UN ACTE INÉDIT DE MARIE TUDOR
JANE
Monsieur Joshua, est-ce que nous verrons bien le cortège d'ici?
JOSHUA
D'abord, quel cortège voulez-vous voir? Il y en a deux. Un blanc et un noir. La reine qui vient de White-Hall et un homme condamné à mort qu'on mène à Tjrburn. La reine arrive à midi. L*homme part à deux heures. A la rigueur on peut voir les deux spectacles.
Je ne veux pas voir l'homme condamne à mort.
GILBERT
EJle veut voir la reine.
^ JANE
Oui, la reine! je n'ai jamais vu de reine. Je veux voir quel effet cela me fera de voir une r:ine.
JOSHUA
En ce cas, vous ne pouvez être mieux qu'ici. Elle doit traverser atte plate-forme où une partie de la cour viendra l'attendre tout à l'heure.
JANE
Oh I la cour I la cour I de beaux seigneurs , de beaux habits de cérémonie ! Quel bonheur de voir tout cela! — Et le pauvre homme condamne à mort, est-ce qu'on ne lui fera pas grâce ?
JOSHUA
Non. La reine le hait.
Pourquoi ?
Parce qu'elle l'a aime'.
Je comprends.
JANE
Qu^est-ce donc que la reine vient làire à la Tour ?
JOSHUA
C'est aujourd'hui le premier jour de Tannée. Il est d'usage que ce jour-là les rois ou les reines lassent une visite à la Tour de Londres.
Mais Jane a raison, autrefois c'était pour exercer le droit de grâce.
JANE
JOSHUA
GILBERT
JOSHUA
On exécute aujourd'hui lord Clanbrassil.
JANE
Au Élit, ccst aujourd'hui le premier jour de Tanner. Et vous ne nous avez rien souhaité à Gilbert et à moi, monsieur Joshua, vous, notre vieil ami?
GILBERT
Que veux-tu qu'il nous souhaite, Jane? Peut-il souhaiter plus de beauté à la fiancée et plus d'amour au fiancé? ne sommes-nous pas bien heureux?
JANE
Oui, Gilbert, et bien pauvres.
GILBERT, à part.
Hélas ! elle a toujours cette pensée !
II va au fond du thc&tre et s'accoude, pensif, sur la balustrade de la galerie comme s'il regardait au dehors. Jane et Joshua restent seuls sur le devant du thé&tre.
JOSHUA, à Gilbert.
A propos, à quand la noce?
GILBERT, sans se détourner. Dans trois mois; je veux laisser à Jane le temps de réfléchir.
JOSHUA
Voilà un homme qui vous aime, Jane!
JANE
Oui, et je l'aime aussi. — Mais nous sommes bien pauvres.
JOSHUA
Jane ! savez-vous ce que c'est que cet homme qui vous aime ?
JANE
Belle question ! c'est Gilbert le ciseleur, Gilbert mon fiancé, Gilbert mon cousin.
JOSHUA
C'est votre fiancé, Jane, mais ce n'est pas votre cousin.
JANE
Que voulez-vous dire?
JOSHUA
Ecoutez. Pendant qu'il est là tout pensif et tout triste, probablement de quelque parole que vous lui avez dite étourdimcnt, je vais vous conter une chose secrète.
UN ACTE INÉDIT DE MAKIE TUDOK. 105
Ecoutc2-moi bien. Il j a seize ans, dans la même nuit où lord Sackville, comte de Derset, fut décapita aux flambeaux pour Élit de rébellion, ses partisans furent tailla en pièces dans les rues de Londres par les soldats du roi Henri VIII. Un de CCS gens de Sackville, grièvement blessé de plusieurs coups d'arquebusade, poursuivi de rue en rue, extenue, désarmé, mourant, se hasarda dans sa fuite à frapper à la petite porte d'une échoppe près du pont de la Cité. Une maison du bord de Teau. .
Comme celle que nous habitons.
