I: • ta elle dans la proportion du brin
pîiie. Cet escarpement abrupte qui vous
VOYAGE EN ITALIE. *fl
paraît velouté ça et là de plaques de mousse, est couvert eu effet de sapins et de mélèzes de soixante pieds de haut. Ces brins d'herbe pourraient faire des mâts de navire : ce frisson à la peau de la montagne est une vallée qui cacherait et qui cache souvent un village dans son pli. Ce filet immobile et, blanchâtre, que vous prendriez pour une veine ae neige, c'est un torrent fougueux qui se précipite avec un fracas horrible qu'on n'entend pas.
Rien n'est plus beau et plus agréablement grandiose que le commencement de la route du Simplon, en venant ue Genève ; l'immensité n'exclut pas le charme ; une certaine grâce voluptueuse revêt ces colossales ondulations; les sapins sont d'un vert si frais, si mystérieux, si tendre dans son intensité ; ils ont un port si élégant, si dégagé, si svelte ; ils vous tendent si amicalement les bras sous leurs manches de verdure ; ils savent si bien prendre des airs de colonnes avec leur tronc argenté; ils se retiennent si adroitement en crispant leurs doigts au bord des gouffres ou sur les parois à pic ; les sources babillent si gentiment de leurs voix argentines à côté de vous sous les pierres ou les plantes aquatiques ; les lointains déploient de si jolis tons bleus, les précipices se font si engageants qu'on se sent dans un état d'exaltation extraordinaire et qu'on se lancerait volontiers, la tète la première, dans ces jolis gouffres.
On longe pendant quelque temps un délicieux abîme, au fond duquel la Saltine fait des cabrioles écumeuses et s'échevelle de la façon la plus pittoresque. Les forêts de sapins en voie d'exploitation offrent un aspect singulier. Le tronc des arbres, coupés à quelques pieds de terre, a l'apparence des colonnes plantées dans les cimetières turcs, et l'on se demande avec étonnement comment tant d'Osmanlis se trouvent ainsi enterrés dans une montagne suisse. Quand l'exploitation est récente, l'entaille faite par la hache présente des tons saumon clair qui se rapprochent beaucoup de la chair humaine ; on dirait des
fOYAGB EN ITALIB.
ures faites nu corps de ces nymples que les anciens supposaient habiter l'intérieur des arbres. Le Bapin prend un air intéressai et douloureux; quelquefois la terre lui a manqué sous les pieds et il a glissé à mi-gouffre, retenu en chemin par les brus de quelques amis plus b ilides.
I»e distance ou distance, dos maisons de refuge» mard'un numéro et qui sont au nombre de huit, si notre mémoire ne nous trompe, attendent les voyageurs surpris par quelque orage, quelque fonte de neige on| quelque avalanche. Dans, ces lieux si solitaires, si perdus eu appa- . la pensée humaine vous accompagne partout et vous [ue vous vous croyez seul entre la nature et aoyé'danslevasteseinde l'immensité, un cantonnier qui casse humblement des pierres et s'occupe à combler l'ornière qui ferai! verservotre voilure, vous rappelle au Benlimentde la solidarité générale. Dans ce profond isolement un de vos frères travaille pour vous ; un troupeau de chèvres effrayées grimpe le long des murailles à pic formées par le roc, sautelanl d'aspérités en aspérités avec une agilité incroyable malgré les cris du chevrier qui les rappelle; une pièce de terrain cultivée apparaît tout à d ois un endroil invraisemblable ; un groupe d dique que là on aime et Ton hait, l'on jouit et l'on souffre, l'on vit et l'on meurt, comme dans la pli i la ville; de^> cabanes isolées trahissent des cœurs qui ont la force de Bupporfer Bans accablement le spectacle d.- l'immensité h de rester face à face avec Dieu, en dehors d.' toute distraction hum due.
