CRIS DU PEUPLE
Fabiani! Mort à Fabiani! (Ils grossissent et se rapprochent de plus en plus.)
JOURNÉE III. — LEQUEL DES DEUX? 8l
LA REINE
Mort à Fabiani! Mylords, entendez-vous ce peuple qui hurle? Il faut lui jeter un homme. La populace veut à manger.
SIMON RENARD
Qu'ordonne votre majesté ?
LA REINE
Pardieu, mylords, vous tremblez tous autour de moi, il me semble! Sur mon âme, faut-il que ce soit une femme qui vous enseigne votre métier de gentilshommes! A cheval, mylords, à cheval! Est-ce que la canaille vous intimide? Est-ce que les épées ont peur des bâtons?
SIMON RENARD
Ne laissez pas les choses aller plus loin. Cédez, madame, pendant qu'il en est temps encore. Vous pouvez encore dire la canaille, dans une heure vous seriez obhgée de dire le peuple.
Les cris redoublent, le bruit se rapproche.
Dans une heure!
SIMON RENARD, allant k la galerie et revenant.
Dans un quart d'heure, madame. \^ici que la première enceinte de la Tour est forcée. Encore un pas, le peuple est ici.
LE PEUPLE
A la Tour ! à la Tour ! Fabiani ! mort à Fabiani !
LA REINE
Qu'on a bien raison de dire que c'est une horrible chose que le peuple! Fabiano !
SIMON RENARD
Voulez -vous le voir déchirer sous vos yeux dans un instant?
LA REINE
Mais savez-vous qu'il est infâme qu'il n'y en ait pas un de vous qui bouge, messieurs? Mais, au nom du ciel, défendez-moi donc!
LORD CLINTON
Vous, oui, madame. Fabiani, non.
THÉÂTRE. m. 6
LA REINE
Ah! ciel! Eh bien, oui! je le dis tout haut, tant pis! Fabiano est innocent! Fabiano n'a pas commis le crime pour lequel il est condamne. C'est moi, et celui-ci, et le ciseleur Gilbert, qui avons tout fait, tout invente, tout supposé. Pure comédie! Osez me démentir, monsieur le bailli! Maintenant, messieurs, le défendrez- vous ? Il est innocent, vous dis-je! Sur ma tête, sur ma couronne, sur mon Dieu, sur l'âme de ma mère, il est innocent du crime! Cela est aussi vrai qu'il est vrai que vous êtes là, lord Clinton. Défendez-le. Exterminez ceux-ci, comme vous avez exterminé Tom Wyat, mon brave Clinton, mon vieil ami, mon bon Robert! Je vous jure qu'il est faux que Fabiano ait voulu assassiner la reine.
LORD CLINTON
Il y a une autre reine qu'il a voulu assassiner, c'est l'Angleterre.
Les cris continuent dehors.
LA REINE
Le balcon ! ouvrez le balcon ! Je veux prouver moi-même au peuple qu'il n'est pas coupable!
SIMON RENARD
Prouvez au peuple qu'il n'est pas italien.
LA REINE
Quand je pense que c'est un Simon Renard, une créature du cardinal de Granvelle, qui ose me parler ainsi! Eh bien, ouvrez cette porte! ouvrez ce cachot! Fabiano est là. Je veux le voir, je veux lui parler.
SIMON RENARD, bas.
Que faites- vous? Dans son propre intérêt, il est inutile de faire savoir à tout le monde où il est.
LE PEUPLE
Fabiani à mort! Vive Elisabeth!
SIMON RENARD
Les voilà qui crient vive Elisabeth! maintenant.
Mon Dieu! mon Dieu!
SIMON RENARD
Choisissez, madame (il désigne d'une main la porte du cachot) : OU CCttC
tCte au peuple (il désigne de Tautre main la couronne que porte la reine), OU
cette couronne à madame Elisabeth.
LE PEUPLE
Mort! mort! Fabiani! Elisabeth!
Une pierre vient casser une vitre k côté de la reine. SIMON RENARD.
\^tre majesté se perd sans le sauver. La deuxième cour est forcée. Que veut la reine?
LA REINE
"Sfeus êtes tous des lâches, et Clinton tout le premier! Ah! Clinton, je me souviendrai de cela, mon ami!
SIMON RENARD
Que veut la reine ?
LA REINE
Oh ! être abandonnée de tous ! avoir tout dit sans rien obtenir ! qu'est-ce que c'est donc que ces gentilshommes-là ? Ce peuple est infâme! Je voudrais le broyer sous mes pieds. Il y a donc des cas où une reine, ce n'est qu'une femme! Vous me le payerez tous bien cher, messieurs!
SIMON RENARD
Que veut la reine.^
LA REINE, accablée.
Ce que vous voudrez. Faites ce que vous voudrez. Vous êtes un assassin! ( A part. ) — Oh ! Fabiano !
SIMON RENARD
Clarence! Jarretière! à moi! — Maître Éneas, ouvrez le grand balcon de la galerie.
Le balcon du fond s'ouvre. Simon Renard y va, Clarence k sa droite. Jarretière k sa gauche. Immense rumeur au dehors.
LE PEUPLE
Fabiani! Fabiani!
SIMON RENARD, au balcon, tourné vers le peuple.
Au nom de la reine!