de l’article de The Atheneum (3 juin 1876). Y figurait également un passage d’un compte rendu paru dans le Sunday Times du 25 juin 1876.
De Mrs. Sarah Helen Whitman, la poétesse américaine qu’Edgar Poe avait été, en 1848, sur le point d’épouser, Mallarmé reçut, en réponse à son envoi du Vathek une lettre inédite dont nous traduisons ce passage :
« Votre Vathek m’est parvenu et a été pour moi une charmante surprise. J’ai lu votre préface avec un rare intérêt. Elle répond à bien des questions longtemps restées en suspens. J’ai souvent lu la traduction anglaise et réclamé en vain l’original.
« Dans le Domaine d’Arnheim, Poe parle de Fonthill et je suis très certaine que son esquisse lui fut suggérée par cette habitation fameuse... »
Après avoir publié sa Préface, en tête de sa réédition du Vathek de Beckford (Adolphe Labitte, éd., 1876) et isolément en une plaquette tirée à petit nombre (voir Bibliographie), Mallarmé en reproduisit un fragment en 1891, dans Pages, sous le titre Morceau pour résumer Vathek ; puis dans Vers et Prose (Perrin, éd., Paris, 1893) et dans Divagations, en 1897. La Préface, à quelques coupures près (voir Bibliographie) reparut en 1893 dans l’édition courante de Vathek (Paris, Perrin, éd.).
NOTES ET VARIANTES
Le texte de Divagations, si fragmentaire qu’il soit, comporte cependant des corrections de l’auteur dont nous n’avons pas cru ne pas devoir tenir compte.
Texte original :
Par. i : « en vue de soi seule », au lieu de « en vue d’elle seule » « le rythme... » au lieu de « leur rythme ».
Par. 2 : « et sur tout à bon escient ».
Les trois dernières lignes de ce paragraphe manquent dans Divagations et le paragraphe suivant y forme un morceau à part, sous le titre Morceau pour résumer Vathek.
Texte original :
Par. 3 : « par un prince, accompagné... »
« il a voulu renier la religion d’Etat... »
« et une naturelle amante... »
« lié par d’innocentes fiançailles »
« pour faire avec comme une orgie ».
A une date inconnue, le libraire Adolphe Labitte, « libraire de la Bibliothèque Nationale » et éditeur du Vathek de Mallarmé, en déposa à cette bibliothèque un exemplaire qu’il prit soin d’orner de cette remarque : « Je remets cet exemplaire à la Bibliothèque Nationale en avertissant le lecteur que la préface est une mystification. »
A la première page de la Préface à Vathek. figurent deux références à Salammbô et à la Tentation de saint Antoine , récemment parue : Flaubert ne les ignora pas, d’autant que Mallarmé prit soin de lui envoyer Vathek , comme l’attestent deux lettres; l’une à sa nièce Caroline, du 17 juin 1876 :
« J’ai reçu un autre cadeau, un livre du Faune, et ce livre est charmant, car il n’est pas de lui. C’est un conte oriental intitulé Vathek, écrit en français à la fin du siècle dernier par un mylord anglais. Mallarmé l’a réimprimé avec une préface dans laquelle ton oncle est loué. » ( Correspondance , 7e série, Paris, Conard, éd., 1935, p. 302.)
L’autre, du 25 juin 1876, à Ivan Tourguenief :
« Ah ! j’oubliais ! le poète Mallarmé (l’auteur du Faune) m’a cadeauté d’un livre qu’il édite, Vathek, conte oriental écrit à la fin du siècle dernier, en langue française, par un Anglais. C’est drôle ! » (Jd., p. 313.)
Publié pour la première fois, à l’insu de l’auteur, dans une traduction anglaise en 1786, Vathek parut, l’année suivante, dans sa version originale française, d’abord chez Hignou, à Lausanne, puis, presque aussitôt après, chez Poinçot à Paris. En 1815, Beckford accorda à l’éditeur Clarke de Londres, l’autorisation d’en faire une nouvelle impression en français. Ce furent les seules qui parurent de son vivant.
Au cours du xixe siècle, les éditions de Vathek en anglais se multiplièrent et consacrèrent le caractère quasiment classique de cet ouvrage. De 1809 à 1929, il n’en parut pas moins de dix-huit éditions différentes.
