Relativement à la maison incendiée par les Anglais
11 me paraît que ces messieurs n’ont pas lu l'article Genère, ou qu'ils se plaignent de ce qui n’y est past. »
Or, puisque vous voilà mon ami déclaré à Paris, communiquez-moi donc, mon cher ami, cette lettre de M. d’Alembert. Je n’ai point encore le nouveau tome de l'Encyclopédie, et j'ignore absolument de quoi il s’agit. Je sais seulement, en général, que M. d’Alembert a voulu donner à votre ville des témoignages de son estime. Il dit que le clergé de France l’accuse de vous avoir trop loués, tandis que vous autres vous vous plaignez de n'être pas loués comme il faut. Que vous êtes heureux, dans votre petit coin de ce monde, de n’avoir que de pareilles plaintes à faire, tandis qu’on s'égorge ailleurs!
Puissent tous vos confrères perpétuer cette heureuse paix, cette humanité, cette tolérance qui console le genre humain de tous les maux auxquels il est condamné! Qu'ils détestent le meurtre abominable de Servet, et les mœurs afroces qui ont conduit à ce meurtre, comme le parlement de Paris doit détester l'assassinat infàâme dont on fit périr Anne du Bourg, et comme les Hollandais doivent pleurer sur la cendre des Barneveldt et des de Witt. Chaque nation a des horreurs à expier, et la pénitence qu’on en doit faire est d’être humain et tolérant.
Ne soyons ni calvinistes, ni papistes, mais frères, mais adorateurs d’un Dieu clément et juste. Ce n’est point Calvin qui fit votre religion : il eut l’honneur d’y être recu, et vous avez parmi vous des esprits plus philosophes et plus modérés que lui, qui font l’honneur de votre république.
Bonsoir. Quand il s’agit de paix et de tolérance, je suis trop babillard. Mes compliments à notre Arabe®.
J'ai encore passé une journée chez Voltaire. J'ai été reçue avec des égards, des respects, des attentions que je suis portée à croire que je merite, mais auxquels cependant je ne suis guère accoutumée. Il m'a fort demandé de vos nouvelles, de celles de Diderot et de tous nos amis. Il s'est
1. La lettre d'où sont extraites ces deux phrases, et qui est perdue, doit être celle dont on parle dans le n° 3474.
2. Firmin Abauzit, descendant d'un médecin arabe, était né à Uzès en 1619, et est mort en 1767.
, 3. Mémoires et Correspondances de Mme d'Épinai. Paris, Charpentier, 1865; 2 vol. in-18.
mis en quatre pour être aimable; il ne lui est pas difficile d’y réussir. Malgré cela, à vue de pays, j'aimerais mieux vivre habituellement avec M. Diderot, qui, par parenthèse, n'est pas vu ici comme il le mérite. Croiriez-vous qu'on ne parle que de d’Alembert, lorsqu'il est question de l'Encyclopédie ? J'ai dit ce qui en était et ce que j'ai dù dire. Je n’ai dit que la vérité; mais si j'eusse menti, je serais crue de même : quand je parle, il y a autant d’yeux et de bouches ouvertes que d'oreilles; cela est bien nouveau et me fait rire.
La nièce de Voltaire est à mourir de rire : c’est une petite grosse femme, toute ronde, d'environ cinquante ans, femme comme on ne l’est point, laide et bonne, menteuse sans le vouloir et sans méchanceté; n'ayant pas d'esprit et en paraissant avoir; criant, décidant, politiquant, versifiant, raisonnant, déraisonnant ; et tout cela sans trop de prétentions, et surtout sans choquer personne; ayant par-dessus tout un petit vernis d'amour masculin, qui perce à travers la retenue qu’elle s'est imposée. Elle adore son oncle en tant qu'oncle et en tant qu'homme; Voltaire la chérit, s’en moque et la révère : en un mot, cette maison est le refuge et l'assemblage des contraires, et un spectacle charmant pour les spectateurs.
A Lausanne, 2$ décembre.
Mon cher philosophe, si votre thermomètre à l'air est si audessous de la glace, je m’imagine que le thermomètre de votre appartement est, comme le mien, tout près de l’eau bouillante. Je compte passer mon hiver dans le climat doux que je me suis fait au milieu des glaces, et que la liberté me rend encore plus doux.
Je plains le roi de Prusse d'acquérir tant de gloire aux dépens de tant de sang. Je plains les Français qui vont se faire tuer à deux cents lieues de leur pays, et les Suisses qui les accompagnent, et les peuples qu'ils pillent, et les ministres de Genève qui, lassés de leur vie douce, veulent l’empoisonner en excitant contre eux-mêmes une tempête dont M. d’Alembert ne fera que rire. Je n’ai point vu l’article ; je sais seulement que d’Alembert n’a eu d'autre intention que de faire leur éloge. Il faut qu’ils le méritent par leur circonspection.
J'avais vu les petits vers de l’horloger ‘ de Genève; on les a un peu rajustés, mais il est toujours singulier qu’un horloger fasse de si jolies choses. Sa pendule va juste, et il paraît qu'il pense comme vous. C’est aussi le sentiment de tous les magis-
1. Il s'appelait Rival : ses vers sont rapportés dans le Commentaire historique.
trats de Genève sans exception. Vous voyez que les mœurs se sont perfectionnées ; on déteste les afrocités de ses pères. Les misérables qui voudraient justifier l'assassinat de Servet, ou de du Bourg, ou de Barneveldt, et de tant d’autres, sont indignes de leur siècle. Quoi qu’en dise l’horloger, un historien n’a point tort de regarder la conduite de Calvin envers Servet comme trescriminelle. Un ministre de Genève a chargé depuis peu un de ses amis de consulter des manuscrits de Calvin qui sont à Paris dans la Bibliothèque royale. Il croyait y trouver sa justification; son ami y a trouvé tant de choses atroces qu’il en est honteux. Malheur à quiconque est encore calviniste ou papiste : Ne se contentera-t-on jamais d’être chrétien! Hélas ! Jésus-Christ . n’a fait brûler personne; il aurait fait souper avec lui Jean Hus et Servet.
J'ai acheté auprès de Genève une maison qui me coûte plus de cent mille livres; voilà ce que je brûlerais demain, si la tolérance et la liberté que j’ai cherchées étaient proserites. J'ai quitté des rois pour cette liberté, et je serai encore libre auprès d'eux quand je le voudrai. Mais il vaut mieux être à soi-même qu'à un roi; et c’est ce qui me retient sur les bords du lac Léman, où je voudrais bien vous embrasser.
Mille respects à M. et Mwe de Freudenreich. V.
Lausanne, 24 décembre.
Je viens d’expédier ? sûrement la lettre de Son Éminence.
Je recois dans ce moment des nouvelles du roi de Prusse et de madame la margrave du 12 décembre, par un officier principal de la maison de M** de Baireuth, en qui elle a une grande confiance. La victoire du roi de Prusse n’est pas si décisive qu'on le disait. Il n’a point Breslau*. Les Autrichiens sont rassemblés sous Schweidnitz. Il y aura encore du sang répandu, et celui qui préviendrait tant de calamités par une bonne paix serait le bienfaiteur du genre humain. Le roi de Prusse écrit à sa sœur « qu’il est bien las de tant de carnage et de barbare gloire ».