Arrivé à un endroit où la vallée se tranche en une procoupure, <>ù se jettent tous les torrents et ton1 q i ruissellenl de la montagne et traversent la route ; a franchit un pOUt
sont d'une hauteur pr< ' l'on commci. ' h' une autre •
>uve le i
VuYAGE EN ITALIE. 2*
bâtiments reliés entre eux par une galerie couverte en forme de pont.
Le mont Alost, que Ton avait toujours vu au fond de la perspective, cache sa tête neigeuse à l'horizon et l'on a devant soi le Pflecht-Horn avec sa calotte de glaces d'où filtrent des torrents, et un peu plus loin le Schœn-Horn, encapuchonné de nuages : les sapins deviennent plus rares, la végétation s'appauvrit sensiblement. Cependant des plantes courageuses continuent à tenir compagnie a l'homme et rappellent l'idée de la vie dans ces lieux où tout paraîtrait mort. Le rhododendron étale sa verdure vivace et sa belle fleur qu'on appelle ici la rose des Alpes : la gentiane bleue, les saxifrages, le cornillet moussier à fleurs roses, le myosotis aux petites étoiles de turquoise escaladent bravement la montagne avec vous, profitant d'un filet d'eau, d'un peu de terre au creux d'un roc, d'une fissure de schiste, du moindre accident favorable : l'homme, lui, ne renonce jamais. Il bâtit jusque dans la glace, au risque d'être emporté par les eaux et les neiges ; il semble mettre son amour-propre à habiter les lieux inhabitables.
Nous étions parvenu à peu près au point culminant de la route, quelque chose comme cinq mille pieds au-dessus du niveau de la mer. 11 n'y avait plus entre nous et le ciel que le glacier de Pflecht-Horn, d'où se précipitaient quatre torrents presque perpendiculaires : quatre trombes d'écume et de fange. L'on voyait distinctement le premier de ces torrents jaillir de l'angle du glacier par une arcade d'un vert cristallin ; c'était étrange et beau, de voir accourir du haut de ce pic cette eau savonneuse et poussiéreuse qui passe par-dessus la route, recouverte en cet endroit d'une galerie voûtée que les infiltrations ont tapissée de stalactites et qui a maintenant l'air d'une grotte naturelle ; des ouvertures permettent de voir en-dessous de la cataracte, qui tombe à l'abîme en mugissant. Les autres eaux grondaient et fuyaient en fusées d'argent, en écumes neigeuses, avec un bruit et une turbulence inimaginables. Le
?: V V Gl I "N ITALIE.
spectacle était d'une sauvagerie loul àfaii romantique. Le PAecht-Horn, à cette hauteur, ae présente plus que des I décharnées, des rochers, des glaces, des neiges, des eaux torrentueuses; la peau do la planète apparaît dans toute sa nudité, que quelque nuage compatissant vient voiler de temps à autre de son manteau de ouate.
A partir 'de là le chemin commence à descendre, on quitte le versant helvétique pour le versant italien. Chose bizarre! Dès que nous eûmes Franchi la crête qui sépare les deux régions, nous fûmes frappé par l'extrême différence de la température. Sur le versant helvétique, il Taisait un temps charmant, doux, tiède et lumineux ; sur le versant italien soufflait une bise glaciale, et de grands
es paivils à des brouillards passaient sur nous en
nous enveloppant : le froid riait atroce et surtout sensible
contraste. Le paletot et le manteau que nous ne
manquions jamais d'emporter lorsque nous allions dans le
Midi suffisaient à peine pour nous empêcher de claquer
lents.