L’intérêt pour l’auteur de Vathek ne s’est pas ralenti en Angleterre. En 1910 avait paru l’ouvrage de Lewis Melville The Life and Letters of William Beckford (Heinemann, Londres). En 1932, fruit de nouvelles recherches dans les archives du duc de Hamilton, descendant de Beckford, paraissait le remarquable travail de Mr. J . W. Oliver : The Life of William Beckford (Oxford University Press, Londres).
Les trois Épisodes mystérieux auxquels fait allusion Mallarmé dans sa Préface (p. xx) « ce surplus, le connaîtra-t-on ? », se découvrirent dans les archives Hamilton au début de ce siècle et parurent d’abord en français, sous leur forme originale, dans The English Revient en 1910, puis dans une traduction anglaise : The Episodes of Vathek, translated by sir Frank T. Marzials, with an Introduction by Lewis Melville (Stephen Swift and Co, Londres, 1912) et dans une édition complète en français, Vathek , with the Episodes, edited by Guy Chapman (Constable and Co, Londres, 1929). LTne édition à tirage limité de Vathek, avec les trois Épisodes, a paru en France, en 1931, précédée d’une Introduction de G. Jean- Aubry (Paris, les Exemplaires).
Il ne semble pas que Mallarmé ait eu connaissance d’un ouvrage français, où, trente-cinq ans auparavant, il était question de Vathek : c’est « l’Histoire critique de la Littérature anglaise depuis le règne d’Élisabeth jusqu’au commencement du dix-neuvième siècle », par L. Mézières (Paris, chez A. Allouard, libraire, 1841), ouvrage en trois volumes; et c’est dans le troisième (pp. 412-447) qu’il y est traité de Beckford, entre Walter Scott et Hope.
L’auteur, il est vrai, ne professe point d’enthousiasme pour Vathek : « Je n’ai jamais compris l’infatuation ou, si l’on veut, l’engouement de nos voisins pour ce roman. » Il note parmi les défauts de l’ouvrage « l’absence de plan, l’incohérence du récit, une accumulation d’incidents qui rappellent quelquefois la puérilité d’un conte de fée. » Pourtant il reconnaît « quelques traits gracieux, quelques descriptions d’une extrême délicatesse, quelques tableaux pleins de fraîcheur et de poésie ». Et il n’a que des louanges pour toute la fin de l’ouvrage.
Curieusement il semble ne pas soupçonner que l’ouvrage ait été écrit originalement en français et ne fait allusion qu’à la version anglaise comme s’il n’y en avait pas d’autre.
En revanche, L. Mézières fait un éloge sans restrictions des Lettres de William Beckford, c’est-à-dire Ita/y with sketches of Spahi and Portugal, qui avait paru quelques années auparavant, en 1834.
NOTES ET VARIANTES 1603
LE TEN O’CLOCK
(Paris, mars-avril 1 888.)
Une lettre à Édouard Dujardin (ao avril 1888) précise la date et certaines conditions de cette traduction :
« Voici le Whistler. Je préfère ne le revoir avec Griffin que mis en page et propre : envoyez-le-moi donc aussitôt que nettoyé, il n’y aura plus du reste à corriger que les fautes laissées par l’imprimeur. Alors nous conviendrons avec Griffin, si cela lui agrée de la suppression de son nom : et je vous demanderai le temps de communiquer la chose à Duret qui m’en a prié. Mais récrivez vite à Whistler, pour que cela puisse passer dans ce numéro de la revue, puisque la publication en article n’est que la conséquence de l’autre en brochure. »
D’après un billet de Mallarmé au même correspondant, cinq jours plus tard, Vielé-Griffin semblait désireux que son nom parût avec le sien. On ne sait, en fin de compte, pourquoi il ne figura pas.
La plaquette parut à la fin de 1888 (voir Bibliographie , p. 1335) après que le texte en eût paru dans le numéro de mai 1888 de la Revue Indépendante.
