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Éditeurs, de Cayrol et François

doit lui faire de peine. On est dans un labyrinthe dont on ne peut guère sortir que dans des ruisseaux de sang et sur des corps morts. C’est une chose bien triste d’avoir à soutenir une guerre ruineuse sur mer, pour quelques arpents de glace en Acadie, et de voir fondre des armées de cent mille hommes en Allemagne, sans avoir un arpent à y prétendre. J'aurais des volumes de réflexions inutiles à faire sur cette double position : c’est pourquoi je n’en fais point; je me contente d'encourager la sœur et même le frère à se servir dans l’occasion de la voie déjà employée. Comptez qu'avant dix-huit mois la cour sera bien lasse des dépenses exorbitantes prodiguées pour des intérêts étrangers, contraires au véritable intérêt, dépenses encore augmentées par la déprédation la plus ruineuse. Alors on pourra écouter ceux qui proposeront un plan de pacification.

Vous avez déjà appris que le collet rouge de M. l'abbé de Bernis est surmonté du collier de l’ordre. Ce collet fera bientôt place à une barrette.

Lausanne, 12 février.

J'ai pris l'énorme liberté, monsieur, de vous envoyer une bibliothèque complète de fatras imprimés à Genève, chez les frères Cramer ; je vous en demande bien pardon. J'aimerais mieux un quart d'heure de votre conversation que les dix-sept volumes! qu'on doit avoir l'honneur de vous adresser de ma part.

J'ai reçu une lettre assez singulière et des vers plus étranges d’un séminariste de Toul, nommé M. Légier. Il se renomme de vous. Je n’ai pu lui faire réponse, parce que je suis très-malade. C'est tout ce que je peux faire que de vous écrire ces quatre lignes. Voici la copie? de ce qu’on lui répond pour moi,

Je vous présente mon respect et mon regret de mourir sans vous voir.

4. Voici quelle était la distribution de ces dix-sept volumes in-8° : Tome I°", la Henriade, avec les pièces relatives; II, Mélanges de poésies, de littérature, d'histoire et de philosophie; II, Mélanges de philosophie ; IV, Mélanges de littérature, d'histoire, et de philosophie ; V, Suite des Mélanges de littérature, d'histoire et de philosophie; VI, Histoire de Charles XII, roi de Suède; VII-X, Théâtre; XI-XVII Essai sur l'Histoire générale. (B.)

2. « M. de Voltaire, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, et ancien chambellan du roi de Prusse, n'a jamais demeuré à Ripaille en Savoie. 11 a une terre sur la route de Genève et celle de France. Il ne connaît pas plus l'ode dont

Lausanne, 13 février.

Je vous demande en grâce, mon cher et grand philosophe, de me dire pourquoi Duclos en a mal usé avec vous. Est-ce là le temps où les ennemis de la superstition devraient se brouiller ? Ne devraient-ils pas au contraire se réunir tous contre les fanatiques et les fripons ? Quoi ! on ose dans un sermon, devant le roi, traiter de dangereux et d’impie un livre approuvé, muni d’un privilége du roi, un livre utile au monde entier, et qui fait l'honneur de la nation! (Je ne parle que d’une bonne moitié du livre.) Et tous ceux qui ont mis la main à cet ouvrage ne mettent pas la main à l'épée pour le défendre! ils ne composent pas un bataillon carré ! ils ne demandent pas justice ! M. de Malesherbes n’a-t-il pas été attaqué comme vous et vos confrères dans ce discours de harengère, appelé sermon, prononcé par Garasse- Chapelain t, qui prêche comme Chapelain faisait des vers ?

Je vous ai déjà mandé que j'avais écrit à Diderot il y a plus de six semaines : premièrement, pour le prier de vous encourager sur l’article Genève, en cas que l’on eût voulu vousintimider;secondement, pour lui dire qu’il faut qu’il se joigne à vous, qu'il quitte avec vous, qu'il ne reprenne l'ouvrage qu'avec vous. Je vous le répète, c’est une chose infâme de n’être pas tous unis comme des frères dans une occasion pareille. J'ai encore écrit pour que Diderot me renvoie mes lettres, mon article Histoire, les articles Hauteur, Hautain, Hémistiche, Heureux, Habile, Imagination, Idolâtrie, etc. Je ne veux pas dorénavant fournir une ligne à FEncyclopédie. Ceux qui n’agiront pas comme moi sont des làches. indignes du nom d'hommes de lettres ; et je vous prie de leur signifier cela de ma part. Mais je veux absolument que Diderot remette mes lettres et mes articles chez M. d’Argental, en un paquet bien cacheté.