L'ancien hospice du Simplon s'aperçoit sur un plateau inférieur, à la droite du chemin, en venant de Suisse;
mu bâtiment jaunâtre, surmonté d'un clocher asseï
liant. Le nouvel hospice, beaucoup pins vaste, est à gau- « lie; on y reçoit les voyageurs en péril ou fatigués et on leur prodigue gratuitement les soins que réclame leur état. I e> personnes riches donnent quelque chose pour
i •. Au moment où HOUS passions devant l'hospice, il
en sortait <\rux prêtres, l'un jeune et l'antre vieux, mats
d'une vieill adaient ensemble du
de rit. die; ils portaient tous deux le chapeau â bords
, 1 g culottes courtes, les bas noirs, les souliers
à boni les; l'ancien costume de prêtre, avec l'aisance et
!■' i i tiques dans les pays vraiment
religieux.
<jne l'on croirait devoir loux et plus riant en approchant de l'Italie,
prend au contraire une âpreté et une sauvagerie extraordinaires. On dirait que la nature s'est fait un jeu des prévisions, ou qu'elle a voulu préparer un repoussoir, comme disent les peintres, pour les gracieuses perspectives qui vont se dérouler. Ce renversement est trèscurieux : c'est la Suisse qui est italienne et l'Italie qui est suisse, dans cette étonnante route du Simplon.
Du point où la descente se prolonge au village du Simplon, il y a deux lieues encore qui se font rapidement : on traverse plusieurs fois un torrent très-tapageur et trèsconvulsif, sur lequel passe une source conduite dans des tuyaux en bois en manière d'aqueduc vers les prairies qu'elle doit arroser.
Tout en cheminant, nous comparions ces montagnes aux différentes Sierras espagnoles que nous avons parcourues. Rien n'est plus différent : la Sierra Morena, avec ses grandes assises de marbre rouge, ses chênes verts et ses lièges ; la Sierra Nevada, avec ses torrents diamantés où trempent des lauriers-roses, ses plis et ses reflets de satin gorge de pigeon, ses pics qui rougissent le soir comme des jeunes filles à qui on parle d'amour ; les Alpujaras, avec leurs escarpements baignés par la mer, leurs vieilles villes moresques et leur tours de vigie perchées sur quelque plateau inaccessible, leurs pentes où le gazrm brûlé ressemble à une peau de lion ; la Sierra de Guadarrana, tout hérissée de masses de granit bleuâtre qu'on prendrait pour des dolmen et des peulven celtiques, ne ressemblent en rien aux Alpes, et la nature, au moyen d'éléments en apparence semblables, sait produire des effets variés,
i.t BIMPLON, 00M0 D'OSSOLA, LUCIANO ZANK
Le village du Simplon se compose de quelques maisons agglomérées au bord de la roule, et qui trouvent une source d'aisance dans le passage des voyageurs. L'on i êta pour dîner dans une auberge assez propre. La salle à manger était tendue d'un papier en grisaille reliant la conquête des Indes par les Anglais, et qui eûl pu servir d'illustration à la guerre du Nizam de Méry, à cause du mélange de lords et de bralinns, de ladies et de bayadéres, de calèches e! de palanquins, de chevaux et hauts, de péons à moitié nus et de laquais en livrée, de cipayes et de horse-guards, qui fait de celte tenture Qcyclopéd e indienne, bonne à consulter en attendant la soupe : plusieurs artistes facétieux se sont permis d.' mettre des moustaches à la grande bayadère, une pipe a lady Williams Bentinck, un bonnet de colon au gouir et une queue phalanstérienne au vénérable chef udils; mais ces ornements capricieux ne détruisent harmonie générale. Ce papier Indo-anglai ; gj !n i oit les noms des voyageurs. Quel* plaisants en ont accouplé qui seraient forl étonn ible.
