‹ Œuvres complètes. ThéatreChapitre 64 sur 336 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

LA TISBE, riche costume de fêtej ANGELO MALIPIERI, la veste ducale, TiStolc d'or; HOMODEI, endormi, longue robe de laine brune fermée par devant, haut-dechausses rouge, une guitare 2i coté de lui.

LA TISBE.

Oui, VOUS êtes le maître ici, monseigneur, vous êtes le magnifique podesta, vous avez droit de vie et de mort, toute puissance, toute liberté. V^us êtes envoyé de Venise, et partout où Ton vous voit il semble qu'on voit la face et la majesté de cette république. Quand vous passez dans une rue, monseigneur, les fenêtres se ferment, les passants s'esquivent, et tout le dedans des maisons tremble. Hélas 1 ces pauvres padouans n'ont guère l'attitude plus ficre et plus rassurée devant vous que s'ils étaient les gens de Constantinople, et vous le Turc. Oui, cela est ainsi. Ah! j'ai été à Brescia. C'est autre chose. \fenise n'oserait pas traiter Brescia comme elle traite Padoue. Brescia se défendrait. Quand le bras de Venise frappe, Brescia mord, Padoue lèche. C'est une honte. Eh bien, quoique vous soyez ici le maître de tout le monde, et que vous prétendiez être le mien, écoutez-moi, monseigneur, je vais vous dire la vérité, moi. Pas sur les affaires d'état, n'ayez pas peur, mais sur les vôtres. Eh bien, oui, je vous le dis, vous êtes un homme étrange, je ne comprends rien à vous, vous êtes amoureux de moi et vous êtes jaloux de votre femme!

ANGELO

Je suis jaloux aussi de vous, madame.

144 ANGELO

LA TISBE.

Ah, mon Dieu! vous n'avez pas besoin de me le dire. Et pourunt vous n'en avez pas le droit, car je ne vous appartiens pas. Je passe ici pour votre maîtresse, pour votre toute-puissante maîtresse, mais je ne la suis point, vous le savez bien.

ANGELO

Cette fête est magnifique, madame.

LA TISBE.

Ah! je ne suis qu'une pauvre comédienne de théâtre, on me permet de donner des fêtes aux sénateurs, je tâche d'amuser notre maître, mais cela ne me réussit guère aujourd'hui. Votre visage est plus sombre que mon masque n'est noir. J'ai beau prodiguer les lampes et les flambeaux, l'ombre reste sur votre front. Ce que je vous donne en musique, vous ne me le rendez pas en gaîté, monseigneur. — Allons, riez donc un peu.

ANGELO

Oui, je ris. — Ne m'avez- vous pas dit que c'était votre frère, ce jeune homme qui est arrivé avec vous à Padoue?

LA TISBE.

Oui. Apres .^

ANGELO

Vous lui avez parlé tout à l'heure. Quel est donc cet autre avec qui il était .^

C'est son ami. Un vicentin nommé Anafesto Galeofsi.

ANGELO

Et comment s'appelle-t-il, votre frère?

LA TISBE.

Rodolfo, monseigneur, Rodolfo. Je vous ai déjà expliqué tout cela vingt fois. Est-ce que vous n'avez rien de plus gracieux à me dire?

ANGELO

Pardon, Tisbe, je ne vous ferai plus de questions. Savez-vous que vous avez joué hier laRosmonda d'une grâce merveilleuse, que cette ville est bien heureuse de vous avoir, et que toute l'Italie qui vous admire, Tisbe, envie ces padouans que vous plaignez tant ? Ah ! toute cette foule qui vous applaudit m'importune. Je meurs de jalousie quand je vous vois si belle pour tant de

regards. Ah, Tisbel — Qu'est-ce donc que cet homme masque à qui vous avez parlé ce soir entre deux portes?

LA TISBE.

Pardon, Tisbe, je ne vous ferai plus de questions. — C'est fort bien. Cet homme, monseigneur, c'est Virgilio Tasca.

ANGELO

LA TISBE.

ANGELO

Mon lieutenant ?

Votre sbire.

Et que lui vouliez-vous?

LA TISBE.

\^us seriez bien attrapé, s'il ne me plaisait pas de vous le dire.

ANGELO

Tisbe!...

LA TISBE.