« Quoique sachant fort bien l’anglais, a déclaré George Moore, Mallarmé, qui traduisait Whistler était parfois embarrassé pour rendre certaines allusions de l’auteur à quelques côtés de la vie anglaise, incompréhensibles pour tout autre que pour un Anglais. Il me demandait alors de lui expliquer Art is not the tours. J’en explique le sens à Mallarmé qui me dit : « Je ne peux pourtant pas écrire : l’Art fait le trottoir »; puis il réfléchit un instant et dit : « l’Art court la rue. » Tout le texte y passa. Je vous laisse à penser quelle admirable leçon de français ce fut pour nous. » {Nouvelles Littéraires, 13 octobre 1923.)
Whistler marqua aussitôt sa satisfaction au traducteur. « Me voici content que vous le soyez, répondit celui-ci. J’ai fait comme pour moi, naturellement, et cela m’a été d’autant plus facile que je sympathisais tant avec votre vision de l’art. Merci de l’amicale intelligence du moindre de mes efforts; mais surtout de l’aide absolument précieuse que vous m’apportez après coup, en détail et avec une si jolie netteté. J’en ai déjà fait mon profit. »
On rappelle que, parmi les disciples les plus fidèles et admiratifs de Mallarmé, l’un d’eux qui lui avait dû la connaissance de Whistler en a tracé une image à peine romanesque dans un de ses ouvrages : c’est Henri de Régnier, dans son roman la Pair de P Amour, sous le nom de Cyrille Buttelet. Il a spécifié lui-même l’original de son personnage dans un article Sur Mallarmé qui forme une des Proses datées, recueil publié au Mercure de France en 1925, et qui a trait aux rapports de Mallarmé et de son fantasque et véridique portraitiste, et aux souvenirs qu’Henri de Régnier gardait de cette double rencontre et des visites qu’il avait faites à l’artiste dans son atelier de la rue du Bac.
NOTES ET VARIANTES
Du même témoin, on peut lire avec intérêt, au sujet de Mallarmé et Whistler, les pages intitulées Les portraits de Mallarmé et Mallarmé et les peintres dans Nos rencontres (p. 182 et seq. et p. 209 et seq., 1 vol., Mercure de France, 1931).
Quoique nous n’ayons pas, parmi les papiers du poète, trouvé de lettre de Whistler qui date d’avant le 8 janvier 1889, il est hors de doute que ses relations avec le peintre américain remontaient à bien des années auparavant : peut-être prirent-elles un caractère plus intime après la publication de la traduction du Ten O’C/ock, mais elles devaient avoir commencé avant 1880 dans l’atelier d’Édouard Manet, car tout porte à croire que c’est par cette amicale entremise que les deux hommes se connurent.
Né le 10 juillet 1834 à Lowell (Massachussets), James Mc. Neill Whistler était donc sensiblement l’aîné de Mallarmé. Après avoir vécu une partie de son enfance en Russie où son père avait été appelé comme ingénieur, il revint aux États-Unis et après y avoir passé trois ans à l’École Militaire de West Point, puis une année comme dessinateur au Bureau des Cartes marines à Washington, il prit le parti de se rendre à Paris, en 1855, et entra dans l’atelier de Gleyre, qu’il fréquenta avec fantaisie, se consacrant librement, par ailleurs, à l’étude de l’eau-forte et de la peinture.
En 1859, son tableau An piano fut refusé par le jury et c’est la même année qu’il commençait à donner les témoignages de sa maîtrise comme graveur.
C’est alors qu’il se lia avec Fantin-Latour, Alphonse Legros, Ribot, Courbet, et le souvenir de ses relations françaises d’alors est fixé dans l’Hommage à Delacroix de Fantin-Latour où on le voit au premier plan de ce tableau : il y figure avec Manet, Legros, Baudelaire, Duranty, Champfleury, Bracquemond. Au cours de la période 1861-1865, il partagea son temps entre Londres et Paris et des voyages en Espagne, en Hollande. En 1863, il fut un des artistes les plus en vue du fameux Salon des Refusés, et cette année-là se fixa à Londres. C’est là qu’en 1871, il peint le portrait de sa mère.
Il avait passé les étés de 1865 et de 1866 avec Courbet, aux environs de Trouville.