D6al d'1 plub en plu.^ rapides ; la vallée
où la route circule s'étrangle en gorge; les montagnes latérales s'escarpent affreusement: les rochers sont abrupts, perpendiculaires , quelquefois même ils surplombent; leurs parois, qui offrent à chaque instant la trace de la mine, montrent qu'ils n'ont livré passage qu'après une longue résistance, et qu'il a fallu brûler bien de la poudre pour en avoir raison. Les couleurs se rembrunissent et la lumière ne descend plus qu'avec peine au fond des étroites coupures; des taches d'un vert sombre, presque noir, qui sont des forêts de sapins, tigrent les roches fauves et leur donnent un aspect féroce. Les torrents se changent en cascades, et au fond de la fissure gigantesque, qui semble le coup de hache d'un Titan, gronde et tourbillonne la Dovéria, espèce de rivière enragée qui roule, au lieu d'eau, des blocs de granit, des pierres énormes, de la terre en fusion et une fumée blanchâtre ; son lit, beaucoup plus large qu'elle, et où elle se vautre et se tord convulsivement, a l'air de la rue d'une cité cyclopéenne après un tremblement de terre ; c'est un chaos de roches, de quartiers de marbre, de fragments de montagne qui affectent des formes d'entablements, d'architraves, de tronçons de colonnes et de pans de murs; dans d'autres endroits, les pierres blanchies forment d'immenses ossuaires ; on dirait des cimetières de mastodontes et d'animaux antédiluviens, mis à découvert parle passage des eaux. Tout est ruine, ravage, désolation, menace et péril : les arbres arrachés se tordent comme des brins de paille, les rocs entraînés s'entre-choquent avec un bruit terrible, et cependant nous sommes dans la saison favorable. En hiver, le passage doit être quelque chose d'impossible et de formidable. Nous engageons les décorateurs qui voudraient peindre une gorge fantastique pour la fonte des balles du Freyschùtz à venir faire quelques croquis dans la vallée de Gondo.
Cette Dovéria, quelque furieuse et dévorante qu'ell'
M VOYAGE i".\ ITALIB.
i rendu pourtant de grands services; l'homme, sans elle, n'aurait pu Béparer ces masses colossales. Avec son
qui ue connaît pas d'obstacles, elle a frayé le çhc-
minà l'ingénieur. Sou cours est un tracé grossier de la
route. Torrent et rouie se côtoient assidûment Tantôt
c'est le torrent qui empiète mu- la route, tantôt la rouie
ijui empiète sur le torrent. Quelquefois le rocher oppose
uu rempart gigantesque qu'où ue peut franchir ni tour*
ler; alors une galerie creusée dans le roc avec le ciseau
et la mine lève la difficulté. La galerie de Gondo, percée
de deux ouvertures qui en fout le plus admirable souter-
jaiti du mélodrame, est une des plus longues après celle
l>\, qui a deux cent vingt pieds. Elle porte à l'une
extrémités cette courte et noble inscription : Mre
halo 1795, Nap. vnp.
A peu près vers cet endroit, le Frasinone et deux tor-
qui viennent des glaciers du Kosboden se précipitent dans l'abîme avec une fureur et un bruit épouvantant.• suit une corniche en saillie sur le gouffre. Les murailles de rochers se rapprochent encore davantage, rugueux, noirs, hérissés, ruisselants, hors d'aplomb,
et ne laissant voir entre leurs cimes, liantes de deux mille pieds, qu'une étroite bandelette de ciel qui luit bien
loin de vous comme une espérance. En bas est la nuit,
id, la mort ; jamais un rayon de soleil n'arrive jus-
t l'endroit le plus farouchement pittoresque du
\ ii tte nature en désordre, elle roule, tourne
presque toujours à angles droits si très-soudainement. Quoique nous ayons descendu trois fois eu Espagne cette
de monta gn qu'on appelle la Desj
au triple galop, bu milieu d itions du sagal, «lu
,l et du delantero, dans un carillon de coups de
fouet, . DOUS Dfl pouvions nous dé-
motion e olant ain
trois roues, la quatJ par le sabot, qui talon-
naît terriblement, et la tête du cheval sous la main, renâclant au-dessus du vide, le long de pentes très-roides et dégarnies de parapet à presque tous les endroits dangereux. Il semble qu'à toute minute on va verser; cependant cela n'arrive jamais, et les pointes de mélèzes ou de rochers qui se dressent du fond de l'abîme sont privées du plaisir de vous empaler. Tendant la mauvaise saison, ou se sert de traîneaux, et, disent les guides, si le traîneau glisse dans le gouffre, on a le temps de se jeter de côté : avantage touchant !
