‹ Œuvres complètes. ThéatreChapitre 50 sur 336 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Les Mêmes , FABIANO C ARASCOSA, très élégamment vêtu. Il n'a qu'un seul gant. Puis SIMON RENARD, tout simple, en noir. oABACTANI, et successivement les principaux personnages de la cour de Marie.

FABIANO, entrant, à Joshua au fond du théâtre.

Monsieur le guichetier, pousseriez-vous la bonté jusqu'à me dire l'heure précise de l'arrivée de la reine à la Tour ?

Midi.

Io8 MARIE TUDOR.

FABIANO

Je VOUS rends mille grâces, monsieur le guichetier.

H s*clolgnc.

JOSHUA, le contrc^iisant, à part.

Je VOUS rends mille grâces, monsieur le guichetier. — Voilà un jeune gentilhomme qui a son chemin à Ëiire. Tiens! pourquoi n*a-t-il qu'un gant? (Revenant à Gilbert et à Jane.) — Attention! puisque vous êtes venus pour voir, regardez. Les gens de la cour arrivent. La reine ne tardera pas.

JANE, appuyée au bras de Gilbert, bas et en souriant.

JeVaime, mon Gilbert!

GILBERT

Jane ! Jane ! 6 mon Dieu! je suis jaloux, je suis fou. Voici les beaux jeunes seigneurs chamarres d'or qui vont venir. Je songerai à tout moment que tu me compares à eux dans ta pensée, moi le pauvre homme du peuple, gauche et mal vctu. Par pitié, ne les regarde pas trop.

JANE

Soyez donc raisonnable, monsieur. On vous dit qu'on vous aime. On re^rdera tout le monde, mais on ne verra que vous.

GILBERT

Vous êtes toujours un enfant et toujours un ange!

La galerie supérieure se peuple de gentilshommes en costume de cour. On pose des gardes aux portes de la plate-forme. Une certaine quantité de peuple y pénètre. Elle est contenue par les hallebardiers. Entrent par la porte d'en bas Simon Renard et Sabactani qui paraissent absorbés dans une conversation très confidentielle.

JOSHUA, posant la main sur l'épaule de Gilbert.

Il j a en ce moment à la Tour de Londres les trois hommes qui depuis six mois font ce que bon leur semble de cette pauvre vieille Angleterre 5 lord Clanbrassil, à qui on coupî la tcte aujourd'hui, lord Paget à qui on ne la coupe pas encore ( il désigne du doigt un personnage fort entouré sur la galerie supérieure , puis il désigne Simon Renard ) et Simon Renard, qui la Êiit couper aux autres.

GILBERT

Qu'est-ce que c'est que ce Simon Renard ?

JOSHUA

Comment ne sais-tu pas cela.^ C'est le bras droit de l'Empereur à Londres. La reine doit épouser le prince d'Espagne, dont Simon Renard est le Icgat près d'elle. La reine le hait, ce Simon Renard, mais elle le craint, et ne peut rien contre lui. Il a déjà détruit deux ou trois Éivoris. C'est son instinct, de détruire les fevoris. Il nettoie le palais de temps en temps. Un homme subtil et très malicieux qui sait tout

UN ACTE INÉDIT DE MAKIE TUDOK. 109

ce qui se passe et qui creuse toujours deux ou trois étages d'iatrigues souterraines sous tous les événements. Quant à lord Paget, — ne m'as-tu pas demandé aussi ce que c'était que lord Paget? — c'est un gentilhomme délié qui a été dans les af&ires sous Henri VIII. U est membre du conseil étroit. Un tel ascendant que les autres ministres n'osent pas souffler devant lui. Excepté le chancelier cependant, mylord Gardiner, qui le déteste. Un homme violent, ce Gardiner, et très bien né. Quant à Paget, ce n'est rien du tout. Le fils d'un savetier. U va être Élit baron Paget de Beaudesert en Stafford.