La première exposition à la Grosvenor Gallery à Londres, en 1877, fut l’occasion pour Whistler de se manifester par un ensemble important de peintures et de débuter avec éclat dans ce qu’il a appelé plus tard l’Art charmant de se faire des ennemis. Le procès qu’il eut contre Ruskin à la suite des critiques dénigrantes de celui-ci en fut le point de départ et renforça chez Whistler les manifestations d’un tempérament naturellement combattif.
De septembre 1879 à novembre 1880 il fît un séjour laborieux à Venise d’où il rapportait une importante série d’eaux-fortes : puis reprit sa vie londonienne en dépit de la défaveur où l’avaient placé auprès des amateurs de peinture l’acharnement et l’incompétence des critiques patentés.
C’est alors qu’il prit le parti d’attaquer le public en personne et d’exposer lui-méme quelques-unes de ses idées sur l’art. C’est le 20 février 1885 qu’il donna à Londres sa lecture intitulée Ten O’Clock à cause de l’heure, — dix heures du soir, — où il la prononça. Le 24 mars il la répétait à Cambridge, le 30 avril à Oxford.
Ce n’est que trois ans plus tard qu’il prit la décision de la faire imprimer, c’est-à-dire que l’édition anglaise et l’impression de la traduction française furent simultanées.
Des 1890, Mallarmé s’occupa de chercher pour Whistler un appartement ou un petit hôtel à Paris, mais ce n’est qu’à partir de 1892 qu’il le vit s’y fixer définitivement : il s’était marié en 1888 avec une Anglaise, veuve de l’architecte Goodwin, et ils s’installèrent 11 o, rue du Bac. C’est là qu’au cours des années suivantes, Mallarmé leur rendit de très fréquentes visites, là qu’en 1892 il posa pour l’admirable et si véridique lithographie qui servit de frontispice au recueil Vers et Prose.
Whistler ne cessa presque pas d’y résider jusqu’un peu après la mort de sa femme (1896). En 1898, il retourna habiter Londres où il devait mourir le 17 juillet 1903.
On lira avec intérêt, sur le grand peintre américain, l’ouvrage de Théodore Duret : Histoire de J. Ale N. Whistler et de son œuvre (Paris. H. Floury, 1904).
Nous renvoyons également le lecteur à la note relative au Billet à Whistler (Notes, p. 1478.)
D’une assez volumineuse liasse de lettres de Whistler que nous avons examinée grâce à une cousine du peintre, lettres écrites en français, dont aucune n’est datée ni signée autrement que du papillon habituel à son œuvre et à sa correspondance, on peut retenir, pour les années 1889 à 1898, en premier lieu la très vive sympathie du peintre, qui ne la prodiguait pas, pour le poëte, envers qui il multiplie les expressions gracieuses : « Comment vous remercier ! Inutile... vous continuerez à être charmant malgré tout abus de votre amabilité »; l’intérêt qu’il prend à l’œuvre littéraire de Mallarmé; la part que prit Whistler à la demande d’articles de Mallarmé par The National Observer, dont s’occupait alors W illiam Ernest Henlcy; celle que prit Mallarmé à l’achat par l’État français du Portrait de ma Mère de Whistler. Lorsqu’à partir de 1892 Whistler s’installe à Paris, 110, rue du Bac, les visites échangées par les deux artistes sont très fréquentes et c’est le moment où Whistler fait l’admirable lithographie, représentant Mallarmé qui orna le recueil Vers et Prose ; on vit fréquemment Whistler aux mardis de la rue de Rome où la vivacité du peintre et le plaisir visible que Mallarmé éprouvait de sa présence faisaient sensation parmi les jeunes disciples.
Peu après la mort de sa femme, à Paris, Whistler écrivait à Mallarmé ce billet qui donnera la mesure de leur affection réciproque :
« (1897). Mallarmé, mon ami, êtes-vous à Paris ? Vous, je vou-
NOTES ET VARIANTES
drais vous voir, de vous je voudrais serrer la main. Vous, vous comprenez tout. Vous avez compris celle qui s’est enfuie, et vous comprenez sans doute pourquoi je reste.