Après avoir traversé des ponts hardis, des souterrains prodigieux, car il y en a un où tout le poids de la montagne porte sur une pile de maçonnerie, on parvient à une région un peu moins resserrée. La vallée s'évase, la Dovéria s'étale plus à son aise, les nuages et les brouillards amoncelés se dissipent en flocons légers. La lumière filtre moins avare du ciel ; cette teinte grise, verte, glaciale et dure qui caractérise les horreurs alpestres, se réchauffe un peu ; quelques maisons s'enhardissent et montrent le nez à travers des bouquets d'arbres sur des gradins moins escarpés, et bientôt l'on atteint Isella, petit village où se trouve la première douane piemontaise.
La douane est un bâtiment entouré d'un portique à arcades soutenues par des colonnes de granit gris. Sur la muraille nous remarquâmes un cadran solaire à l'état de sinécure, car les ravons de l'astre ne doivent pas parvenir souvent jusqu'à lui. Il porte l'inscription suivante : Torna, tornando il sol, l ombra smarrita, ma non ritorna più l'eta fuggita (L'ombre évanouie revient quand revient le soleil, mais l'âge enfui ne revient plus). Le concetto italien joue déjà dans la pensée philosophique sur torna, tornando, ritorna. Oh ! combien plus simplement terrible nous avertit jadis le cadran de l'église d'Urrugue, en approchant de la frontière d'Espagne, avec ce mot effrayant sur la fuite des heures : Vidnerant omnes, ultima necat (Toutes blessent, la de! nière tue) ! Ghomons
VOYAGE ï:n iT\nr,
n cadrans, nous entendons votre langage; et nous avons fait graver sur notre cachot : Vivere mémento (Souvienstoi de vivre). En passanl devant vous, nous hâtons le pas, 'us-nous fatigué et le Lieu nous plût-il pour planter notre lente; car nous comprenons qu'il faut nous dépécher de visiter cette terre qui doit bientôt nous absorber dans son vaste sein.
Le paysage s'égaye et devient riant. Des charrettes et (tes chars à bœufs vont et viennent, des paysans débusquent {Kir des sentiers latéraux; des paysannes assez jolies, portant une large bande rouge au bas de leur jupe, nous lent avec leur grand œil méridional. De blanches villas, des clochers se relèvent dans des flots de verdure; .ne s'étale en guirlandes et en berceaux ; on sent, à une certaine élégance, qu'on n'est plus en Suisse. La Dovéria continue à rouler dans son lit pierreux, mais à distance respectueuse , comme un compagnon inculte et farouche qui préfère vous quitter à l'entrée de la ville ; pourtant la cVaussée ça et là constellée d'énormes galets, une arche du pont emportée, témoignent de son mauvais caractère. Napoléon, qui bâtissait, pour l'éternisé, n'a pu faire le pont assez solide pour les coupa de tète du torrent : cette gracieuse vallée s'appelle iro.
Un détail assez singulier et peu italien, du moins dans nos idées septentric le parapluie bourgeois,
le rifflard patriarcal, porté par tous les ^ens que nous rencontrions, hommes, femmes et enfants; le mendiant lui-même a son parapluie. Nous comprimes bientôt pourquoi.
Au dernier coude de la route s'élève une chapelle veillant sur un cimetière ; puis l'eu arrive au ponl de Grevola, qui termine avec une merveille tous les prodiges du Simplon. Te pont, qui a deui arches Bupportèea par une pile
l'un.' hauteur immense, car la croix
d'une atteint à peine la balustrade,
ferme la vallée de Domo d'Ossola, qu'on découvre de là \out entière.
