DE M. GRIMM A MADAME D'ÉPINAI
J'arrive de la Comédie; on m'a demandé s'il était vrai que vous ne bougiez de chez Voltaire et que vous y faisiez les honneurs. J'ai répondu qu:
avait publié sous le titre de Fables nouvelles, 1156, in-12. Voltaire lui répondit 1. 22 mars; voyez la lettre 3587.
1. Mémoires et Correspondances de Mme d'Épinai. Paris, Charpentier, 1863.
M. de Voltaire vous avait fait beaucoup de politesses, et que vous y aviez diné deux fois. Vous voyez, ma tendre amie, que pour peu que vos lettres prêtent à la méchanceté et à l'envie, on ne manquera pas d'en faire usage; c'est surtout à votre époux qu'il ne faut parler que de la pluie et du beau temps, car j'ai découvert que c’est à lui que vous devez ce ridicule propos. Il est fier pour vous des avances que vous a faites Voltaire, comme si vous ne les méritiez pas. Recommandez bien à Linant de ne jamais rendre compte de tout ce que vous faites.
3519. — DE MADAME D’ÉPINAI A M. GRIMMi!.
... Mon sauveur m'a raconté, ce matin, qu'un marquis de B*** venait d'arriver ici pour voir Voltaire, et le consulter sur je ne sais quel poëme qu'il a fait : il ne le connaît pas, mais il a une lettre d’un homme de ses amis pour sa femme, qui est à Genève, et qui gouverne despotiquement Voltaire. Cette femme est une manière de bel esprit, à ce que l'on dit : elle se croit philosophe, parce qu’elle fait passablement des vers; sa manie est d'endoctriner; elle a séduit Voltaire; et le mari, qui est bonhomme, et qui est pétri de complaisance, a fait semblant de croire à sa mauvaise santé, et a contenté, en la menant à Genève, la vanité qu’elle avait de jouer un rôle. Eh bien! ce mari, c’est M. d’Épinai, et cette femme, c'est moi. M. Tronchin m'a crue plus philosophe que je ne le suis, en me faisant ce récit. J'avoue, mon ami, que j'en ai été très-affectée. Cependant, comme dit le docteur, quel tort réel cela peut-il me faire? Je n’en sais rien, mais il est humiliant d'être. tympanisée ainsi. De tous ceux qui ont ri de celte histoire, qui est-ce qui a intérêt à l’approfondir? Me voilà traduite en ridicule ! On ne parlera pas de moi, en leur présence, qu’ils ne se disent : « Ah! c'est cette femme bel esprit! »
Le lendemain.
Nous arrivons de chez Voltaire; il était plus aimable, plus gai, plus extravagant qu’à quinze ans; il m'a fait toutes sortes de déclarations les plus plaisantes du monde. « Votre malade, disait-il à M. Tronchin, est vraiment philosophe; elle a trouvé le grand secret de tirer de sa manière d’être le meilleur parti possible; je voudrais être son disciple; mais le pli est pris, je suis vieux. Nous sommes ici une troupe de fous qui avons, au contraire, tiré de notre manière d’être le plus mauvais parti possible. Qu'y faire ? Ah! ma philosophie! c'est une aigle dans une cage de gaze..... Si je n'étais pas mourant, je vous aurais dit tout cela en vers... »
4. Mémoires et Correspondances de Mme d'Épinai. Paris, Charpentier, 1865.
A Lausanne, 10 janvier.
Si vous veniez, ma chère nièce, passer l'hiver à Lausanne, et l'été aux Délices, vous pourriez vous vanter d’être dans les. deux plus belles situations de l’Europe, et vous auriez la comédie partout. Nous la jouons à Lausanne, nous la voyons auprès de Genève ; et si les prédicants en croient M. d’Alembert leur bon ami, ils l’auront bientôt dans leur ville : cela est plus honnéte que d’aller s’égorger en Allemagne, comme font tant de gens, parce qu’ils n’ont pas mieux à faire. Si on était sensé, on ne songerait qu’à passer une vie douce.
Je crois votre santé à présent raffermie. Tronchin a commencé, le régime et l’exercice ont achevé l'ouvrage. Vous vous êtes fait un plan de vie agréable ; vous avez un fils qui fait votre consolation ; vous avez des amis, vous êtes libre !, et enfin vous êtes aimable : vous devez être heureuse.
J'ai recu une lettre de monsieur votre fils, dont je suis trèscontent. 11 me paraît s'être formé en peu de temps ; voilà ce que c’est que d’avoir une mère qui est de bonne compagnie. Il m'apprend que vous avez chez vous M. de La Bletterie?, qui veut bien quelquefois encourager ses études : il est trop heureux d’être à portée de recevoir des avis d’un homme de ce mérite.
Vous aurez, je crois, ma maigre effigie que vous demandez pour l’Académie et pour vous. Il y a dans Lausanne un peintre de passage, qui peint en pastel presque aussi bien que vous. Quelque répugnance que j'aie à faire crayonner ma vieille mine, il faut bien s’y résoudre, et être complaisant : c’est bien l'être que de jouer la comédie à mon âge, et de souffrir qu’on m'envoie de Paris des habits de Zamti et de Narbas*. C’est une fantaisie de votre sœur : elle en a bien d’autres qui deviennent les miennes. Elle fait ajuster la maison de Lausanne comme si elle était située sur le Palais-Royal. Il est vrai que la position en vaut la peine. La pointe du sérail de Constantinople n’a pas une plus belle vue ; je ne suis d’ailleurs incommodé que des mouches au