« Pour moi, je ne comprends rien, sinon que Mallarmé m’aime et que nous aimons toujours Mallarmé. »
Et cet autre billet, non daté, plus affectueux peut-être :
« Je rentre et je vous écris ces deux mots, mon cher Mallarmé, sans autrement réfléchir aux conventions qui rappellent la vérité amère : il faut se méfier de la première pensée, elle est souvent la bonne.
« Je traverse Paris et je rentre à Londres pour me retrouver seul et timide avec mon travail (qui m’en voudra peut-être de l’avoir quitté) et pour faire face riante et brave à mes ennemis.
« Je suis enfin toujours seul — seul comme a dû l’être Edgar Poe, à qui vous m’avez trouvé d’une certaine ressemblance. Mais en vous quittant, il me semble dire adieu à un autre moi, — seul dans votre Art comme je le suis dans le mien, — et en vous serrant la main ce soir j’ai éprouvé le besoin de vous dire combien je me sens attiré vers vous, — combien je suis sensible à toutes les intimités de pensée que vous m’avez témoignées. »
CONTES INDIENS
(Paris-Valvins, 1893 ?)
Ces quatre contes furent publiés, en 1927, par les soins du Dr Bonniot, en un volume, chez l’éditeur Carteret (cf. Bibliographie).
Le second est suivi de cette indication : Texte revu par Stéphane Mallarmé ; les deux derniers portent : arrangé et récrit par Stéphane Mallarmé.
Dans la préface dont il fit précéder ce recueil, le Dr Bonniot se demandait à quelles sources Mallarmé avait puisé; dans le Mercure de France du 1 5 novembre 1938, un article de M. C. Cuénot intitulé : l’Origine des Contes Indiens de Stéphane Mallarmé répondait, onze ans plus tard, à cette question en montrant que l’auteur des Contes indiens n’avait fait en somme que reprendre, en les modifiant, les Contes et Légendes de l’Inde ancienne de Mary Summer (Paris, Leroux, 1878).
Vers 1892, le Dr Edmond Fournier se trouvait avec Stéphane Mallarmé chez leur amie commune Mme Méry Laurent. Il parcourait les Contes de Mary Summer auxquels il trouvait du charme, mais dont il déplorait le style. Mme Méry Laurent émit le souhait de les voir récrits par Mallarmé qui, ravi de faire plaisir à son hôtesse, emporta le petit volume dont il choisit les meilleurs contes et les récrivit à sa manière.
Mary Summer se trouve donc être, vraisemblablement, la source unique de Mallarmé pour cet ouvrage.
NOTES ET VARIANTES
M. C. Cuenot, dans son article, montre, par la comparaison de deux passages du Meurtrier par amour filial de Mary Summer et du Portrait enchanté que Mallarmé en a tiré, combien le second auteur suit parfois de très près le premier. « Toutefois, ajoute M. C. Cuénot, ce serait une erreur de croire que Mallarmé s’est contenté de retoucher par ci, par là. Il a opéré des modifications de détail et d’ensemble particulièrement révélatrices de son génie... Tout le travail, si profond et si curieux, qu’a opéré Mallarmé sur la langue, apparaît ici en pleine lumière.... Une première lecture courante nous révèle la tendance à condenser la phrase, — la tendance à l’inclusion, le désir de bouleverser l’ordre des mots, soit pour créer la surprise et remettre en valeur « les mots de la tribu », soit pour calquer l’ordre psychologique réel, soit simplement pour le plaisir de changer, — l’effort pour juxtaposer et non subordonner (le poète escamote les relatifs quand il le peut), — la haine du verbe, réduit à des passés simples et à des présents ou à des formes nominales, tandis que le verbe être tend à disparaître régulièrement, comme si certaines catégories linguistiques étaient frappées d’interdit, — l’horreur de la multiplicité et du signe de la multiplicité, le pluriel, — l’extension de sens de mots-outils très vagues comme la préposition à, et bien d’autres tendances encore. »
Et M. Cuénot relève, en outre, comment Mallarmé s’est amusé à changer l’ordre suivi par Mary Summer, pour satisfaire à son goût des brusques débuts, et des interversions saisissantes, empruntées à la technique du théâtre. « Tantôt Mallarmé ajoute une métaphore, une comparaison, une description délicatement précieuses ou sensuelles, de brèves analyses psychologiques qui ne sont pas dépourvues de malice... » « Tantôt enfin le génie de Mallarmé se donne libre cours, oubliant le conte en de magnifiques intermèdes, qu’il s’agisse du finale, d’une préciosité délicieusement contournée, de Na/a et Damayanti, ou de l’extraordinaire ballet à la fin du Mort vivant. »
Voir aussi Jacques Scherer, Notes sur les Contes indiens de Mallarmé {Mercure de France, Ier avril 1938, pp. 102-116).