Non, tenez, je suis bonne, voilà l'histoire. Vous savez qui je suis, rien, une fille du peuple, une comédienne, une chose que vous caressez aujourd'hui et que vous briserez demain. Toujours en jouant. Eh bien! si peu que je sois, j'ai eu une mcre. Savez- vous ce que c'est que d'avoir une mère .^ en avez-vous eu une, vous.'^savez-vous ce que c'est que d'être enfant, pauvre enfant, faible, nu, misérable, affamé, seul au monde, et de sentir que vous avez auprès de vous, autour de vous, au-dessus de vous, marchant quand vous marchez, s'arrctant quand vous vous arrêtez, souriant quand vous pleurez, une femme. . . — non, on ne sait pas encore que c'est une femme, — un ange qui est là, qui vous regarde, qui vous apprend à parler, qui vous apprend à rire, qui vous apprend à aimer! qui réchauffe vos doigts dans ses mains, votre corps dans ses genoux, votre âme dans son cœur! qui vous donne son lait quand vous êtes petit, son pain quand vous êtes grand, sa vie toujours! à qui vous dites ma mère! et qui vous dit mon enfant! d'une manière si douce que ces deux mots-là réjouissent Dieu! — Eh bien! j'avais une mère comme cela, moi. C'était une pauvre femme sans mari, qui chantait des chansons morlaques dans les places publiques de Brescia. J'allais avec elle. On nous jetait quelque monnaie. C'est ainsi que j'ai commencé. Ma mère se tenait d'habitude au pied de la statue de Gatta-Melata. Un jour, il paraît que dans la chanson qu'elle chanuit sans y rien comprendre il y avait quelque rime offensante pour la seigneurie de Venise, ce qui faisait rire autour de nous les gens d'un ambassadeur. Un sénateur passa. Il regarda, il entendit, et dit au capitainegrand qui le suivait : A la potence cette femme! Dans l'état de Venise, c'est bientôt fait. Ma mère fut saisie sur-le-champ. Elle ne dit rien, à quoi bon.'^

mrBiMCRIK HATIOniLE.

146 ANGELO

m*embrassa avec une grosse larme qui tomba sur mon front, prit son crucifix et se laissa garrotter. Je le vois encore, ce crucifix. En cuivre poli. Mon nom, Tisbcj est grossièrement écrit au bas avec la pointe d'un stylet. Moi, j'avais seize ans alors, je regardais ces gens lier ma mère, sans pouvoir parler, ni crier, ni pleurer, immobile, glacée, morte, comme dans un rêve. La foule se taisait aussi. Mais il y avait avec le sénateur une jeune fille qu'il tenait par la main, sa fille sans doute, qui s'émut de pitié tout à coup. Une belle jeune fille, monseigneur. La pauvre enfant! elle se jeta aux pieds du sénateur, elle pleura tant, et des larmes si suppliantes et avec de si beaux yeux, qu'elle obtint la grâce de ma mère. Oui, monseigneur. Quand ma mère fut déliée, elle prit son crucifix, — ma mère, — et le donna à la belle enfant en lui disant : Madame, gardez ce crucifix, il vous portera bonheur. Depuis ce temps, ma mère est morte, sainte femme j moi je suis devenue riche, et je voudrais revoir cette enfant, cet ange qui a sauvé ma mère. Qui sait.'^ elle est femme maintenant, et par conséquent malheureuse. Elle a peut-être besoin de moi à son tour. Dans toutes les villes où je vais, je fais venir le sbire, le barigel, l'homme de police, je lui conte l'aventure, et à celui qui uouvera la femme que je cherche je donnerai dix mille sequins d'or. Voili pourquoi j'ai parlé tout à l'heure entre deux portes à votre barigel Virgilio Tasca. Etes- vous content?

ANGELO

Dix mille sequins d'ori Mais que donnerez-vous à la femme elle-même, quand vous la retrouverez?

LA TISBE.

Ma vie, si elle veut.

ANGELO

Mais à quoi la reconnaîtrez-vous?

LA TISBE.

Au crucifix de ma mère.

Bah! elle l'aura perdu.

LA TISBE.

Oh non! on ne perd pas ce qu'on a gagné ainsi.

ANGELO, apercevant Homodei.

Madame! madame! il y a un homme là! savez- vous qu'il y a un homme là? qu'est-ce que c'est que cet homme?

LA TISBE, éclatant de rire.

Hé, mon Dieu! oui, je sais qu'il y a un homme là, et qui dort, encore! et d'un bon sommeil! N'allez-vous pas vous effaroucher aussi de celui-là? c'est mon pauvre Homodei.

ANGELO

Homodci! qu'est-ce que c'est que cela, Homodei?

LA TISBE.

