SCÈNE VI. CATARINA, LA TISBE, ANGELO
ANGELO, sans voir la Tisbe, qui est restée pr^s du balcon.
Qu'est-ce que cela signifie, madame? Il me semble que je viens d'entendre du bruit chez vous.
CATARINA
Monsieur. . .
ANGELO
Comment se fait-il que vous ne soyez pas couchée à cette heure ?
CATARINA
C'est que. . .
ANGELO
Mon Dieu, vous êtes toute tremblante. Il y a quelqu'un chez vous, madame !
LA TISBE, s'avançant du fond du théâtre.
Oui, monseigneur. Moi.
ANGELO
Vous, Tisbe!
LA TISBE.
Oui, moi.
ANGELO
Vous ici! au milieu de la nuit! Comment se fàit-il que vous soyez ici, que vous y soyez à cette heure, et que madame. ..
LA TISBE.
Soit toute tremblante.'* Je vais vous dire cela, monseigneur. Écoutezmoi. La chose en vaut la peine.
CATARINA, }k part.
Allons! c'est fini.
l82 ANGELO.
LA TISBE.
Voici, en deux mots. Vous deviez être assassiné demain matin.
ANGELO
Moi!
LA TISBE.
En VOUS rendant de votre palais au mien. Vous savez que le matin vous sortez ordinairement seul. J'en ai reçu l'avis cette nuit même, et je suis venue en toute hâte avertir madame qu'elle eût à vous empêcher de sortir demain. Voilà pourquoi je suis ici, pourquoi j'y suis au milieu de la nuit, et pourquoi madame est toute tremblante.
CATARINA, ï part.
Grand Dieu! qu'est-ce que c'est que cette femme .^
ANGELO
Est-il possible.'* Eh bien, cela ne m'étonne pas. Vous voyez que j'avais bien raison quand je vous parlais des dangers qui m'entourent. Qui vous a donné cet avis.'*
LA TISBE.
Un homme inconnu, qui a commencé par me faire promettre que je le laisserais évader. J'ai tenu ma promesse.
Vous avez eu tort. On promet, mais on fait arrêter. Comment avez-vous pu entrer au palais ?
LA TISBE.
L'homme m'y a fait entrer. Il a trouvé moyen d'ouvrir une petite porte qui est sous le pont Molino.
ANGELO
Voyez-vous cela! Et pour pénétrer jusqu'ici.'*
LA TISBE.
Eh bien! et cette clef, que vous m'avez donnée vous-même.'*
ANGELO
Il me semble que je ne vous avais pas dit qu'elle ouvrît cette chambre.
LA TISBE.
Si vraiment. C'est que vous ne vous en souvenez pas.
ANGELOy ipercevant le manteau.
Qu'est-ce que c'est que ce manteau ?
LA TISBE.
C'est un manteau que Thomme m*a prêté pour entrer dans le palais. J'avais aussi le chapeau, je ne sais plus ce que j'en ai fait.
Penser que de pareils hommes entrent comme ils veulent chez moi ! Quelle vie que la mienne! J'ai toujours un pan de ma robe pris dans quelque piège. Et dites-moi, Tisbc...
LA TISBE.
Ah! remettez à demain les autres questions, monseigneur, je vous prie. Pour cette nuit, on vous sauve la vie, vous devez être content. Vous ne nous remerciez seulement pas, madame et moi.
ANGELO
Pardon, Tisbc.
LA TISBE.
Ma litière est en bas qui m'attend. Me donncrcz-vous la main jusque-là ? Laissons dormir madame à présent.
ANGELO
Je suis à vos ordres, dona Tisbe. Passons par mon appartement, s'il vous plaît, que je prenne mon épée. (Allant l la grande porte du fond.) — Holà! des flambeaux!
LA TISBE.
Elle prend Catarina \ pan sur le devant du théâtre.
Faites-le évader, tout de suite. Par où je suis venue. Voici la clef. (Se tournant vers l'oratoire.) — Oh! cette porte! Oh! que jc souffre! Ne pas même savoir réellement si c'est lui !
ANGELO y qui revient.
Je VOUS attends, madame.
LA TISBE, k part.
Oh! si je pouvais seulement le voir passer! Aucun moyen! Il faut s'en aller! Oh!... (A Angclo.) — Allons! venez, monseigneur.
CATARINA, les regardant sortir.
C'est donc un rêve!
184 ANGELO