JOSHUA
Précisément. Dans tout Londres, il n'y avait peut-être plus que cette échoppe où il y eût une lumière, quoique le couvre-feu ne fût pas encore sonné. Cela est toujours ainsi dans les nuits de guerre civile, Jane. Le premier coup de mousquet tiré éteint à la fois toutes les chandelles des bourgeois. Pour revenir au pauvre homme, les pertuisanes du roi reluisaient déjà sur le pont, si la porte ne se fût pas ouverte, il était mort. La porte s'ouvrit. Celui qui ouvrit cette porte, Jane, c'était un tout jeune ouvrier qui était là, seul, travaillant la nuit dans son échoppe, sans s'inquiéter de la guerre. Élisant le bien pendant que nous Élisions le mal. Le blessé éuit à peine entré, la porte à peine refermée, les soldats à peine éloignés, qu'on frappa de nouveau sur le volet de l'échoppe; on entendait les cris d'un petit enËint dans la rue. L'artisan ouvrit. Cette fois, un homme entra. Il portait dans ses bras un enÉint au maillot, fort effrayé et qui pleurait. L'homme déposa l'enÉmt sur la table et dit : Voici une créature qui n'a plus ni père ni mère. Puis il sortit lentement et referma la porte sur lui. Jane, l'ouvrier donna asile au blessé, Jane, l'ouvrier donna asile à l'enÉmt. Écoutez, l'ouvrier pansa le blessé, le soigna nuit et jour comme un frère son frère, le cacha trois grands mois chez lui, le guérit et le sauva, et quand les blessures furent cicatrisées, quand le blessé put sortir, l'ouvrier l'habilla de ses pauvres habits dans lesquels il eut soin d'oublier quelque argent, et le jour où le blessé, tout à Élit réubli, le quitta, Jane, c'est alors seulement que l'ouvrier songea à lui demander son nom. Ecoutez, l'ouvrier prit l'enÉmt, le veilla, le nourrit, l'éleva, comme une mère son fils, se donna tout entier à cette pauvre petite créature que Dieu lui envoyait, oublia tout pour elle, sa jeunesse, ses amourettes, ses plaisirs, fit de cet enÉint l'objet unique de son travail, de ses affections, de sa vie, et voilà seize ans que cela dure. Jane, ce blessé était du parti proscrit de Sackville, l'enÉint était emmailloté des couleurs proscrites de Sackville, de jaune et de noir, il y avait peine de mort pour quiconque donnerait asile à un individu de la faction de Sackville, quel qu'il fût, homme, femme ou enÉmt. Jane, l'ouvrier, c'était Gilbert, votre fiancé; le blessé, c'était moi; l'enÉint, c'était vous.
JANE
Est-il possible? est-ce que tout ce que vous me dites là est vrai, Joshua? Gilbert n'est pas mon cousin ! Gilbert a Eût tout cela pour moi I je ne suis qu'une pauvre fille sans parents et il m'a tenu lieu de tout! O Joshua, comment m'acquitter envers lui I
Io6 MARIE TUDOR.
JOSHUA
Je ne suis, moi, qu'un mis^ble porte-clefe de prison et il n'aura jamais besoin de Joshua^ mais il a besoin de vous, Jane, \feus seule pouvez pajer votre dette et la mienne.
JANE
Et comment? dites vite!
JOSHUA
En l'aimant. — Vous avez ixé longtemps sa fille, Jane, vous allez devenir sa femme. Rendez -le heureux. Surtout, ne lui dites jamais que je vous ai confie le secret de ce qu'il a fait si généreusement pour vous. Il m'a défendu de vous en parler. Il veut que vous l'aimiez pour lui, et non pour les services qu'il a pu vous rendre. Il ne veut pas de reconnaissance, Jane, il veut de l'amour.
JANE
Pauvre Gilbert!
JOSHUA
Voilà ce qu'il a Êiit pour moi, voilà ce qu'il a fait pour vous, Jane. Aussi n'estil pas vrai que nous devons l'aimer tous les deux, moi comme un frère, vous... — pas comme une sœur.
JANE
Non. Comme une femme. Je vous comprends, Joshua.
JOSHUA
Il a tant besoin d'être aimé de vous. Il vous aime tant. Vous êtes toute sa vie. Il n'y a que vous dans son cœur, savez-vous cela ?
JANE
Et il n'y a que lui dans le mien, Joshua.
Le voici qui revient à nous, silence sur ce que je vous ai dit.
JANE, courant à Gilbert.
Mon Gilbert !
GILBERT
Vous êtes bien jeune et bien belle, Jane, et vous seriez digne de l'amour d'un roi.
JANE
Que feisiez-vous là tout seul dans votre coin, monsieur? vous paraissez triste. A quoi pensiez-vous donc?
GILBERT
Je pensais, Jane, que je ne suis qu'un malheureux ouvrier ciseleur, que je ne gagne pas au delà de six shellings par semaine, et que je ne suis pas riche.