‹ Œuvres complètes. ThéatreChapitre 318 sur 336 · GEORGE, RÉGINA, JOB · texte numérisé non relu

GEORGE, RÉGINA, JOB

REGINA, apercevant George, vivement, à Job.

Le voilà, monseigneur.

A George.

Nous avons parcouru toute la cour d'honneur Sans pouvoir vous trouver, Otbert.

GEORGE, comme réveille.

Seigneur. . . comtesse. . .

JOB

Oui, je te cherche, enfant. J*ctais plein de tristesse, J'ai dit à Rcgina : Mais où donc est Otbert ? Nous avons traverse le vieux château désert, Et nous sommes venus.

Les embrassant tous les deux.

Enfants, que je vous serre Tous les deux dans mes bras.

Regardant George avec tendresse.

Ton regard est sincère.

On sent en toi le preux fidèle à son serment Comme l'aigle au soleil et le fer à l'aimant. Tout ce qu'il a promis, cet enfant l'exécute. N'est-ce pas, Rcgina?

GEORGE, baissant les yeux.

Seigneur. . .

JOB, à Rcgina.

Avant ma chute.

J'étais pareil à lui, grave, pur, chaste et fier Comme une vierge et comme une cpce.

Regardant à la fenêtre.

Ah ! cet air Me Élit du bien. Je bols ce beau ciel avec joie. Puis il suffit aussi que tous deux je vous vole. *

S'approchant de l'autel, qu'il salue.

Mon hôte n'::-t-il pas voulu dormir ici ? Dévot à Charlemagne ! Eh , je le suis aussi I

RELIQUAT DES BUKGKAVES. 613

Vieux prctrc ou vieux soldat, cela dort sur la dure.

En ce moment, Guanhumara passe au fond du théâtre et, apercevant Job, Régina et George, s'arrête les observant. Job, montrant George à Rcgina :

Vois-tu, ma Rcgina, cette noble figure

Me rappelle un enÊmt, mon pauvre dernier-né.

Quand Dieu me le donna je me crus pardonné.

J'avais quatre-vingts ans. Un fils à ma vieillesse!

Quel don du ciel ! J'allais à son berceau sans cesse.

Même quand il dormait, je lui parlais souvent.

Car, quand on est très vieux, on devient très enfant.

Le soir, sur mes genoux j'avais sa tcte blonde.

— Je te parle d'un temps. . . Tu n'étais pas au monde. —

Comme il riait! Tu sais, toujours un enfant rit.

Il n'avait pas un an, il avait de l'esprit!

Il me connaissait bien! — Un jour, pensée amèrel

Il jouait, — dans les champs. . . — Oh! quand tu seras mère.

Ne laisse pas jouer tes enËmts loin de toi ! —

On me le prit. — Des juifs. — Une femme. — Pourquoi ?

Pour le tuer, dit-on, dans leur sabbat. — Je pleure.

Je pleure après vingt ans comme à la première heure.

C'est que je l'aimais tant! C'était mon petit roi!

J'étais fou, j'étais ivre, et je sentais en moi

Tout ce que sent une âme en qui le ciel s'épanche

Quand ses petites mains touchaient ma barbe blanche !

Je ne l'ai plus revu. Jamais. Mon cœur se rompt.

A George.

Il serait de ton âge. Il aurait ton beau front. Il serait innocent comme toi. — Viens! je t'aime.

Il serre George dans un étroit embrassement et pleure. Parfois, en te voyant, je me dis : C'est lui-même! Par un miracle étrange et charmant à la fois. Tout en toi, ta candeur, ton air, tes yeux, ta voix, En rappelant ce fils à mon âme aflaiblie. Fait que je m'en souviens et fait que je l'oublie. Sois mon fils!

GEORGE

Monseigneur, ne pleurez pas.

Non, non!

Je suis heureux, je ris.

Se redressant et frappant sur Tcpaule de George. — A propos, compagnon.

Je devrais contre vous être en colère.

6l4 LES BURGRAVES.

GEORGE, trouble.

Maître!...

JOB

Que vous arrivc-t-il depuis hier, beau traître ? On est ttiste et rêveur. On se cache. Pourquoi ? Répondez.

GEORGE, dont Tangoissc redouble.

Je ne sais. . .

JOB

Eh bien, je le sais, moi!

GEORGE

Vous savez. . .

JOB

Je sais tout. Ahl (quoique vieux, j'cpie. Ma prunelle n'est pa^ à ce point assoupie. Oui, c'est très redoutable et c'est très malheureux. Je sais un grand secret. — Nous sommes amoureux!

GEORGE

Moi, comte!...

RÉGINA

Monseigneur. . .

JOB

Nous sommes amoureuse!

Croisant les bras et haussant la voix.

Savcz-vous que vraiment c'est une chose afteuse ! Quoi! deux enfants! dont l'un est page en ce château. Dont l'autre est fiancée au franc-comte Hatto, Parce qu'il feut souvent qu'ils passent la journée Près d'un vieillard, bonhomme à mine rechignée. Profitent de cela pour s'aimer en dessous. Pousser de gros soupirs et faire les yeux doux! Mais jamais on ne vit aventure pareille ! Mais c'est abominable! à la fin je m'éveille! Je devrais vous punir, vous chasser de céans. Vous prendre par la main. . .

Il joint leurs deux mains dans les siennes et se met à rire. Je VOUS marie, enfents!

RELIQUAT DES BUKGKAVES. 615

RÉGINA

Quoi! seigneur!

GEORGE

Ciel!

Eh bien, enfants! je vous marie.

Hatto te briserait, ma pauvre fleur chérie. Rcgina!.. mais, voyons, reviens à toij je vois Que je t'ai fait bien peur avec ma grosse voix. C'était pour rire. — Allons ! soyez heureux !

Ici se termine le manuscrit préparatoire , oh le poète puisera , pour son travail définitif, des vers ou groupes de vers, des récits, des scènes importantes ébauchées, d'autres entièrement achevées. On a pu observer cette façon supérieure de procéder : composer le plan, le corriger, le compléter, en écrivant le drame. L'ac.ion privée était ainsi déjà solidement établie. L'action héroïque, celle de Barberousse, dont il ne reste aucun brouillon , était-elle préparée de même ?

Autre question plus générale : Victor Hugo, avant dç s'isoler pendant quelques semaines, comme c'était sa coutume, pour écrire et parachever son manuscrit définitif, a-t-il fait pour ses autres drames, sans qu'il en soit resté trace, ce même travail de préparation? et le manuscrit-brouillon des Burgraves a-t-il été seul conservé parce qu'il contenait des morceaux non employés qui valaient trop pour être détruits ?

LE MANUSCRIT

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