‹ Œuvres complètes. ThéatreChapitre 18 sur 336 · SCÈNE VIL Les Mêmes, FABIANfl · texte numérisé non relu

SCÈNE VIL Les Mêmes, FABIANfl

Ah ! le voici !

LA HEINE

Elle se remet k parler bas k Simon Renard .

FABIANI^ k part, salué par tout le monde et regardant autour de lui.

Qu'est-ce que cela veut dire? Il n*y a que de mes ennemis ici, ce matin. La reine parle bas à Simon Renard. Diable! elle rit! mauvais signe!

LA REINE, gracieusement, \ Fabiani.

Dieu vous garde, mylord!

FABIANI, saisissant sa main, qu'il baise.

Madame. . .

A part.

— Elle m'a souri. Le péril n'est pas pour moi.

LA REINE, toujours gracieuse.

J'ai à vous parler. (Elle vient avec lui sur le devant du théâtre.)

FABLU^I.

Et moi aussi j'ai à vous parler, madame. J'ai des reproches à vous &ire. M'éloigner, m'exiler pendant si longtemps! Ah! il n'en serait pas ainsi, si, dans les heures d'absence, vous songiez à moi comme je songe à vous.

LA REINE

Vous êtes injuste. Depuis que vous m'avez quittée, je ne m'occupe que de vous.

FABIANI

Est-il bien vrai? ai-je tant de bonheur.^ Répétez-le-moi.

LA REINE, toujours souriant.

Je vous le jure.

FABIANI

Vous m'aimez donc comme je vous aime ?

LA REINE

Oui, mylord. — Certainement, je n'ai pensé qu'à vous. Tellement que j'ai songé à vous ménager une surprise agréable à votre retour.

FABIANI

Comment! quelle surprise?

LA REINE

Une rencontre qui vous fera plaisir.

La rencontre de qui ?

LA REINE

Devinez. — Vous ne devinez pas ?

FABUNI.

Non, madame.

LA REINE

Tournez-vous.

Il se retourne et aperçoit Jane sur le seuil de la petite porte entr'ouverte. FABIANI, k part.

Jane!

JANE, k part.

C'est lui!

LA REINE, toujours avec un sourire.

Mylord, connaissez-vous cette jeune fille .^

FABIANI

Non , madame !

LA REINE

Jeune fille, connaissez-vous mylord ?

JANE

La vérité avant la vie. Oui, madame.

LA REINE

Ainsi, mylord, vous ne connaissez pas cette femme.^

Madame, on veut me perdre. Je suis entouré d'ennemis. Cette femme est liguée avec eux sans doute. Je ne la connais pas, madame! je ne sais pas qui elle est, madame!

LA REINE, se levant et lui frappant le visage de son gant.

Ah! tu es un lâche! — Ah ! tu trahis Tune et tu renies l'autre! Ah! tu ne sais pas qui elle est! Veux-tu que je te le dise, moi? Cette femme est Jane Talbot, fille de Jean Talbot, le bon seigneur catholique mort sur Tcchafaud pour ma mère. Cette femme est Jane Talbot, ma cousinej Jane Talbot, comtesse de Shrewsbury, comtesse de Wexford, comtesse de Waterford, pairesse d'Angleterre! Voilà ce que c'est que cette femme! — Lord Pagct, vous êtes commissaire du sceau privé, vous tiendrez compte de nos paroles. La reine d'Angleterre reconnaît solennellement la jeune femme ici présente pour Jane, fille et unique héritière du dernier comte de Waterford. (Montrant les papiers.) — Voici les titres et les preuves, que vous ferez sceller du grand sceau. C'est notre plaisir. (A Fabiani.) — Oui, comtesse de Waterford! et cela est prouve! et tu rendras les biens, misérable! — Ah! lu ne connais pas cette femme! Ah! tu ne sais pas qui est cette femme! Eh bien, je te l'apprends, moi! c'est Jane Talbot! et faut-il t'en dire plus encore ?. . . (Le regardant en face, k voix basse, entre les dents.) — Lâche! c'est ta maîtresse!