A côlé du pont, une passerelle en bois jetée sur la Dovéria sert aux relati >ns des maisons du bourg disséminées sur les deux rives
Italie se présentait a nous sous un aspect inattendu. Au lieu du ciel d'azur, des tons orangés et chauds que nous rêvions, sans penser après tout que l'Italie du nord ne peut avoir le climat de Naples, nous trouvions un ciel nuageux, des montagnes vaporeuses, des perspectives baignées de brumes bleuâtres, un site d'Ecosse lavé par un aquarelliste anglais, un paysage humide, verdoyant, velouté, digne d'être chanté par un poète lakiste.
Pour n'être pas le tableau que nous avions imaginé, celui que nous avions devant les yeux n'en était pas moins très-beau ; ces montagnes qu'estompaient les nuages qui s'effrangeaient en pluie, ces plaines vertes semées de villas, cette route bordée de maisons festonnées de vignes étayées par des piliers de granit, ces jardins fermés par des dalles de pierre mises debout, formaient, malgré l'orage qui se résolvait en averse, un ensemble gracieux et magnifique. Chaque détail de construction révélait déjà un sentiment de la beauté et un soin de la forme qui n'existent ni en France ni en Suisse
Nous approchions de Domo d'Ossola, où nous ne tardâmes pas à entrer sous une pluie battante, qui, pour les raisons que nous avons dites tout à l'heure, ne prenait personne au dépourvu. La place de Domo d'Ossola, taillée en trapèze, est assez pittoresque, avec ses arcades aux piliers trapus, ses balcons projetés en saillie, ses toits débordant, ses galerie à colonnes et ses pavillons surmontés de girouettes.
L'auberge où la diligence s'arrêta était peinturlurée, à la mode italienne, de fresques grossières, ou, pourmieuj dire, de barbouillages en détrempe, représentant de."!
M VOYAGE EH iTAUK
iges entremêlés de palmiers el de plantes exotique.
Autour de la cour centrale régnait, comme <î;ms le patio
mol, une galerie à colonnes grisâtres. Il était sept
heures du Boir, nous no devions partir qu'à doux heures du matin, el il pleuvait comme pour un nouveau déluge. Noua avions diné au village du Simplon, et la ressource
te passer le temps à table nous étail interdite. Nous demandâmes au garçon de l'hôtel si pur hasard il n'y avait telque Bpectacle dans la ville. Le théâtre était fermé, et l'imprésario des marionnettes venait précisément de terminer ses représentations la veille; mais il n'avait pas encore quitté Dorao d'Ossola. L'idée nous vint de nous faire organiser une soirée pour nous tout seul, et nous voilà accompagné d'un guide qui nous croyait fou, sautillant à travers les flaques d'eau, sous les hachures pressées de la pluie, à la recherche du marwnnettùta. Tout on marchant, nous chéri liions à saisir quelques aspects de 1 1 ville. A la clarté mourante du jour, l'on pouvait dém 1er encore sur les murailles des peintures piouses, des statuettes de madones coloriées, éclairées par des larap
L'une de tes fresques avait pour sujet la sainte Vierge tirant les .nues du purgatoire, accompagnée de saint
1 • de saint Protais, (les représentations sont fré-
quentes dans I et le long des routes en Italie; à
chaqu nul de petits monuments avec des ealvaires
en relief et peints au naturel, dos Notre-Dame, ^^^ anges gardiens, on des dévotions particulières au p.r
n'était pas chez lui ; il était allé souper A
et, quoiqu'il y eût de la cruauté à déranger un pauvre homme en train de Loire un pot de un violet en i un morceau de polenta frite, nous eûmes jusqu'au bout !• de notre fantaisie, «-t Luciano Zane (c'est
e nommait l'impri insentit pour 20 IV.,
a moyenne de ses recettes, ;'< non- donner nue repi lation spéciale, charmé, quoique un peu surpris du eu-
VOYAGE EN ITALIE. 3l
price. Il nous demanda une heure pour rassembler son orchestre, prévenir son compère, habiller ses acteurs, mettre en place ses décors et illuminer sa salle.