(Paris, 1894.)
Publié en 1895 chez Perrin et Cie, ce petit volume comprend deux morceaux : Déplacement avantageux qui parut, en partie sous le titre le Fonds littéraire, dans le Figaro du 17 août 1894, en partie sous son titre dans la Revue Planche d’octobre 1894 et la Musique et les Lettres qui avait paru dans la Revue Blanche d’avril 1894 précédé de la rubrique : Lecture d’Oxford et de Cambridge.
C’est un professeur français, alors à Oxford, Charles Bonnier, qui est à l’origine du voyage de Mallarmé aux universités anglaises et de la publication de cette conférence.
MALLARMÉ
NOTES ET VARIANTES
Charles Bonnier avait, en janvier 1892, publié un volume : Un Moment (Bruxelles, Charles Venderauwera, édit.) précédé d’une préface dédiée à Stéphane Mallarmé. Le fait était, à cette époque, exceptionnel, surtout dans les milieux universitaires. Mallarmé s’en montra touché et entra en relations avec le jeune professeur : « Votre serrement de mains, en tête d 'Un Moment me fait grand honneur », lui écrivait Mallarmé le 15 novembre 1892 (lettre inédite : collection H. Leclercq, de Bruxelles). En mars 1893, Charles Bonnier, qui en avait été évidemment l’instigateur, lui annonça la visite du professeur York Powell et l’intention de celui-ci de demander à Mallarmé de venir parler à Oxford. Le 20 mai suivant, le poète adressait à Charles Bonnier cette lettre inédite (collection H. Leclercq, de Bruxelles) qui précise l’époque à laquelle il a fixé le cadre de sa conférence :
« Cher Monsieur Bonnier,
« Tous ces jours-ci la Walkyrie et le Pelléas et Mélisande de Maeterlinck et je ne sais quoi d’imprévu qui souffle dans l’air ont retardé ma réponse. Je ne voudrais cependant pas, tant l’offre d’hospitalité ajoutée par Mr. York Powell est exquise et me touche, attendre pour vous prier de le remercier de grand cœur, que j’aie définitivement trouvé, sinon le sujet, je ne sors guère du mien, mais l’intitulé de la conférence. Sera-ce les Lettres et la Musique ? je vais y songer quelques jours sous les ombrages de Fontainebleau et je vous ferai d’ici peu tenir une lettre pour M. York Powell. Tout entre nous, en attendant, et sans un mot à personne, dites-moi amicalement s’il y a des conditions pécuniaires annexées à ce beau projet par lui-même tentant; comment, etc.
« A cette époque de l’année, ma retraite prise, j’aurai mille préoccupations et je veux me mettre en état de voyager comme il sied.
« Votre main. J’espère vous voir, vous, avant Novembre. »
C’est le ter mars 1894 à Oxford et le 2 à Cambridge, que Stéphane Mallarmé donna cette conférence.
D’après une lettre datée du 8 mars 1894, sur du papier à en-tête de Bailliol College, Oxford, et adressée par M. Louis Dyer à un ami de Mallarmé, Alidor Delzant, il y eut chez ce dernier, avant le départ du poète pour l’Angleterre, une sorte de « répétition générale » de la conférence.