FABIANI

Madame. . .

LA REINE

Voilà ce qu'elle est. Maintenant, voici ce que tu es, toi. — Tu es un homme sans âme, un homme sans cœur, un homme sans esprit! tu es un fourbe et un misérable ! tu es. . . — Pardieu, messieurs, vous n'avez pas besoin de vous éloigner. Cela m'est bien égal que vous entendiez ce que je vais dire à cet homme! Je ne baisse pas la voix, il me semble. — Fabiano, tu es un misérable, un traître envers moi, un lâche envers elle, un valet menteur, le plus vil des hommes, le dernier des hommes! Cela est pourtant vrai, je t'ai fait comte de Clanbrassil, baron de Dinasmonddy, quoi encore.^ baron de Darmouth en Devonshire. Eh bien, c'est que j'étais folle! Je vous demande pardon de vous avoir fait coudoyer par cet homme-là, mylords. Toi, chevalier! toi, gentilhomme! toi, seigneur! Mais compare-toi donc un peu à ceux . qui sont cela, misérable! mais regarde, en voilà autour de toi, des gentilshommes! V)ilà Bridges, baron Chandosj voilà Seymour, duc de Somerset 5 voilà les Stanley, qui sont comtes de Derby depuis l'an quatorze cent quatrevingt-cinq! voilà les Clinton, qui sont barons Clinton depuis douze cent quatre-vingt-dix-huit! Est-ce que tu t'imagines que tu ressembles à ces genslà, toi.^ Tu te dis allié à la famille espagnole de Pcfialver, mais ce n'est pas vrai, tu n'es qu'un mauvais italien, rien, moins que rien! fils d'un chaussctier du village de Larino! — Oui, messieurs, fils d'un chaussetier! Je le savais, et je ne le disais pas, et je le cachais, et je faisais semblant de croire cet homme quand il parlait de sa noblesse. Car voilà comme nous sommes, nous autres rcmmes. O mon Dieu! je voudrais qu'il y eût des femmes ici, ce serait une leçon pour toutes. Ce misérable! ce misérable! il trompe une

GooQle

femme et renie l'autre! Infâme! certainement tu es bien infâme! Comment! depuis que je parle il n'est pas encore à genoux ! A genoux, Fabiani ! Mylords , mettez cet hornme de force à genoux!

FABIANI

Votre majesté. . .

LA REINE

Ce misérable, que j'ai comblé de bienfeits! ce laquais napolitain, que j'ai fait chevalier dore et comte libre d'Angleterre! Ah! je devais m'attendrc à ce qui arrive! On m'avait bien dit que cela finirait ainsi. Mais je suis toujours comme cela, je m'obstine, et je vois ensuite que j'ai eu tort. C'est ma faute. Italien, cela veut dire fourbe! Napolitain, cela veut dire lâche! Toutes les fois que mon père s'est servi d'un italien, il s'en est repenti. Ce Fabiani! Tu vois, lady Jane, à quel homme tu t'es livrée, malheureuse enfant! — Je te vengerai, va! — Oh! je devais le savoir d'avance, on ne peut tirer autre chose de la poche d'un italien qu'un stylet, et de l'âme d'un italien que la trahison !

FABIANI

Madame, je vous jure. . .

LA REINE

Il va se parjurer, à présent! il sera vil jusqu'à la fin 5 il nous fera rougir jusqu'au bout devant ces hommes, nous autres feibles femmes qui l'avons aimé! il ne relèvera seulement pas la tcte!

FABIANI

Si, madame! je la relèverai. Je suis perdu, je le vois bien. Ma mort est décidée. Vous emploierez tous les moyens, le poignard, le poison. . .

LA REINE, lui prenant les mains et Tattirant vivement sur le devant du thëAtrc.