Cela, Homodei, c'est un homme, monseigneur, comme ceci, laTisbe, c'est une femme. Homodei, monseigneur, c'est un joueur de guitare que monsieur le primicier de Saint-Marc, qui est fort de mes amis, m'a adresse dernièrement avec une lettre, que je vous montrerai, vilain jaloux! et même à la lettre était joint un présent.

ANGELO

Comment?

Oh! un vrai présent vénitien. Une boîte qui contient simplement deux flacons j un blanc, l'autre noir. Dans le blanc, il y a un narcotique très puissant qui endort pour douze heures d'un sommeil pareil à la mortj dans le noir, il y a du poison, de ce terrible poison que Malaspina fit prendre au pape dans une pilule d'aloès, vous savez? Monsieur le primicier m'écrit que cela peut servir dans l'occasion. Une galanterie, comme vous voyez. Du reste, le révérend primicier me prévient que le pauvre homme, porteur de la lettre et du présent, est idiot. Il est ici, et vous auriez dû le voir, depuis quinze jours, mangeant à l'office, couchant dans le premier coin venu, à sa mode, jouant et chantant en attendant qu'il s'en aille à Vicence. Il vient de Venise. Hélas! ma mère a erré ainsi. Je le garderai tant qu'il voudra. Il a quelque temps égayé la compagnie ce soir. Notre fête ne l'amuse pas, il dort. C'est aussi simple que cela.

ANGELO

Vous me répondez de cet homme?

LA TISBE.

Allons, vous voulez rire! La belle occasion pour prendre cet air effaré! un joueur de guitare, un idiot, un homme qui dort! Ah çà, monsieur le podesta, mais qu'est-ce que vous avez donc? Vous passez votre vie à faire des questions sur celui-ci, sur celui-là. Vous prenez ombrage de tout. Est-ce jalousie, ou est-ce peur?

ANGELO

L'une et l'autre.

LA TISBE.

Jalousie, je le comprends, vous vous croyez obligé de surveiller deux femmes. Mais peur! vous le maître, vous qui faites peur à tout le monde, au contraire !

ANGELO

ANGELO

Première raison pour trembler. (Se rapprochant d'elle et parlant bas.) — Écoutez, Tisbc. Oui, vous Tavcz dit, oui, je puis tout ici 5 je suis seigneur, despote et souverain de cette ville 5 je suis le podesta que Venise met sur Padouc, la grifFe du tigre sur la brebis. Oui, tout-puissant j mais, tout absolu que je suis, au-dessus de moi, voyez-vous, Tisbe, il y a une chose grande et terrible et pleine de ténèbres 5 il y a Venise. Et savez- vous ce que c'est que Venise, pauvre Tisbe? Venise, je vais vous le dire, c'est l'inquisition d'état, c'est le conseil des Dix. Oh! le conseil des Dix! parlons-en bas, Tisbe, car il est peut-être là quelque part qui nous écoute. Des hommes que pas un de nous ne connaît, et qui nous connaissent tous. Des hommes qui ne sont visibles dans aucune cérémonie, et qui sont visibles dans tous les échafeuds. Des hommes qui ont dans leurs mains toutes les têtes, la vôtre, la mienne, celle du doge, et qui n'ont ni simarre, ni étole, ni couronne, rien qui les désigne aux yeux, rien qui puisse vous faire dire : celui-ci en est! un signe mystérieux sous leurs robes, tout au plus 5 des agents partout, des sbires partout, des bourreaux partout. Des hommes qui ne montrent jamais au peuple de Venise d'autres visages que ces mornes bouches de bronze toujours ouvertes sous les porches de Saint-Marc, bouches fetales que la foule croit muettes et qui parlent cependant d'une façon bien haute et bien terrible, car elles disent à tout passant : dénoncez! — Une fois dénoncé, on est pris. Une fois pris, tout est dit. A Venise, tout se fait secrètement, mystérieusement, sûrement. Condamné, exécuté 5 rien à voir, rien à dire 5 pas un cri possible, pas un regard utile j le patient a un bâillon, le bourreau un masque. Que vous parlais-je d'échafauds tout à l'heure ? je me trompais. A Venise, on ne meurt pas sur l'échafeud, on disparaît. Il manque tout à coup un homme dans une famille. Qu'est-il devenu.^ les plombs, les puits, le canal Orfeno le savent. Quelquefois on entend quelque chose tomber dans l'eau la nuit. Passez vite alors! Du reste, bals, festins, flambeaux, musiques, gondoles, théâtres, carnaval de cinq mois, voilà Venise. Vous, Tisbe, ma belle comédienne, vous ne connaissez que ce côté-là j moi, sénateur, je connais l'autre. Voyez- vous, dans tout palais, dans celui du doge, dans le mien, à l'insu de celui qui l'habite, il y a un couloir secret, perpétuel trahisseur de toutes les salles, de toutes les chambres, de toutes les^ alcôves j un corridor ténébreux dont d'autres que vous connaissent les portes et qu'on sent serpenter autour de soi sans savoir au juste où il est 5 une sape mystérieuse où vont et viennent sans cesse des hommes inconnus qui font quelque chose. Et les vengeances personnelles qui se mêlent à tout cela et qui cheminent dans cette ombre! Souvent la nuit je me dresse sur mon séant, j'écoute, et j'entends des pas dans mon mur. Voilà sous quelle pression je vis, Tisbe. Je suis sur Padoue, mais ceci est sur moi. J'ai mission de dompter Padoue. Il m'est ordonné d'être terrible. Je ne suis despote qu'à condition d'être tyran. Ne me demandez jamais la grâce de qui que

