A M. L'ABBÉ DE CONDILLAC
À PARIS
Vous serez peut-être étonné, monsieur, que je vous fasse si tard des remerciements que je vous dois depuis si longtemps; plus je les ai différés, et plus ils vous sont dus. Il m’a fallu passer une année entière au milieu des ouvriers et des historiens. Les ajustements de ma campagne, les événements contingents de ce monde, et je ne sais quel Orphelin de la Chine qui s’est venu jeter à la traverse, ne m’avaient pas permis de rentrer dans le labyrinthe de la métaphysique. Enfin j'ai trouvé le temps de vous lire avec l'attention que vous méritez. Je trouve que vous avez raison dans tout ce que j'entends, et je suis sûr que vous auriez raison encore dans les choses que j'entends le moins, et sur lesquelles j'aurais quelques petites difficultés. II me semble que personne ne pense ni avec tant de profondeur ni avec tant de justesse que vous.
J'ose vous communiquer une idée que je crois utile au genre humain. Je connais de vous trois ouvrages : l’Essai sur l'origine des connaissances humaines*, le Traité des Sensations, et celui des Animaux. Peut-être, quand vous fltes le premier, ne songiezvous pas à faire le second, et, quand vous travaillâtes au second, vous ne songiez pas au troisième. J'imagine que, depuis ce temps-là, il vous est venu quelquefois la pensée de rassembler en un corps les idées qui règnent dans ces trois volumes, et d’en faire un ouvrage méthodique et suivi qui contiendrait tout ce qu'il est permis aux hommes de savoir en métaphysique. Tantôt vous iriez plus loin que Locke, tantôt vous le combattriez, et souvent vous seriez de son avis. Il me semble qu'un tel livre
4. Étienne Bonnot de Condillac, frère pulné de l'abbé de Mabiy, naquit à Grenoble le 30 septembre 1714, et mourut le 3 août 1780.
9. Cet ouvrage parut en 1146; le Traité des Sensations vit le jour vers novembre 1754, et fut suivi, un an après, du Trailé des Animaux.
manque à notre nation ; vous la rendriez vraiment philosophe : elle cherche à l'être, et vous ne pouvez mieux prendre votre temps.
Je crois que la campagne est plus propre pour le recueillement d'esprit que le tumulte de Paris. Je n’ose vous offrir la mienne, je crains que l'éloignement ne vous fasse peur ; mais, après tout, il n’y a que quatre-vingts lieues en passant par Dijon. Je me chargerais d’arranger votre voyage : vous seriez le maître chez moi comme chez vous: je serais votre vieux disciple ; vous en auries un plus jeune dans M” Denis, et nous verrions tous trois ensemble ce que c’est que l’âme. S'il y a quelqu'un capable d'inventer des lunettes pour découvrir cet être imperceptible, c’est assurément vous. Je sais que vous avez, physiquement parlant, les yeux du corps aussi faibles que ceux de votre esprit sont perçcants. Vous ne manqueriez point ici de gens qui écriraient sous votre dictée, Nous sommes d’ailleurs près d’une ville où l’on trouve de tout, jusqu’à de bons métaphysiciens. M. Tronchin n’est pas le seul homme rare qui soit dans Genève. Voilà bien des paroles pour un philosophe et pour un malade. Ma faiblesse m’empêche d’avoir honneur de vous écrire de ma main, mais elle n’ôte rien aux sentiments que vous m'inspirez. En un mot, si vous pouviez venir travailler dans ma retraite à un ouvrage qui vous immortaliserait, si j'avais l’avantage de vous posséder, j'ajouterais à votre livre un chapitre du bonheur. Je vous suis déjà attaché par la plus haute estime, et j'aurai l’honneur d’être toute ma vie, monsieur, etc.
Aux Délices, près de Genève, 6 avril 1756.
Me voilà toujours cloué à mes Délices, mon cher monsieur, en proie aux maladies et aux ouvriers. Je travaille à me défaire de tout cela pour venir rendre mes hommages à Berne. J’y viendrai lire le catéchisme dont vous me parlez, car en vérité je me sens un peu de votre religion, je suis indulgent comme vous, j'aime Dieu et le genre humain, et je ne damne personne. Ce n’est pas que l’auteur de la lettre anonyme n'ait fait une action damnable ou tout au moins condamnable : ce n’est point là du fanatisme tout