Le poison! le poignard! que dis-tu là, italien.^ la vengeance traître, la vengeance honteuse. Ta vengeance par derrière, la vengeance comme dans ton pays! Non, signor Fabiani, ni poignard, ni poison. Est-ce que j'ai à me cacher, moi ? à chercher le coin des rues la nuit, et à me feire petite quand je me venge .^ Non, pardieu! je veux le grand jour, entends-tu, mylord? le plein midi, le beau soleil, la place publique, la hache et le billot, la foule dans la rue, la foule aux fenêtres, la foule sur les toits, cent mille témoins! Je veux qu'on ait peur, entends-tu, mylord! qu'on trouve cela splendide, effroyable et magnifique, et qu'on dise ; C'est une femme qui a été outragée, mais c'est une reine qui se venge! Ce favori si envié, ce beau jeune homme insolent que j'ai couvert de velours et de satin, je veux le voir plié en deux, effaré et tremblant, à genoux sur un drap noir, pieds nus, mains liées, hué par le peuple, manié par le bourreau. Ce cou blanc où j'avais mis un collier

d'or, j y veux mettre une corde. J'ai vu quel effet ce Fabiani faisait sur un trône, je veux voir quel effet il fera sur un échafaud.

Madame. . .

LA REINE

Plus un mot! Ah! plus un mot! Tu es bien véritablement perdu, vois-tu. Tu monteras sur l'cchafaud comme Suffolk et Northumberland. C'est une fcte comme une autre que je donnerai à ma bonne ville de Londres! Tu sais comme elle te hait, ma bonne ville! Pardieul c'est une belle chose, quand on a besoin de se venger, d'être Marie, dame et reine d'Angleterre, fille de Henri VIII, et maîtresse des quatre mers! Et quand tu seras sur l'échafaud, Fabiani, tu pourras, à ton gré, faire une longue harangue au peuple, comme Northumberland, ou une longue prière à Dieu, comme Suffolk, pour donner à la grâce le temps de venir^ le ciel m'est témoin que tu es un traître et que la grâce ne viendra pas! Ce misérable fourbe qui me parlait d'amour et me disait a tu » ce matin! — Eh! mon Dieu, messieurs, cela paraît vous étonner que je parle ainsi devant vous, mais, je vous le répète, que m'importe? (A lord Somerset.) — Mjrlord duc, VOUS êtes constable de la Tour, demandez son épée à cet homme.

FABIANI

La voici 5 mais je proteste. En admettant qu'il soit prouvé que j'aie trompé OU séduit une femme. . .

LA REINE

Eh! que m'importe que tu aies séduit une femme? est-ce que je m'occupe de cela? Ces messieurs sont témoins que cela m'est bien égal!

FABIANI

Séduire une femme, ce n'est pas un crime capital, madame. Yotre majesté n'a pu faire condamner Trogmorton sur une accusation pareille.

LA REINE

Il nous brave maintenant, je crois! le ver devient serpent. Et qui te dit que c'est de cela qu'on t'accuse?

FABIANI

Alors, de quoi m'accuse-t-on ? Je ne suis pas anglais, moi, je ne suis pas sujet de votre majesté. Je suis sujet du roi de Naples et vassal du saint-pere. Je sommerai son légat, l'éminentissime cardinal Polus, de me réclamer. Je me défendrai, madame. Je suis étranger. Je ne puis être mis en cause que si j'ai commis un crime, un vrai crime. — Quel est mon crime?

LA REINE

Tu demandes quel est ton crime ?

FABIANI

Oui, madame.

LA REINE

Vous entendez tous la question qui m'est faite, mylords. Vous allez entendre la réponse. Faites attention, et prenez garde à vous tous tant que vous êtes, car vous allez voir que je n'ai qu'à frapper du pied pour faire sortir de terre un cchafaud. — Chandos! ChandosI ouvrez cette porte à deux battants! Toute la cour! tout le monde! faites entrer tout le monde!

La porte du fond s*ouvrc. Entre toute la cour.

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