Louis Dyer dîna, à Oxford, avec Mallarmé, chez le professeur York Powell, et, dit-il, « Mallarmé me consacra toute une matinée grise et quelque peu pluvieuse comme nous les connaissons si bien à Oxford ». Ils firent ensemble le tour des collèges et de la Bibliothèque Bodléicnne. « Quelle originalité et quelle profondeur d’âme. Je trouve même que sa conversation est, à quelques égards, plus intéressante que son œuvre. »
D’après Louis Dyer, il avait été question que la conférence fût faite en anglais : « Mais M. Mallarmé a préféré la faire lire en anglais
NOTES ET VARIANTES
par son ami M. York Powell. 11 nous a dit qu’il parlait autrefois l’anglais dans l’intimité : mais en même temps, je lui ai entendu parler quelques mots anglais avec un accent irréprochable. »
« M. Mallarmé a prononcé son discours en français. Il a montré tant d’habileté à mettre tout ce qu’il nous disait tout à fait à notre portée qu’il a été bien mieux compris que ne l’a été M. York Powell. Plusieurs m’ont parlé avec admiration du débit si gracieux et si bien cadencé. Mais il faut avouer aussi que le style nouveau a un peu désorienté le vieil Oxford. On se plaint de n’y rien comprendre. Il nous faut absolument avoir cela imprimé. »
Cette double lecture, en anglais par York Powell, en français par Mallarmé, est confirmée par le poète lui-même, à la page 27 de son opuscule.
Quelque temps auparavant, en novembre 1893, et par les soins du même professeur York Powell, Paul Verlaine était allé, lui aussi, parler à Oxford, en même temps qu’à Londres et Mallarmé souhaita parler dans cette dernière ville où il avait passé une année de sa jeunesse.
Le 18 janvier 1894, il écrivait au critique Edmond Gosse qu’il avait connu dès 1875 : « Dites-moi, je vous prie, par un mot au dos d’une carte, quelle est la salle de conférences la mieux en vue, à Londres, ainsi que le nom de l’entrepreneur, s’il existe quelque chose de tel : je sais que Verlaine qui m’échappe, étant hors de Paris en ce moment, a « lecturé » pendant l’hiver quelque part. Je vais moi-même, à la fin de février, à Oxford, répondant à l’invitation de la Tayloriatt Association, et cela me sourirait de répéter à Londres, au passage, une conférence sur l’effet de laquelle je puis, peut-être, compter un peu. »
Mallarmé ne parla pas à Londres : mais seulement à Oxford et à Cambridge. Le 22 mars 1894, du Christchurch College, York Powell écrivait à Verlaine : « Mallarmé a habité chez moi deux jours à Oxford. 11 fut charmant au possible et je suis très heureux de l’avoir eu comme hôte. Il m’a dit qu’il vous raconterait tout ce qui s’est passé à Oxford : mais je suppose que vous ne l’avez pas encore vu. » (Lettre en anglais, Bibl. Jacques Doucet, Paris.)
Au retour, Mallarmé semble s’être arrêté quelques jours à Londres où, le 5 mars, sa fille lui écrivait 93, Jermyn Street.
Mallarmé semble bien avoir été quelque peu déçu, non de son voyage et des amis qu’il rencontra ou qu’il se fit, mais de la portée réduite de ses « lectures ». Il écrivait de Londres à sa fille : « Il me semble étrange d’avoir fait tant de chemin et pris de la peine pour ce résultat; distraire une soixantaine de personnes du monde, studieuses ou cherchant une occasion d’entendre parler français. » Cela à propos de la séance d’Oxford, et, à propos de celle de Cambridge, ceci : « Je suis venu un peu maussade à Cambridge, parce que je sentais bien, malgré toute la gentillesse de Whibley, que cela serait peu de chose... Vingt places à cinq shillings...
NOTES ET VARIANTES
L’honneur est sauf, voilà tout... J’ai eu contre moi une troupe de passage au théâtre... » Pourtant il en gardait « une émotion de rareté et de beauté ».
A Cambridge, le prospectus de la conférence était ainsi rédigé :
M. Stéphane Mallarmé will deliver a Lecture on « French Poetry » in Pembroke College, on the Evening of Friday, March 2nd, at Nine o’clock. Tickets (five shillings for Ladies or Gentlemen) may be obtained from Messrs Deighton Bell & Co Trinity Street.
Le manuscrit dont se servit le poète pour ces deux conférences fut donné par lui, en 1895, à M. B. Jeulin Gravollet. 11 se trouve aujourd’hui dans la collection Henri Mondor.
La comparaison du texte manuscrit et de l’ouvrage imprimé révèle de nombreuses corrections apportées par l’auteur en vue d’une forme définitive.