1. Six Lettres inédites de Voltaire, brochure in-8° (sans lieu ni date) de M. C1. Perroud.
pur, c’est une méchanceté réfléchie : j'avoue avec vous que l’auteur ést un fou, mais c’est un fou très-dangereux. Il écrit une lettre de Lausanne contre les premiers ecclésiastiques et les premiers magistrats du pays : il me dit dans cette lettre que ceux qui me font l’honneur de venir chez moi écrivent à Berne contre moi. Il envoie sa lettre cachetée à un de ses parents à Berne, et le prie de mettre le dessus de la lettre. Ce parent se prête innocemment à cette manœuvre, dont il ne soupçonne pas la malignité. Ce sont de ces choses qu’on peut aisément savoir de M. Roberty, employé à la poste de Berne. Pour comble de perversité, ce brouillon a cacheté sa lettre d’un cachet surmonté de la lettre H, et a répandu lui-même dans Lausanne qu’un magistrat de Berne m'’avait écrit une lettre de reproche. Mes amis m'ont conseillé d'écrire à M. de Haller, me flattant qu’il pourrait me mettre au fait de cette manœuvre, dans laquelle on semblait abuser de son nom, et qu'il en serait indigné. On m'avait dit qu’il avait quelque intendance sur les postes, et c'est cette raison qui me détermina à prendre la liberté de m’adresser à lui. Je n’osai pas lui expliquer ce que la lettre anonyme contenait ; je me . contentai de lui parler en général, pour obtenir quelques éclaircissements. Je suis actuellement tout éclairci : je sais de quelle main ce trait infâme est parti, et je suis persuadé que vos magistrats ne souffriraient point qu’un homme écrivit de Lausanne des calomnies contre les premiers de Lausanne, et les envoyât par la poste de Berne pour faire croire que sa lettre est écrite par quelqu'un de ses souverains. Cet abus de toutes les lois et ce manque de respect à ses maîtres n’est pas tolérable. Je vous supplie, monsieur, de vouloir bien communiquer ma lettre à M. de Freudenreich et à M. de Haller. Je sais qu’il y a bien des tracasseries à Lausanne, mais je ne m’en mêle point. Je n’ai été qu’une seule fois dans cette ville. On m'a dit que de jeunes ministres n'ont pas pour leurs anciens toute la considération qu'ils leur doivent ; que quelquefois même ils prêchent les uns contre les autres; mais ce n’est pas à moi à prendre connaissance de ces petits scandales. Un malade doit se tenir au coin de son feu, et un étranger doit se taire.
Bonsoir, mon cher philosophe religieux et humain. Mille respects, je vous en prie, à M. le banneret de Freudenreich et à M. le baron de Haller.
Aux Délices, près de Genève, 12 avril.
J'ai tant fait de vers, mon digne et ancien ami, que je suis réduit à vous écrire en prose. J’ai différé à vous donner de mes nouvelles, comptant vous envoyer à la fois le Poëme sur le Désastre de Lisbonne, sur le Tout est bien, et sur la Loi naturelle, ouvrages dont on a donné à Paris des éditions toutes défigurées. Obligé de faire imprimer moi-même ces deux poëmes, j'ai été dans la nécessité de les corriger. Il a fallu dire ce que je pense, et le dire d’une manière qui ne révoltât ni les esprits trop philosophes ni les esprits trop crédules. J'ai vu la nécessité de bien faire connaître ma façon de penser, qui n’est ni d’un superstitieux ni d’un athée; et j'ose croire que tous les honnêtes gens seront de mon avis.
Genève n’est plus.-Ja Genève de Calvin, il s’en faut beaucoup : c’est un pays rempli de vrais philosophes. Le christianisme raisonnable de Locke est la religion de presque tous les ministres ; et l’adoration d’un Être suprême, jointe à la morale, est la religion de presque tous les magistrats. Vous voyez, par l’exemple de Tronchin, que les Genevois peuvent apporter en France quelque chose d’utile. Vous avez eu, celte année, des bords de notre lac, l'insertion de la petite vérole‘, Idamé, et la Religion naturelle.
Mes libraires se sont donné le plaisir d’assembler dans leur ville les chefs du conseil et de l’Église, et de leur lire mes deux poëmes ; ils ont été universellement approuvés dans tous les points. Je ne sais si la Sorbonne en ferait autant. Comme je ne suis pas en tout de l'avis de Pope, malgré l’amitié que j'ai eue pour sa personne, et l'estime sincère que je conserverai toute ma vie pour ses ouvrages, j'ai cru devoir lui rendre justice dans ma préface, aussi bien qu’à.notre illustre ami M. l'abbé du Resnel!, qui lui a fait l'honneur de le traduire, et souvent lui a rendu le service d’adoucir les duretés de ses sentiments. Il a fallu encore faire des notes. J'ai tâché de fortifier toutes les avenues par lesquelles lennemi pouvait pénétrer. Tout ce travail a demandé du temps. Jugez, mon cher et ancien ami, si un malade chargé de