DESESPOIRS AMOUREUX
;sloigné de vos yeux , où j'ay laissé mon ame , Je n'ay de sentiment que celuy du mal-heur, Et, sans un peu d'espoir qui luit parmy ma flame. Mon trespas eust esté ma dernière douleur. Pleust au Ciel qu'aujourd'huy la terre eust quitté Tonde, Que les raiz du soleil fussent absens des Cieux , Que tous les eslemens eussent quitté le monde,
Desespoirs AHOURE ux. 207
Et que je n'eusse point abandonné vos yeux.
Un arbre que le vent emporte à ses racines , Une ville qui void desmolir son ramparl, Le faiste d'une tour qui tombe en ses ruines , N'ont rien de comparable à ce sanglant despart.
Depuis, vostre Damon ne sert plus que de nombre ; Mes sens de ma douleur s'en vontdesjà ravis; Je ne suis plus vivant, et passerois pour ombre Sinon que mes souspirs descouvrent que je vis.
Mon ame est dans les fers , mon sang est dans la flame , Jamais mal- heur ne fut à mon mal-heur esgal ; J ay des vautours au sein , j'ay des serpens dans l'ame , Et vos traicts, qui me font encore plus de mal.
Errant depuis deux mois de province en province. Je traine avecques moy la fortune et l'amour ; L'un oblige mes pas "a courtiser mon prince , L'autre oblige mes sens à vous faire la cour.
Des plus rares beautez en ce fascheux voyage , Où jadis pour aymer les dieux fussent allez. M'ont assez prodigué les traicts de leur visage ; Mais cen'estoit qu'horreur à mes yeux désolez. Par tout où loing de toy la fortune me traine, le jure par tes yeux que tout mon entretien N'est que d'entretenir ma vagabonde peine, Et qu'il me souvient moins de mon nom que du tien.
En ma condition, d'où mille soins ne partent , L'entendement me laisse et tout conseil me fuit ; Tous autres pensemens de mon ame s'escartent Au souvenir du tien, qui sans cesse me suit.
Que ta fidélité se forme à mon exemple ; Fuy comme moy la presse , hay comme moy la cour , Ne fréquente jamais bal , promenoir ny temple , Et que nos deytez ne soyent rien que l'amour.
Tout seul dedans ma chambre, où j'ay faict ton église, Ton image est mon Dieu, mes passions, ma foy ;
2o8 Stances.
Si pour me divertir amour veut que je lise,
Ce sont vers que luymesme a composé pour moy.
Dans le trouble importun des soucis de la guerre Chacun me voit chagrin, car il semble , à me voir, Que je fais des projects pour conquérir la terre, Et mes plus hauts desseins ne sont que de t'avoir.
STANCES
'ai trop d'honneur d'astre amoureux, Et voy bien que les plus heureux Ont droict de me porter envie ; Mais, quoy que menasse le sort,
Je puis bien deffier la mort.
Puisque vous possédez ma vie. Les plus devotieux mortels,
Rendant leur service aux autels
Qu'on dresse "aux deitez suprêmes ,
Ne font brusler que de l'encens ,
Et pour vous adorer je sens
Que je me suis bruslé moy-mesme.
Les roys ont de divers honneurs :
Leurs esclaves sont des seigneurs ,
Les elemens sont leur partage,
Toute la terre est leur maison;
Moy je n'ay rien qu'une prison ,
Mais je l'estime davantage.
Stances. 209
STANCES
uand tu me vois baiser les bras , Que tu poses nuds sur tes draps »
Bien plus blancs que le linge mesme ; Qand tu sens ma bruslante main
Se pourmener dessus ton sein,
Tu sens bien , Cloris , que je t'ayme. Comme un dévot devers les cieux ,
Mes yeux tournez devers tes yeux ,
A genoux auprès de ta couche ,
Pressé de mille ardens désirs ,
Je laisse sans ouvrir ma bouche
Avec toy dormir mes plaisirs.
Le sommeil , aise de t'avoir ,
Empesche tes yeux de me voir
El te retient dans son empire
Avec si peu de liberté
Que ton esprit tout arresté
Ne murmure ny ne respire.
La rose en rendant son odeur ,
Le soleil donnant son ardeur ,
Diane et le char qui la trame ,
Une Naïade dedans Teau ,
Et les Grâces dans un tableau ,
Font plus de bruict que ton haleine.
Là, je souspire auprès de toy ,
Et, considérant comme quoy
Ton œil si doucement repose ,
Je m'écrie : 0 Ciel ! peux-tu bien
Tirer d'une si belle chose
Un si cruel mal que le mien!
2to Stances.
STANCES
e jure le jour qui me luit Et la froide horreur de la nuict I Où la tristesse me convie Que le temps de mon amitié Doit plus durer de la moitié Que ne faict celuy de ma vie.
Alors que mon suprême jour M'aura porté dans le séjour Des âmes mieux favorisées , Mon ame versera des pleurs Qui feront naistre mille fleurs Dans les campagnes Elizées.
Ce doux et ce poignant soucy , Le mesme qui me touche icy , Reviendra dans mon ame morte , Et les esprits qui me verront , Approchant mon feu, jureront Qu'ils n'en ont point veu de la sorte.
Après moy d'un amour flatteur Quelque infidelle serviteur Surprendra tes désirs novices , Et tu n'as point assez de foy Pour permettre que mes services Te fassent souvenir de moy.
Je te conjure par tes yeux , Quej'ayme et que j'honore mieux Ny que le ciel ny que la terre , Tost ou tard de t'en repentir, Car le Ciel te feroit sentir Quelque pointe de son tonnerre.
Stances. an
STANCES
la frayeur de la mort esbranle le plus ferme; Il est bien mal-aisé
'Que, dans le desespoir et proche de son terme, L'esprit soit appaisé.
L ame la plus robuste et la mieux préparée
Aux accidens du sort, Voyant auprès de soy sa fin toute asseurée ,
Elle s'estonne fort.
Le criminel pressé de la mortelle crainte
D'un supplice douteux Encore avec espoir endure la contrainte
De ses liens honteux.
Mais , quand l'arrest sanglant a résolu sa peine
Et qu'il voit le bourreau , Dont l'impiteuse main luy détache une chaîne
Et luy met un cordeau, 11 n'a goutte de sang qui ne soit lors glacée;
Son âme est dans les fers ; L'image du gibet luy monte à la pensée.
Et l'effroy des enfers.
L'imagination de cet objet funeste
Luy trouble la raison.
Et, sans qu'il ait du mal, il a pis que la peste
Et pis que le poison.
Il jette malgré luy les siens dans sa destresse *
Et traine en son malheur Des gens indifferens, qu'il voit parmy la presse
Pasles de sa douleur.
Par tout dedans la Grève il voit fendre la terre ;
La Seine est l'Acheron ; Chaque rayon du jour est un traict de tonnerre,
212 Consolation
Et chaque homme Charon.
La consolation que le prescheur apporte
Ne luy faict point de bien , Car le pauvre se croit une personne morte ,
Et n'escouleplus rien.
Les sens sont retirez, il n a plus son visage,
Et, dans ce changement.
Ce seroit estre fol de conserver l'usage
D'un peu de jugement.
La nature, de peine et d'horreur abbatue,
Quitte ce malheureux ; Il meurt de mille morts, et le coup qui le tue