PREMIÈRE PARTIE. — L'AÏEUL
Blême, effrayante à voir, terrible aux lions mêmes. Les herbes, les poisons, et les philtres suprêmes Qui font qu'un trépasse redevient tout d'abord Vivant, et qu'un vivant prend la face d'un mort.
OTBERT,
Peux-tu la saifver ? dis.
GUANHUMARA
Oui.
Par pitié, par grâce, Pour Dieu qui nous entend, par tes pieds que j'embrasse. Sauve-la! guéris-la!
GUANHUMARA
Si tout à l'heure ici , Quand tes yeux contemplaient Régina, ton souci, Hatto soudain était entré comme un orage 5 Si devant toi, féroce et riant avec rage. Il l'avait poignardée, elle, et jeté son corps Au torrent qui rugit comme un tigre dehors^ Puis, si, te saisissant de sa main assassine. Il t'avait exposé dans la ville voisine. L'anneau d'esclave au pied, nu, mourant, attaché Comme une chose à vendre au poteau du marché 5 S'il t'avait en effet, toi soldat, toi né libre. Vendu, pour qu'on t'attelle aux barques sur le Tibre! Suppose maintenant qu'après ce jour hideux La mort près de cent ans vous oubliât tous deuxj Après avoir erré de rivage en rivage.
Quand tu reviendrais vieux de ce long esclavage. Que te resterait-il au cœur? Parle à présent.
OTBERT.
La vengeance, le meurtre, et la soif de son sang.
GUANHUMARA
Eh bien! je suis le meurtre et je suis la vengeance. Je vais, fantôme aveugle, au but marqué d'avance j Je suis la soif du sang! Que mç demandes-tu.'* D'avoir de la pitié, d'avoir de la vertu. De sauver des vivants ? J'en ris lorsque j'y pense. Tu dis avoir besoin de moi.'* Quelle imprudence!
Et si, de mon côte, glaçant ton cœur d'cfFroi, Je te disais aussi que j'ai besoin de toi ? Que j*ai pour mes projets élevé ton enfance ? Que je recule, moi, devant ton innocence? Recule donc alors, cnfent que j'ai quitté. Devant ma solitude et ma calamité! — Je viens de te conter mon histoire. Est-ce infime ?" Seulement c'est l'amant qu'on a tuéj la femme, — C'était moi, — fut vendue et survit 5 l'assassin Survit aussij tu peux servir à mon dessein. — "Oh! j'ai gémi longtemps. Toute l'eau de la nue A coulé sur mon front, et je suis devenue Hideuse et formidable à force de souffrir. J'ai vécu soixante ans de ce qui fait mourir. De douleurj faim, misère, exil, pliaient ma tctej J'ai vu le Nil, l'Indus, l'Océan, la tempête. Et les immenses nuits des pôles étoiles j De durs anneaux de fer dans ma chair sont scellés j Vingt maîtres différents, .moi, malade et glacée. Moi, femme, à coups de fouet devant eux m'ont chassée. Maintenant c'est fini. Je n'ai plus rien d'humain.
Mettant la main sur son cœur.
Et je ne sens rien là quand j'y pose la main. Je suis une statue et j'habite une tombe. Un jour de l'autre mois, vers l'heure où le soir tombe. J'arrivai, pâle et froide, en ce château perdu j Et je m'étonne encor qu'on n'ait pas entendu. Au bruit de l'ouragan courbant les branches d'arbre, V Sur ce pavé fatal venir mes pieds de marbre. Eh bien! moi, dont jamais la haine n'a dormi, Aujourd'hui, si je veux, je tiens mon ennemi. Je le tiens 5 il suffit, si je marque son heure, D'un mot pour qu'il chancelle, et d'un pas pour qu'il meure! Faut-il le répéter.^ C'est toi, toi seul, qui peux Me donner la vengeance ainsi que je la veux 5 Mais, au moment d'atteindre à ce but si terrible. Je me suis dit : Non ! non! ce serait trop horrible! Moi, qui touche à l'enfer, je me sens hésiter. Ne viens pas me chercher! ne viens pas me tenter! Car, si nous en étions à des marchés semblables. Je te demanderais des choses effroyables. Dis, voudrais-tu tirer ton poignard du fourreau.^ Te faire meurtrier ? — te ferais-tu bourreau .^ —