PREMIÈRE PARTIE. — L'AÏEUL
RÉGINA
Rcvc!
Non, vous ne m'aimez pas, Otbert! La nuit se lève!
— La nuit! — J'y vais tomber. Vous m'oublierez après.
OTBERT.
Mais pour vous je mourrais et je me damnerais!
Je ne vous aime pas! — Elle me désespère! —
Depuis un an, du jour où, dans ce noir repaire.
Je vous vis au milieu de ces bandits jaloux.
Je vous aimai. Mes yeux, madame, allaient à vous,
Dans ce morne château, plein de crimes sans nombre.
Comme au seul lys du goufFre^ au seul astre de l'ombre.
Oui, j'osai vous aimer, vous, comtesse du Rhin!
Vous, promise à Hatto, le comte au cœur d'airain!
Je vous l'ai dit, je suis un pauvre capitaine^
Homme de ferme épée et de race incertaine.
Peut-être moins qu'un serf, peut-être autant qu'un roi.
Mais tout ce que je suis est à vous. Quittez-moi,
Je meurs. — Vous êtes deux, dans ce château, que j'aime.
Vous d'abord, avant tout, avant mon père même.
Si j'en avais un, — puis
Montrant U porte du donjon.
ce vieillard, affaisse Sous le poids inconnu d'un effrayant passé. Doux et fort, triste aïeul d'une horrible famille, Il met toute sa joie en vous, 6 noble fille. En vous, son dernier culte et son dernier flambeau. Aube qui blanchissez le seuil de son tombeau! Moi, soldat dont la tête au poids du sort se plie. Je vous bénis tous deux, car près de vous j'oublie, Et mon âme, qu'étreint une fetale loi, Près de lui se sent grande, et pure près de toi! Vous voyez maintenant tout mon cœur. Oui, je pleure, Et puis je suis jaloux, je souffre. Tout à l'heure, Hatto vous regardait, — vous regardait toujours! — Et moi, moi! je sentais, à bouillonnements sourds. De mon cœur à mon front qu'un feu sinistre éclaire, Monter toute ma haine et toute ma colère! — Je me suis retenu, j'aurais dû tout briser!
— Je ne vous aime pas! — Enfant, donne un baiser. Je te donne mon sang. — Régina! dis au prêtre Qu'il n'aime pas son Dieu, dis au toscan sans maître
5l8 LES BURGRAVES.
Qu'il n'aime point sa ville, au marin sur la mer Qu'il n'aime point l'aurore après les nuits d'hiver j Va trouver sur son banc le forçat las de vivre. Dis-lui qu'il n'aime point la main qui le délivres Mais ne me dis jamais que je ne t'aime pas! Car vous êtes pour moi, dans l'ombre où vont mes pas, Dans l'entrave où mon pied se sent pris en arrière. Plus que la délivrance et plus que la lumière I Je suis à vous sans terme, à vous cpcrdument. Et vous le savez bien. — Oh! les femmes vraiment Sont cruelles toujours, et rien ne leur plaît comme De jouer avec l'âme et la douleur d'un homme! — Mais pardon, vous souffrez j je vous parle de moi. Mon Dieu! quand je devrais, à genoux devant toi, Ne point contrarier ta fièvre et ton délire. Et te baiser les mains en te laissant tout dire!
RÉGINA
Mon sort, comme le vôtre, Otbert, d'ennui fut plein. Que suis-je.'^ une orpheline. Et vous? un orphelin. Le ciel, nous unissant par nos douleurs communes, Eût pu faire un bonheur de nos deux infortunés^ Mais. . .
OTBERT, tombant k Jl^oux devant clic.
Mais je t'aimerai! mais je t'adorerai!
Mais je te servirai! si tu meurs, je mourrai! Mais je tuerai Hatto, s'il ose te déplaire! Mais je remplacerai, moi, ton père et ta mère! Oui, tous les deux! j'en prends l'engagement sans peur. Ton père? j'ai mon brasj ta mère? j'ai mon cœur!
RÉGINA
O doux ami ! merci ! Je vois toute votre âme. Vouloir cpmme un géant, aimer comme une femme, Cest bien vous, mon Qtbertj vous tout entier. Eh bien! Vous ne pouvez, hélas, rien pour moi.
OTBERT, se levant.
Si!
RÉGINA
Non, rien.
Ce n'est pas à Hatto qu'il faut qu'on me dispute. Mon fiancé m'aura sans querelle et sans lutte.