Comme il vous débite couramment toutes ces choses-là, ce Joshua!

JOSHUA

PardincI à force d'entendre causer les prisonniers d'état. Simon Renard paraît au fond du thcâtrc. — Voyez-vous, Gilbert, l'hommr qui sait le mieux l'histoire de ce temps-ci, c'est le guichetier de la Tour de Londres.

SIMON RENARD, qui a entendu les dernières paroles, $*approchant. Vous vous trompez, mon maître, c'est le bourreau.

JOSHUA, saluant, bas à Jane et à Gilbert.

Reculons-nous un peu.

Simon Renard s^éloigne lentement.

SABACTAl^I, bas à Simon Renard, lui montrant Jane.

Regardez-la sans Élire semblant de rien, monsieur le bailli. La jeune fille en corset rouge. Vous voyez que j'étais bien informé et qu'on ne m'avait pas trompé en me prévenant qu'elle serait ici aujourd'hui.

SIMON RENARD, bas.

Cela se trouve bien. — Très belle d'ailleurs. — Tant mieux! — Sabactanil

SABACTANI.

Quoi.^ monsieur le bailli.

SIMON RENARD

Je crois décidément qu'il sera bien difficile d'empêcher ce Fabiano d'arriver. Voilà huit jours qu'il se met exprès sur le passage de la reine et que la reine le remarque. La reine le trouve très beau, ce qui £iit qu'il est impossible de songer à la grâce de Clanbrassil. Ce Fabiano sera Êivori. Oh ! cela dérange tous mes projets. Et quand je songe que c'est moi qui ai Eût venir cet aventurier d'Espagne et qui l'ai mené avec moi à la cour. Heureusement la reine ne sait pas encore son nom et combien c'est peu de chose. La maigre qualité du personnage l'en dégoûtera peut-être. Ecoute ceci, Sabactani. Hier, quelle pitié! la reine était sur le balcon royal de White-Hall.

IIO MARIE TUDOR.

Le peuple a jeté des pierres à la reine. Fabiano a jeté son gant au peuple. Misérable ÊinÊironnade espagnole! la reine a trouve cela héroïque. Bonne femme! — Tiens, l'intrigant! il était ici avant nous! le voilà sur la galerie.

SABACTANI.

Il n'a qu'un gant, monsieur le bailli.

SIMON RENARD

Cet homme est médiocre. Mais il a de l'instinct.

SABACTANI.

Comme il salue tout le monde!

SIMON RENARD

Il n'est ici que depuis quinze jours et il sait déjà que Paget et Gardiner se haïssent. Regarde. Il a profite d'un moment où Gardiner tournait le dos pour saluer Paget, et maintenant que Paget regarde par ici, voilà le Fabiano qui feit la révérence à Gardiner. Il a de l'instina.

SABACTANI.

Il arrivera, monsieur le bailli.

SIMON RENARD

Hc sans doute, et ce n'est pas lui que je voulais à cette place. Qui eût prévu cela? mais qu'importe, il ne durera pas trois mois. Dès aujourd'hui je déposerai dans sa fortune le germe de sa ruine. Sabactani, tu auras peut-être deux intrigues à mener de front. Ma foi, je ne connais pas d'autre mot, cela s'appelle des intrigues.

SABACTANI.

Vous avez du génie, monseigneur.

SIMON RENARD

Sabactani, quand une femme règne, le caprice règne. Alors la politique n'est plus chose de calcul, mais de hasard. Les af&ires ne se jouent plus aux échecs, mais aux cartes. — Ah! don Fabiano! don Fabiano! je tiens dans ma main tous les fils de votre destinée, tous, y compris la corde pour vous pendre!

FABIANO, l'abordant.

Dieu vous garde longues années, monsieur le bailli!

SIMON RENARD

Hé, bonjour, seigneur Fabiano. Je ne vous voyais pas.

FABIANO

Vous êtes le seul ami que j'aie ici, monsieur le bailli.

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