Les deux parties dont se composait cet opuscule n’étaient réunies que par quelque arbitraire : l’une ayant trait à la question du « domaine public » en matière littéraire, l’autre aux relations de la musique et des lettres; la première, il est vrai, précédée d’une évocation exacte et subtile de ces « recueillements privilégiés » d’Oxford et de Cambridge, dont il venait, trois ou quatre jours durant, de connaître le charme et la luxueuse simplicité.
On ne lira pas sans intérêt, ce passage d’une lettre que, de Villeneuve-sur-Fère (Aisne), le 25 mars 1895, adressait à Mallarmé un jeune admirateur d’alors, M. Paul Claudel :
« J’espère avoir encore le plaisir de vous revoir, mais je ne veux pas tarder davantage à vous remercier de celui que m’a causé la Musique et les Lettres. Le voisinage de cette folle qui ne sait ce qu’elle dit a été pour tant d’écrivains d’aujourd’hui si pernicieux qu’il est agréable de voir quelqu’un, au nom de la parole articulée, lui fixer sa limite avec autorité. Si la Musique et la Poésie sont en effet identiques dans leur principe, qui est le même besoin d’un bruit intérieur à proférer, et dans leur fin, qui est la représentation d’un état de félicité fictif, le Poète affirme et explique, là où l’autre va, comme quelqu’un qui cherche, criant : l’un jouit et l’autre possède, sa prérogative étant de donner à toutes choses un nom. Nul esprit plus que vous n’était fondé à revendiquer ce haut droit des Lettres dans lesquelles vous exercez la magistrature : l’intelligence.
« Celle-ci, en effet, a des oreilles non moins exigeantes que celles qui se dressent de chaque côté de notre tête, et c’est pour elles que la lecture de votre livre est une joie. »
NOTES ET VARIANTES
PROSES DIVERSES
AUTOBIOGRAPHIE
(Paris, 16 novembre 1885.)
Exceptionnellement nous faisons figurer, parmi les œuvres du poëte, cette lettre, qui a un caractère d’ordre général et qui fut déjà l’objet d’une publication séparée (voir Bibliographie). Le titre sous lequel nous la reproduisons est celui qui désigne l’impression en fac-similé qu’en donna en 1924 l’éditeur Messein, avec un avant-dire du D1' Edmond Bonniot.
Cette lettre de douze pages, écrite au crayon, sur six feuillets de 29X21 cm., est la réponse que Mallarmé fit à Paul Verlaine qui lui avait demandé dans une lettre datée : Paris 10 novembre 1885, quelques détails biographiques, à l’intention d’une de ces brèves études que, sous le titre de les Hommes d' Aujourd'hui, l’éditeur Léon Vanier publiait, pour quelques centimes, ornées en première page d’un portrait, mi-ressemblance, mi-caricature.
Verlaine utilisa, à peu près textuellement, dans la première partie de sa notice, le passage plus particulièrement biographique de la lettre de Mallarmé : la troisième page de cette publication était presque entièrement remplie par le poëme en prose la Gloire sous le titre Notes de mon Carnet ; à la quatrième, figurait le sonnet, alors inédit également, Toujours plus souriant au désastre plus beau.
La première page était occupée par un dessin en couleur, de M. Luque, représentant Mallarmé, en faune nimbé et la flûte de Pan entre les mains.
Dans une lettre à Léon Vanier ( Correspondance de Paul Verlaine, tome II, p. 39, Messein, 1923), Verlaine disait : « Reçu lettre énorme et charmante de Mallarmé avec tout plein de détails pour Hommes du jour. Choses inédites, de Villiers, pour moi, sont déposées à mon nom, chez son concierge, rue de Rome, 89. » Cette lettre dut suivre presque aussitôt celle qu’il avait reçue de Mallarmé. La Notice dut être faite au début de janvier 1886 probablement, car le 14 janvier, Verlaine écrivait à son éditeur : « Angélique aussi seriez-vous de m’apporter le prix du « Mallarmé » et du « Villiers »... ( Correspondance de Paul Verlaine, tome II, p. 41.)
NOTES ET VARIANTES
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