Voyez tome XXXVII, page
Il est vrai, monsieur le duc, que je me suis avisé, il y a quelques années, d’argumenter en vers sur la Religion naturelle avec le roi de Prusse. C'était tout juste immédiatement avant que lui et moi chétif nous fissions l’un et l’autre une petite brèche à cette religion naturelle, en nous fâchant très mal à propos. Mais il n’est pas rare à la nature humaine de voir le bien! et de faire le mal. On a imprimé à Paris ce petit ouvrage depuis quelque temps, mais entièrement défiguré, et on y a joint des fragments d’une jérémiade sur le Désastre de Lisbonne et d’un examen de cet axiome Tout est bien. Toutes ces rêveries viennent d’être recueillies à Genève; on les a imprimées correctement avec des notes assez curieuses. Si cela peut amuser votre loisir, je donnerai le paquet à M. de Rhodon*, qui sans doute trouvera des occasions de vous le faire tenir.
Puisque vous me parlez des péchés de ma jeunesse, je vous assure que vous n’avez point la véritable Jeanne. Celle qu’on a imprimée et celles qui courent en manuscrit ressemblent à toutes les filles qui prennent le beau nom de pucelles sans avoir l’honneur de l’être. Bien des gens à qui le sujet plaisait se sont avisés de remplir les lacunes. Je peux vous assurer que ce mot de Bien- Aimé? n'est pas dans mon original; il n’est fait que pour le Cantiques des cantiques. Si mon âge, mes maladies, et mes occupations, me permettaient de revoir ces anciennes plaisanteries, qui ne sont plus pour moi de saison, et si le goût vous en demeuraiït, je me ferais un plaisir de mettre entre vos mains l'ouvrage tel que je l’ai fait; mais ce n’est pas là une besogne de malade.
Quant à la foule de mes autres sottises, les frères Cramer en achèvent l'impression à Genève. Je n’en fais point les honneurs. Ils ont entrepris cette édition à leurs risques et périls, et j'ai eu des raisons pour ne pas vouloir en garder plusieurs exemplaires en ma possession. Ma santé, d’ailleurs, est dans un état si déplo-
1. Médée, dans le septième livre des Métamorphoses d'Ovide, dit :
Su -ovssouse Video meliora, proboque; Deteriora sequor.
2. Ce M. de Rhodon était sans doute un Genevois que Voltaire appelle le fier, de vaillant Rhodon, dans le chant II de la Guerre civile de Genève.
3. Voltaire fait allusion à ces vers sur Louis XV, qui se lisaient dans quelques manuscrits de la Pucelle (chant XV) :
css... LOUis le quatorzième, Aleul d'un roi qu'on méprise et qu'on aime.
&. Voyez la lettre 3144.
rable, que j'évite avec soin tout ce qui pourrait entraîner quelque discussion.
Je fais des vœux, en qualité de bon Français et de serviteur de M. le maréchal de Richelieu, pour qu'il arrive dans l'ile de Minorque avant les Anglais ; et je crois qu’on a beau jeu quand on part de Toulon, et qu’on joue contre des gens qui ne sont pas encore partis de Portsmouth. J'oserais bien penser comme vous, monseigneur, sur Calais; mais vous avez probablement à la cour quelque Annibal qui croit qu’on ne peut vaincre les Romains que dans Rome.
Pardonnez, monseigneur, à un pauvre malade qui peut à peine écrire, et qui vous assure de son tendre respect et de son entier dévouement.
Aux Délices, 16 avril.
C'est un trait digne de mon héros de daiïgner songer à son vieux petit Suisse, quand il s’en va prendre ce Port-Mahon. Savez-vous bien, monseigneur, que l’île de Minorque s'appelait autrefois l’île d'Aphrodise, et qu’Aphrodise, en grec, c’est Vénus? Je me flatte que vous donnerez pour le mot : Venus victrix; cela vous siéra à merveille. Ce mot-là ne réussit pas mal à un de vos devanciers, qui eut aussi affaire en son temps aux Anglais et aux dames®?,
Je ne conçois pas comment les Anglais pourraient s’opposer à votre expédition. Ils ont quatre cent cinquante lieues à traverser avant d’être dans la mer de vos îles Baléares; et quand même ils arriveraient à temps, auront-ils assez de troupes ? Vous n'avez pas cent lieues de traversée. Si le sud-ouest vous est contraire, ne l’est-il pas aussi aux Anglais? Enfin j'ai la meilleure ‘ opinion du monde de votre entreprise. Il vient tous les jours des Anglais dans ma retraite. [ls me paraissent très-fachés d’avoir chez eux des Hanovriens, et ils ne croient pas qu’on puisse vous empêcher de prendre Port-Mahon, fussiez-vous quinze jours aux îles d'Hyères. Comme on peut avoir quelques moments de loisir sur le Foudroyant, dans le chemin, je prends la liberté grande* de
1. Annibal l'a prédit, croyons-en co grand homme : On ne vaincra jamais les Romains que dans Romeo.
(Mithridate, acte III, sc. 1.)
2. Le cardinal de Richelieu, arrière-grand-oricle du maréchal. 3. Mémoires du chevalier de Gramont, chap. ui.
vous envoyer mes Sermons : ils ne sont ni gais ni galants: ils conviennent au saint temps de Pâques. Ils sont bien sérieux, mais votre sphère d'activité s’étend à tous les objets. S'ils vous ennuient, vous n’avez qu’à les jeter dans la mer. Je ne dirai Tout est bien que quand vous aurez pris la garnison de Port-Mahon prisonnière de guerre. En attendant, je songe assez tristement aux choses de ce monde. J'ai reçu de Buenos-Ayres le détail de la destruction de Quito; c’est pis que Lisbonne. Notre globe est une mine, et c’est sur celte mine que vous allez vous battre.
Vous savez que les jésuites du Paraguai s'opposent très-saintement aux ordres du roi d’Espagne. Il envoie quatre vaisseaux chargés de troupes pour recevoir leur bénédiction. Le hasard a fait que je fournis, pour ma part, un de ces vaisseaux dont une petite partie m’appartenait. Ce vaisseau s'appelle le Pascal. Il est juste que Pascal combatte les jésuites ; et cela est plaisant. Pardon de bavarder si longtemps avec mon héros. M” Denis et moi, nous lui présentons nos tendres respects, nos vœux, nos espérances, notre impatience.
A PARIS
Aux Délices, 16 avril.
Les Délices sont un hôpital, ma chère nièce; nous sommes sur le côté, votre sœur et moi; notre Esculape-Tronchin ne peut pas être partout. Songez à conserver la santé qu’il vous a rendue. Il arrive bien souvent, dans les maladies chroniques comme les nôtres, qu’un remède agit heureusement les quinze premiers jours, et cesse ensuite de faire son effet. C’est ce que j’ai éprouvé toute ma vie, et que je souhaite que vous n’éprouviez pas.
Dès que votre sœur et moi nous aurons repris un peu de force, nous ferons un petit voyage * indispensable. Ne manquez pas de nous écrire toujours aux Délices, et de nous informer de votre marche, afin que nous puissions aller au-devant de vous, et que nous ne soyons pas d’un côté tandis que vous arriverez de lautre.
Je crois qu’on ne s’embarrasse pas plus à Paris de nos flottes et de la vengeance qu’il faut prendre des Anglais que du système de Pope et de {a Loi naturelle. Cependant je suis fâché qu’on ait