‹ Œuvres complètesChapitre 123 sur 475 · À L’'AMIRAL BYNG · texte numérisé non relu

À L’'AMIRAL BYNG

Monsieur, quoique je vous sois presque inconnu, je pense qu'il est de mon devoir de vous envoyer une copie de la lettre que je viens de recevoir de M. le maréchal de Richelieu ; l’honneur, l'humanité, l'équité, m’ordonnent de la faire passer entre vos mains. Ce témoignage si noble et si inattendu de lun des plus sincères et des plus généreux de mes compatriotes me fait présumer que vos juges vous rendront la même justice.

Je suis avec respect.

VOLTAIRE

Aux Délices, près de Genève, 3 janvier 1751.

L'humanité et moi, nous vous remercions de votre lettre. J'en ai donné copie selon vos ordres, monseigneur. Si elle ne fait pas beaucoup de bien à l'amiral Byng, elle vous fera au moins beaucoup d'honneur ; mais je ne doute pas qu’un témoignage comme le vôtre ne soit d’un très-grand poids. Vous avez contribué à faire Blakeney pair d'Angleterre; vous sauverez l'honneur et la vie à Y'amiral Byng.

Le Mémoire de l’envoyé de Saxe, présenté aux États-Généraux, et qui est une réponse au Mémoire justificatif du roi de Prusse, fait partout la plus vive impression. Je n’ai guère vu de pièce plus forte et mieux écrite. Si les raisons décidaient du sort des États, le roi de Pologne serait vengé ; mais ce sont les fusils etla marche redoublée qui jugent les causes des souverains et des nations.

Les Prussiens ont quitté Leipsick ; ils sont en Lusace, où l’on

1. Cette lettre est probablement du même jour que celle qui suit. Voltaire envoyait à Byng copie de la lettre 3271.

se bat au milieu des neiges. On me mande de Vienne qu'on y a une crainte de ces Prussiens, très-indécente. Je voudrais vous voir conduire contre eux gaiement des Français de bonne volonté, et voir ce que peut sous vos ordres la furia francese contre le pas de mesure et la grave discipline; mais je craindrais que quelque balle vandale n’allât déranger l'estomac du plus aimable homme de l’Europe.

Je vous écris, monseigneur, dès que j'ai quelque chose à vous mander. Alors mon cœur et ma plume vont vite. Mais quand je ne vois que mes arbres et mes paperasses, que voulez-vous que le Suisse vous mande? Mes paroles oiseuses auraient-elles beau jeu au milieu de toutes vos occupations, de tous vos devoirs, des tracasseries parlementaires et épiscopales, et de la crise de l’Europe? Vous voilà-t-il pas bien amusé, quand je vous souhaiterai cinquante années heureuses, quand je vous dirai que la Suissesse Denis et le Suisse Voltaire vous adorent? Vous avez bien affaire de nos sornettes! Conservez-moi vos bontés, et agréez mon trèstendre respect.

3284. — À MADAME LA DUCHESSE DE SAXE-GOTHA 1. Aux Délices, près de Genève, 4 janvier.

Madame, Votre Altesse sérénissime a peut-être reçu, ou du moins recevra bientôt, un Essai sur l'Histoire générale, depuis Charlemagne jusqu’à nos jours. Je mets à ses pieds le premier exemplaire. Il n’a pas une belle couverture, mais j'aurais attendu trop longtemps à vous rendre mon hommage. Il se passe actuellement, madame, des choses qui nous paraissent bien étonnantes, bien funestes: mais si on lit les événements des autres siècles, on y voit encore de plus grandes calamités. Tous les temps ont été marqués par des malheurs publics. L’ambition a toujours bouleversé la terre, et deux ou trois personnes ont toujours fait le malheur de deux ou trois cent mille,

La relation dont Votre Altesse sérénissime daigne me parler dans sa dernière lettre n’était point dans son paquet; mais je présume que c’est la même qui se vend publiquement dans notre Suisse. Toutes les pièces de ce grand procès s’impriment ici; mais qui jugera ce procès? La fortune probablement. Cette fortune dépend beaucoup des baïonnettes et de la discipline militaire. On disait que les Prussiens s’emparaient d’Erfurt : ce bruit se

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