ce soit, à moi qui ne sais rien vous refuser, vous me perdriez. Tout m'est permis pour punir, rien pour pardonner. Oui, c'est ainsi. Tyran de Padoue, esclave de Venise. Je suis bien surveillé, allez. Oh! le conseil des Dix! Mettez un ouvrier seul dans une cave et feiites-lui faire une serrure 5 avant que la serrure soit finie, le conseil des Dix en a la clef dans sa poche. Madame! madame! le valet qui me sert m'espionne, l'ami qui me salue m'espionne, le prêtre qui me confesse m'espionne, la femme qui me dit : je t'aime, — oui, Tisbe, — m'espionne!

LA TISBE.

Ah! monsieur!

ANGELO

Vous ne m'avez jamais dit que vous m'aimiez. Je ne parle pas de vous, Tisbe. Oui, je vous le répète, tout ce qui me regarde est un œil du conseil des Dix, tout ce qui m'écoute est une oreille du conseil des Dix, tout ce qui me touche est une main du conseil des Dix. Main redoutable, qui tâte longtemps d'abord et qui saisit ensuite brusquement! Oh! magnifique podcsta que je suis, je ne suis pas sûr de ne pas voir demain apparaître subitement dans ma chambre un misérable sbire qui me dira de le suivre, et qui ne sera qu'un misérable sbire, et que je suivrai! Où? dans quelque lieu profond d'où il ressortira sans moi. Madame, être de Venise, c'est pendre à un fil. C'est une sombre et sévère condition que la mienne, madame, d'être là, penché sur cette fournaise ardente que vous nommez Padoue, le visage toujours couvert d'un masque, faisant ma besogne de tyran, entouré de chances, de précautions, de terreurs, redoutant sans cesse quelque explosion, et tremblant à chaque instant d'être tué roide par mon œuvre comme l'alchimiste par son poison! — Plaignez-moi, et ne me demandez pas pourquoi je tremble, madame!

LA TISBE.

Ah, Dieu! affreuse position que la voue, en effet.

ANGELO

Oui, je suis l'outil avec lequel un peuple torture un autre peuple. Ces outils-là s'usent vite et se cassent souvent, Tisbe. Ah! je suis malheureux. Il n'y a pour moi qu'une chose douce au monde, c'est vous. Pourtant je sens bien que vous ne m'aimez pas. Vous n'en aimez pas un autre, au" moins ?

LA TISBE.

Non, non, calmez-vous.

ANGELO

Vous me dites mal ce non-là.

IJO ANGELO.

LA TISBE.

Ma foi! je vous le dis comme je peux.

ANGELO

Ah! ne soyez pas à moi, j y consens j mais ne soyez pas à un autre! Tisbe! Que je n'apprenne jamais qu'un autre...

LA TISBE.

Si vous croyez que vous êtes beau quand vous me regardez comme cela!

Ah! Tisbe, quand m'aimerez- vous ?

LA TISBE.

Quand tout le monde ici vous aimera.

ANGELO

Hélas! — C'est égal, restez à Padouc. Je ne veux pas que vous quittiez Padoue, en tendez- vous ? Si vous vous en alliez, ma vie s'en irait. — Mon Dieu! voici qu'on vient à nous. Il y a longtemps déjà qu'on peut nous voir parler ensemble j cela pourrait donner des soupçons à Venise. Je vous laisse. (S'arrctant et moQtrant Homodci.) — Vous me répondez dc Cet homme .^

LA TISBE.

Comme d'un enfant qui dormirait là.

ANGELO

C'est votre frère qui vient. Je vous laisse avec lui. (Il sort.)

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