Au bout d'une heure, sous la pluie qui ne discontinuait pas, nous nous rendîmes au théâtre. Un quinquet plact près d'une pancarte sur laquelle se lisait : si recita, en indiquait la porte. La marmaille de la ville, que nous avions dit de laisser entrer, garnissait déjà les bancs, et c'était plaisir de voir pétiller ces yeux noirs et rire ces jolies bouches roses aux lueurs de lampes doublées par le miroir placé derrière elles comme réflecteur. Rien n'était plus simple que cette salle de spectacle; les quatre murs blanchis à la chaux, quelques lianes, une tribune de bois, et le théâtre élevé de trois ou quatre pieds sur un tréteau. La toile, par un vague souvenir d'art qui ne s'éteint, jamais en Italie, retraçait la fameuse fresque de l'Aurore du Guide, qu'on admire au palais lîospigliosi, et dont la gravure est populaire, mais dans un goût étrusque et caraïbe le plus étrange du monde.
L'orchestre, composé de quatre musiciens typiques, dont l'un battait fortement la mesure avec son pied, joua une courte ouverture, et la toile se leva à notre grande satisfaction et à celle des petites filles, qui se haussaient pour mieux voir.
L'on représenta d'abord Girolamo, calife pour vingtquatre heures, ou les Vivants qui font semblant (Vêlre morts : c'est l'histoire de cet ivrogne des Mille et une Nuits transporté dans le palais par Haroun-al-Raschild et son fidèle Giatfir, mêlée à une intrigue d'opéra-comique que ne désavoueraient pas MM. Scribe et Saint- Georges, et qui peut-être vient d'eux. Girolamo, qui parle le dialecte piémontais, tandis que les autres acteurs se servent de l'italien pur, porte un habit à la française couleur raisin de Corinthe, une perruque ébouriffée, agrémentée d'une queue grotesquement lirebouchonnée. Son masque est grimaçant, sa bouche se tord, les yeux lui
Jî voYvr.r. EN fT.\!iE.
sortent de la tête; il bredouille, gesticule et se démène comme un possédé. Girolamoest un type qui revient dans plusieurs pièces, comme dans Girolatno, maître de musique, Girolamo, médecin malgré lui : c'est une sorte de Sganarelle, mais plus rusé, plus méchant, moins ganache, l'ar certains coins, il ressemblerait à Mayeux : il est sensuel, séducteur, courtisan, et fombe, au besoin, tout cela avec un certain cachet de bêtise et de rusticité que le marionnettiste, qui anime ce nervis alienis mobile lignum, l'ait très-bien senlir; aussi chaque entrée de Girolamo est-elle saluée par de grands éclats de rire.
si un spectacle étrange et qui prend bientôt une inquiétante réalité , qu'une représentation de marionnettes. Jamais caricaturiste ne fit. une pins amére parodie de la vie «Jogarth, Cruishanck, Goya, Daumier, Gavarni n'atteignent pas à cette puissance d'ironie involontaire. Que d'acteurs célèbres rougiraient de dépit s'ils voyaient leur- gestes maniérés el faux, leurs poses de jambes étu-
devant le miroir, répétées avec une stupidité mécanique plus cruelle que toutes les critiques du monde! N'est-ce pas, en outre, tout le secret de la comédie humaine'.' quelques douzaines d'automates sans esprit et
i eur, morceaux de bois bariolés d'oripeaux, à qui deux ou trois mains cachées donnent un fantôme d existence, et que font parler connue elles le veulent des voix qui ne sont pas dans leurs poitrines.
tno Zane et son compère faisaient dialoguer (iirolamo, Baroun-al-Raschild, Giaffir et les autres personne-
nue voix de femme au timbre «le contralto prétait à la pi . t aux odalisques : cette voii
était celle de la femme de l uciano Zane, perchée sur un banc, derrière la toile, fi côté de son mari.
it pas trop mal laites el re èration de la perspective, aux met d'optique pour les enfants. L'intérieur du palais «lu c ilife montrait d i pour atteindre au luxe
oriental; des nègres portant des torchères formaient c^ riatides et soutenaient un plafond qui avait, des velléités d'Alhambra.
