‹ Œuvres complètesChapitre 184 sur 475 · Éditeurs, Bavoux et Francois · texte numérisé non relu

Éditeurs, Bavoux et Francois

sont écrasés par des bombes avec leur femme et leurs enfants, ou ceux que la nature condamne à souffrir toute leur vie, et qui sont entre les mains des médecins pour achever leur belle destinée. J'ai l’honneur d’être du nombre des derniers, et sans cela j'aurais la consolation d'écrire plus souvent à Votre Altesse sérénissime.

J'ai quelque envie de vivre, madame, pour voir le dénoûment de toute cette grande tragédie, qui n’en est encore qu’au second acte. Mais je voudrais vivre surtout pour me mettre à vos pieds: car, quand même ce monde ne serait pas le meilleur des mondes, votre cour est assurément pour moi la meilleure des cours possibles. Je ne sais, madame, aucune nouvelle dans ma retraite : tant mieux quand il n’y en a point, car la plupart des nouvelles publiques sont des malheurs. Je suis toujours dans cette maison de campagne qui m'est chère par le nom du prince qui l’a occupée. J'y fais des vœux pour la prospérité de Votre Altesse sérénissime, et pour toute votre auguste maison. Je pense souvent à la grande maîtresse des cœurs, et, faute de papier, je finis avec un profond respect.

Aux Délices, 25 juin.

Mon cher ange, je serais bien homme à courir à Plombières pour y faire ma cour à la moitié de mon ange; mais pourquoi Mr d’Argental met-elle son salut dans des eaux? Le grand Tronchin prétend qu’elles ne valent rien, et que la nature n’a point fait nos corps pour s’inonder d’eaux minérales. Mw de Muy, qui était mourante, est venue dans notre temple d’Épidaure, et s’en est retournée jeune et fraîche. C’est le lac qui est la fontaine de Jouvence; ce n’est pas le précipice de Plombières.

Vous n'allez donc point aux eaux! Vous jugez à Paris, vous y voyez des /phigénie! et des Astarbé? ; mais, je vous en conjure, mettez au cabinet les Fanime, ou du moins ne donnez cette nourriture légère qu’en temps de disette.

Je doute fort que mon héros passe par Plombières pour aller se battre en Allemagne : cela n’aurait pas bon air pour un général d'armée. Il faut qu’un héros se porte bien, et ne prenne ni ne

4. Iphigénie en Tauride, jouée avec un grand succès le 4 juin, est de Claude Guimond de La Touche, né en 1723, mort en 1760. 2. Tragédie de Colardeau, représentée le 27 février 1758.

fasse semblant de prendre les eaux; mais, sil y va, il sera le second objet de mon voyage. Ce sera apparemment sur la fin d'août, à la seconde saison, que M®*° d’Argental ira boire. Je me flatte que ma santé, toute faible qu’elle est, mes travaux qui ne sont que petits, et les soins de la campagne, me permettront cette excursion hors de ma douce retraile.

Je n’ai point encore reçu la Vie de monsieur Damiens dont vous m’aviez flatté, mais je viens d’en lire un exemplaire qu’on m'a prêté. L'ouvrage est bien ennuyeux ; mais il y a une douzaine de traits singuliers qui sont assez curieux : au bout du compte, cet abominable homme n’était qu’un fou.

Vous n’êtes pas trop curieux, je crois, de nouvelles allemandes: et comme vous ne m'en dites jamais de françaises, je devrais vous épargner mes rogatons tudesques. Cependant je veux bien que vous sachiez que, dans la pauvre armée du comte de Daun, il y a treize mille hommes qui n’ont ni culottes ni fusils, et que limpératrice leur en fait faire à Vienne. En attendant, ils montrent leur cul au roi de Prusse; mais il y a cul et cul. A l'égard de ceux qui sont dans Prague, mal nourris de chair de cheval, je ne sais pas ce qu’on en fera. Il n’y a pas d'apparence que le prince Charles imite la retraite des dix mille du maréchal de Belle-Isle. Le pain n’est pas à bon marché dans votre armée de Vestphalie. Vous me croyiez un auteur tragique, et je ne suis qu’un gazetier. Mon très-cher ange, je vous aime de tout mon cœur, et je me dépite bien souvent d’être si loin de vous.

Aux Délices, 2 juillet.

Qui! moi, que je me donne avec mon héros le ridicule de parler de ce qui n’est pas de mon métier? Non assurément, je p’en ferai rien. Si vous avez envie d’avoir le modèle en question, envoyez vos ordres. Faites prier de votre part, ou Florian*?, ou Montigny ?, de l’Académie des sciences, de venir chez vous. Tous deux ont travaillé à cette machine. Elle est toute prête. C'est à mon héros à en juger, et ce n’est pas à moi chétif à l’ennuver

4. La Correspondance littéraire de Grimm et Diderot, en mai 1757, parie d'ane tragédie de Saladin, dont s'occupait, disait-on, Voltaire; mais il n'en existe aucune trace.

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