‹ Œuvres complètes. ThéatreChapitre 75 sur 336 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

CATARINA, DAFNE, RODOLFO, caché sur le balcon. CATARINA.

Plus d'un mois! sais-tu qu'il y a plus d'un mois, Dafne? Oh! c'est donc fini. Encore si je pouvais dormir, je le verrais peut-être en rêve. Mais je ne dors plus. Où est Reginella.'^

DAFNE

Elle vient de monter dans sa chambre, où elle s'est mise en prière. Vais-je l'appeler pour qu'elle vienne servir madame ?

Laisse-la servir Dieu. Laisse-la prier. Hélas! moi, cela ne me fait rien de prier!

DAFNE

Fermerai-je cette fenêtre, madame.^

I/o ANGELO.

CATARINA

Cela tient à ce que je souffre trop, vois-tu, ma pauvre Dafne. Il y a pourtant cinq semaines, cinq semaines éternelles que je ne Tai vu ! — Non, ne ferme pas la fenêtre. Cela me rafraîchit un peu. J'ai la tête brûlante. Touche. — Et je ne le verrai plus! Je suis enfermée, gardée, en prison. C'est fini. Pénétrer dans cette chambre, c'est un crime de mort. Oh! je ne voudrais pas même le voir. Le voir ici! je tremble rien que d'y songer. Hélas, mon Dieu! cet amour était donc bien coupable, mon Dieu! Pourquoi est-il revenu à Padoue? pourquoi me suis-jc laissé reprendre à ce bonheur qui devait durer si peu ? Je le voyais une heure de temps en temps. Cette heure, si étroite et si vite fermée, c'était le seul soupirail par où il entrait un peu d'air et de soleil dans ma vie. Maintenant tout est muré. Je ne verrai plus ce visage d'où le jour me venait. Oh! Rodolfo! Dafne, dis-moi la vérité, n'est-ce pas que tu crois bien que je ne le verrai plus.'^

DAFNE

Madame...

CATARINA

Et puis, moi, je ne suis pas comme les autres femmes. Les plaisirs, les fêtes, les distractions, tout cela ne me ferait rien. Moi, Dafne, depuis sept ans, je n'ai dans le cœur qu'une pensée, l'amour, qu'un sentiment, l'amour, qu'un nom, Rodolfo. Quand je regarde en moi-même, j'y trouve Rodolfo, toujours Rodolfo, rien que Rodolfo! Mon âme est faite à son image. Voistu, c'est impossible autrement. Voilà sept ans que je l'aime. J'étais toute jeune. Comme on vous marie sans pitié! Par exemple, mon mari, eh bien, je n'ose seulement pas lui parler. Crois-tu que cela fasse une vie bien heureuse.'^ Quelle position que la mienne! Encore si j'avais ma mère.

DAFNE

Chassez donc toutes ces idées tristes, madame.

CATARINA

Oh! par des soirées pareilles, Dafne, nous avons passé, lui et moi, de bien douces heures. Est-ce que c'est coupable tout ce que je te dis là de lui.'^ Non, n'est-ce pas? Allons, mon chagrin t'afflige, je ne veux pas te faire de peine. Va dormir. Va retrouver Reginella.

DAFNE

Est-ce que madame ?. . .

CATARINA

Oui, je me déferai seule. Dors bien, ma bonne Dafne. Va.

DAFNE

Que le ciel VOUS garde cette nuit, madame!

Elle sort par la porte de l'oratoire.

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