La grande pièce fut suivie d'un ballet mythologique, la Vengeance de Médée, où le chorégraphe n'avait pas eu égard au précepte d'Horace, que Médée n'égorge pas ses enfants en public; car la magicienne immolait avec la fureur la plus sauvage deux petites poupées à ressorts, et formait un groupe qui ne rappelait nullement le tableau d'Eugène Delacroix. Pour ne pas faire de chagrin à certains danseurs de notre connaissance, nous ne décrirons point le pas seul et les pas de deux des premiers sujets, qui égalaient Saint-Léon pour l'élévation et touchaient les frises à chaque instant. Mais quelles jolies attitudes de compas forcé et de télégraphe en démence !
Le ballet achevé, nous passâmes derrière le théâtre. Luciano Zane nous fit voir son répertoire composé de plusieurs manuscrits en italien avec la traduction interlinéaire en dialecte ; ses acteurs et leur garde-robe rangés dans des tiroirs; il y avait là, couchés côte à côte dans le meilleur accord, le grand prêtre, le roi, la reine, la princesse, le calife, Girolamo, le génie du bien, le génie du mal, la Mort, David et Goliath, le Galant et sa Dame, tous les personnages' de ce petit monde automatique; les habits brillaient de paillettes, de passequilles, de gazillons et de fanfreluches.
Cette vue nous fit penser au commencement des mémoires de Wilhem Meister, où il raconte sa passion enfantine pour les marionnettes, et au soir où il apporte chez la Marianne, comédienne dont il est amoureux, et qui s'attendait peut-être à un autre présent, les figurines qui ont tant amusé sa jeunesse et développé en lui le goût du théâtre. Il explique longuement le caractère et l'emploi de chaque poupée à la jeune femme, qui regarde le lit de temps en temps et finit par s'endormir sur son épaule : sage avertissement dont nous devrions bien profiter.
"I VOYAGE K.n ITALIE.
Noua revenions très-enchanté de Luciano Zane, qu écrit lui-même ses pièces, peint ses décorations, modèle :t habille Bes marionnettes, lorsqu'on nous apprit que a plus grand talent du genre, que l'illustre, l'incomparable, le jamaia asseï loué, était un certain Famiola de Varallo, un homme admirable dont les marionnettes remuent les yeui et la bouche, qui ne récite pas, qui improrise et fait dea allusions politiques d'une finesse el d'une ■udace inouïes, un homme charmant, plein d'esprit, adressant aux femmes, dent son théâtre esl toujours plein, mille lions mots et gaillardises qui les font rire aux lar-
il représente la prise de Peschiera avec des canons, des mortiers et des soldats en uniforme exact; il a des danseuses parfaites, qui vous font mourir d'amour quand elles dansent la saltarello, en tordant leurs petits reins de
enfin, Famiola est le premier homme du monde : il n'a qu'un défaut, c'est d'être à Palenza, sur le lac Majeur, d'«>ù peut-être il vient de partir. Nous rêvions déjà d'interrompre noti et de nous mettre au
pourcl imiola, sauf à le suivre au bout du monde
l'avoir trouvé, lorsqu'on vint nous dire de monter en dili u de Buivre Famiola, comme c'était
envie, nous partîmes pour Milan. C'était plus -
tout eu roulant dans l'obscurité, nous rêvions toujours aux belles marionnettes, qui faisaient des gestes extravaganta et cabriolaient & travers noire sommeil.