‹ Œuvres complètesChapitre 300 sur 475 · DE COLINI À M. DUPONT · texte numérisé non relu

DE COLINI À M. DUPONT

À Strasbourg, 19 janvier 1758.

Vos jolies lettres, mon cher avocat, me font un plaisir extrême; elles sont remplies d’un feu et d’une littérature agréable que n’ont pas d'ordinaire

gens qui étudient le code.

Voici l’Épitre au roi de Prusse qui court ici. Les luthériens la trouvent

plaisante, et ne cessent de se dire :

Nous verrons si Frédéric À étudié le droit public ?.

Est-elle en effet du philosophe des Délices, ou non ? C’est à vous à en juger.

Personne n’est mieux instruit que moi de l'aventure du bonnet dont

4. Lettres inédites de Voltaire; Paris, P. Mongie, 1821. 2. Ce sont les deux derniers vers de cette épitre que nous reproduisons, mais qui, la simple lecture lo démontre, n’est pas de Voltaire.

Alexandre et Salomon,

Quoi qu'en disent les poëtes, N'ont point fait ce que vous faites :

L'un n'avait point de ca10n,

Et bravait, dans ses conquêtes, Les dangers en sùreté:

L'autre, épris de mille flammes, Mourut dans la volupté,

Au milieu d'un tas de femmes. Vous courez avec fierté,

Sans songer à votre vie,

Par La triste Germanie.

Vous allez toujours botté,

Sans parfums et sans parure, Sans avoir un Cuisinicr;

Votre lit est sur la dure.

C'est ainsi qu'en grand guerrier, On vous craint en Moravie,

A Paris, en Moscovie.

Vous menez de toutes parts Vos soldats, vos étendards.

Vous passez monts et rivières, Vous donnez actions meurtrières, Et toujours alerte, aux champs, Vous affrontez tous les temps.

Vous volez dans la Thuringe, Sans fourgun, sans plats, saus linge.

Les Germains et les Français Vous attendent au passage;

Par un prompt, heureux succès, Vos suldats, pleins de courage,

vous me parlez. La voici. Une jeune Genevoise, jolie, charmante, appelée M'e Pictet, fit présent à notre philosophe d’un bonnet qu'elle avait peint de sa main. Î l’en remercia par la petite lettre suivante :

(Suit la lettre que nous avons donnée sous le n° 3141.)

Les défont, prennent leur camp. A ce triste contre-temps,

Lo Francais se sauve et jure - Mais après cette aventure, Vous volez comme un éclair Attaquer, en Silésie, L'Autrichien, déjà si fier

Qui peusait avoir ravie

Une fleur à vos États.

Mais par de sanglants combats Vous chassez de vos provinces Cette foule de soldats Commandés par tant de princes.

A Breslau vos grenadiers Vont placer mille mortiers.

Ils entourent cette place :

Votre ardeur et leur audace

Y répandent la terreur;

Et l'armée qui la garde

Se soumet, dans sa frayeur, Au vainqueur, qui la bombarde.

Au milieu de tant d'exploits On dispute à Ratisbonne :

Chaque État donne sa voix; On y craint votre personne.

Mais enthn, dans un recès Émané de la diète,

Par suffrage on y décrète Qu'on fera votre procès.

Ce sera chose plaisanto Quand, campé sous une tente, On viendra vous annoncer

Le greftier du saint empire.

N'allez pas vous courruucer :

Il commencera par dire

Qu'il vient là pour vous instruira Que du ban l'arrêt formel Vous ordonne, sans app),

De suspendre vos ravages, Vos conquêtes, vos carnages.

Vous allez bion enragvr, Quand :l vous faudra songer

A quitter la Germanie,

Vos sulilats, vos olliciers,

Vos États et vos lauriers.

Cependant de Westphalie

Le fameux double traité,

Des docteurs si respecté,

Vout que lorsque, par ses armes, Un héros rapidement

Va répandre des alarmes,

Il s’arrêto aveuglément.

Lo grand Struve nous l'assure, Tout professeur nous le jure.

Nous verrons si Frédéric

A étudié le droit public.

Ce bonnet tournait encore plus la tête à la louche ouvrière !. Furieuse du présent et de la lettre, elle fit clandestinement faire de son côté un bonnet magnifique, digne d'un sultan. On le mit un jour sur la cheminée du philosophe, avant qu'il fût levé. La belle voulut être témoin de son étonnement. Il se lève; il aperçoit ce bonnet; il se doute de l'aventure, et ne fait semblant de rien. Elle croit que le bonnet n’est pas assez visible; elle va le changer de place. Le philosophe se promène toujours à côté du turban sans vouloir le voir. Piquée de cette opiniâtreté, elle est enfin obligée de ui faire observer le bonnet. 11 lui en fait des remerciements et des compliments; et elle lui fait avouer que son bonnet est plus beau que celui de la jeune Genevoise. Si l’aventure d’Alceste ? vous a paru tragique, celle-ci doit vous paraître comique. À quarante-cinq aos être jalouse d’un oncle qui en a soixante-quatre; cela est neuf! Je me souviens toujours du poëte qui couchait avec sa servante : il disait que c'était une licence poétique. Adieu, mon cher avocat; songez un peu à moi et à mon projet, et aimez-moi toujours

A Paris, 20 janvier.

C’est à tort, mon cher et illustre philosophe, que vous vous plaignez de mon silence; vous avez dû recevoir, il y a plusieurs jours, une longue lettre * de moi, dont le bavardage vous aura sans doute ennuyé. Je vous v faisais part de mes dispositions par rapport à l’article Genève ; ces dispositions sont toujours les mêmes, et aucune autorité divine ni humaine ne pourra les changer. Tant que ces messieurs se borneront à se plaindre (comme ils l'ont fait par la lettre que le docteur Tronchin m'a écrite) que je les ai taxés, dans l’article Genève, de n'être pas chrétiens, ma réponse sera bien simple. Elle se bornera à leur représenter, comme j'ai fait dans ma réponse, que je n’ai pas dit un mot de ce dont ils m'accusent, mais s'ils portent leurs plaintes plus loin, s'ils disent que j'ai trahi leur secret, et que je les ai représentés comme sociniens, je leur répondrai, et je répondrai à toute la terre, s’il le faut, que j'ai dit la vérité, et une vérité notoire et publique, et que j'ai cru, en la disant, faire honneur à leur logique et à leur judiciaire. Voilà tout ce qu'ils auront de moi; et soyez sûr, quelque chuse qu'ils fassent, qu'homme, dieu, ange, ni diable, ne m'en feront pas dire davantage.

A l'égard de l'Encyclopédie, quand vous me pressez de la reprendre, vous ignorez la position où nous sommes, et le déchatnement de l’autorite contre nous. Des brochures et des libelles ne sont rien en eux-mêmes; mais

1. C'est Mie Denis que cette galante épithète désigne. (Note du premier edr teur.)

2. Ceci fait allusion à une tragèdie d’Alceste composée par M®=° Denis (/d.).

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