Revue suisse, 1855, page
une maladie à laquelle toute autre constitution eût succombe. Personne au monde n’est plus digne d’une longue vie. Il a employé la sienne à nous fournir les meilleurs secours pour la connaissance de lantiquité. La plupart de ses ouvrages ne sont pas seulement de bons livres, ce sont des livres dont on ne peut se passer. Je vous prie, monsieur, de vouloir bien lui dire qu'il n’y a personne au monde qui ait pour lui plus d’estime que moi.
Aux Délices, 18 juin.
Il est bien vrai que mon cher d’Argental, le grand amateur du tripot, devait montrer à mon héros certain histrionage; mais vrai ment, monseigneur, vous avez d’autres troupes à gouverner qu° celle de Paris, et ce n’est pasle temps de vous parler de niaiseries.
Je voudrais bien pouvoir faire incessamment un petit voyage vers l'Alsace ou dans le Palatinat. Je n’aime plus à voyager que pour avoir la consolation de voir mon héros; mais vous ne sauriez croire combien je suis devenu vieux. Toutes mes misères ont au:menté, et un apothicaire est beaucoup plus nécessaire à mon être qu'un général d'armée. J'espère cependant que les grandes passions, qui font faire de grands efforts, me donneront du courage.
Donnez-vous le plaisir, je vous en prie, de vous faire rendre compte par Florian‘ de la machine dont je lui ai confié le dessin. Il l’a exécutée ; il est convaincu qu'avec six cents hommes e! six cents chevaux on détruirait en plaine une armée de dix mille hommes.
Je lui dis mon secret au voyage qu’il fit aux Délices l'année passée. Il en parla à M. d’Argenson, qui fit sur-le-champ exécuter le modèle. Si cette invention est utile, comme je le crois, à qui peut-on la confier qu’à vous ? Un homme à routine, un homme à vieux préjugés, accoutumé à la tiraillerie et au train ordinaire, n’est pas notre fait. Il nous faut un homme d'imagination et de génie, et le voilà tout trouvé. Je sais très-bien que ce n’est pas à moi de me mêler de la manière la plus commode de tuer des hommes. Je me confesse ridicule ; mais enfin, si un moine?, ave
père dom Augustin Calmet, abbé de Senones ; 1162, in-8°. Cette Vie est de dx Augustin Fangé, son neveu, qui était né au commencement du xvm® siècle. (B.\ 4. Voyez lettre 3355.
2 Voyoz tome XII, page 19.
du charbon, du soufre, et du salpêtre, a changé l’art de la guerre dans tout ce vilain globe, pourquoi un barbouilleur de papier comme moi ne pourrait-il pas rendre quelque petit service incognito? Je m'imagine que Florian vous a déjà communiqué cette nouvelle cuisine. J’en ai parlé à un excellent officier qui se meurt, et qui ne sera pas par conséquent à portée d’en faire usage. Il ne doute pas du succès ; il dit qu'il n’y a que cinquante canons, tirés bien juste, qui puissent empêcher l'effet de ma petite drôlerie, et qu’on n’a pas toujours cinquante canons à Ja fois sous sa main dans une bataille.
Enfin j'ai dans la tête que cent mille Romains et cent mille Prussiens ne résisteraient pas. Le malheur est que ma machine n’est bonne que pour une campagne, et que le secret connu devient inutile; mais quel plaisir de renverser à coup sûr ce qu’on rencontre dans une campagne ! Sérieusement, je crois que c’est la seule ressource contre les Vandales victorieux. Essayez, pour voir, seulement deux de ces machines contre un bataillon ou un escadron. J’'engage ma vie qu'ils ne tiendront pas. Le papier me manque; ne vous moquez point de moi; ne voyez que mon tendre respect et mon zèle pour votre gloire, et non mon outrecuidance, et que mon héros pardonne à ma folie.
A PARIS
Le .. juin.
Votre idée, ma chère nièce, de faire peindre de belles nudités d’après \Natoire: et Boucher, pour ragaillardir ma vieillesse, est d’une âme compatissante, et je suis reconnaissant de cette belle invention. On peut aisément, en effet, faire copier à peu de frais ; on peut aussi faire copier, au Palais-Royal, ce qu’on trouvera de plus beau et de plus immodeste. M. le duc d'Orléans accorde cette liberté. On peut prendre deux copistes au lieu d’un. Si par hasard quelque brocanteur de vos amis avait deux tableaux, je vous prierais de les prendre, ce serait autant d’assuré,
Vous ornerez ma maison du Chéne comme vous avez orné des Délices. La maison du Chêne est plus grande, plus régulièreelle a même un plus bel aspect; mais c’est le palais d'hiver, c’est
1. Charles Natoire, né à Nimes en 1700, est mort en 1777; François Boucher, né à Paris en 1704, est mort en 1770.