on lui parle que la maison de Ripaille. Il est actuellement malade. Sa famille a ouvert le paquet qui, sûrement, n’est pas pour M. de Voltaire, puisqu'on y parlde choses dont il n’a aucune connaissance. Il y a des vers dans ce paquet qui sent sans doute pour quelque autre. Au reste, la famille et les amis de M. de Voiltaravertissent M. Ligier que la religion, l'honneur, les bienséances les plus communue<, et le savoir-vivre, ne permettent d'écrire de pareilles choses ni à des personnequ'on connait, ni à des personnes qu’on ne connait pas. » — Cette réponse avait êté probablement écrite sous la dictée de Voltaire.

1. Charles-Jcan-Baptiste Le Chapelain, jésuito, né à Rouen en 1710, mort ea 1779. Ses Sermons, dont un contre l'Encyclopédie (voyez la lettre 3565), parurent en 1767, six volumes in-12. (B.)

Je ne sais pas ce qui peut autoriser son impertinence de ne me point répondre ; mais rien ne peut justifier le refus de me restituer mes papiers. Il faut avoir un style net et un procédé net. |

Les Russes sont à Kœænigsberg. L'année 1758 vaudra bien la dernière. D'ailleurs on ne fait que mentir. La fessade et le carcan de l’abbé de Prades sont des contes ; mais il est triste qu'on les fasse. Quiconque est là s'expose au moins à faire dire qu'il est fessé. Feliciter vivit qui libere vivit.

Que fait Jean-Jacques chez les Bataves ! ? que va-t-il imprimer ? sa rentrée dans le giron de l’Église de Genève.

Ce n’est point Huber qui a dit que les prédicants étaient occupés à donner un état à Jésus-Christ, c’est M"° Cramer : elle en dit quelquefois de bonnes. La lenteur et l'embarras de ces genslà vous justifient à jamais.

Je reçois, monsieur, une réponse à la lettre que j’eus l’honneur de vous écrire hier. Votre bonté m'avait prévenu. Je ne savais pas que vous eussiez déjà reçu le fatras énorme dont vous voulez bien charger les tablettes de votre bibliothèque. Il y a là bien des inutilités : mais, si on se réduisait à l’utile, l’Encyclopédie même n'aurait pas tant de volumes. Il y a d'excellents articles, et celui de Génie? n'est pas le moindre. Si vous étiez encore dans les gardes, n'est-il pas vrai que vous auriez arrêté ce Père Chapelain * qui prêche comme l’autre Chapelain faisait des vers, et qui a l’insolence de condamner, devant le roi, un livre muni du sceau du roi? Ces marauds-là ont peut-être raison de crier contre la vérité, et de sonner l’alarme quand leur ennemi est aux portes ; mais on n’a pas raison de souffrir leurs impertinentes et punissables clameurs.

Voilà le temps où tous les philosophes devraient se réunir. Les fanatiques et les fripons forment de gros bataillons, et les philosophes dispersés se laissent battre en détail : on les égorge un à un ; et pendant qu'ils sont sous le couteau, ils se brouillent ensemble, et prêtent des armes à l’ennemi commun. D’Alembert

1. Rousseau passa l’année 1758 à Montmorency. 2. L'article est anonyme, et Saint-Lambert en est l'auteur. 3. Voyez page précédente.

fait bien de quitter, et les autres font lâchement de continuer. Si vous avez du crédit sur Diderot et consorts, vous ferez une action de grand général de les engager à se joindre tous, à marcher serré, à demander justice, et à ne reprendre l’ouvrage que quand ils auront obtenu ce qu’on leur doit, justice et liberté honnète. Il est infâme de travailler à un tel ouvrage comme on rame aux galères. Il me semble que les exhortations d'un homme comme vous doivent avoir du poids : c’est à vous de donner du cœur aux lâches.

Vous pensez comme il faut d’Iphigénie en Crimée! ; mais ce n’est pas la première fois que les badauds de Paris se sont trompés, et ce ne sera pas la dernière.

Vous persistez donc dans le goût de la physique ; c’est un amusement pour toute la vie. Vous êtes-vous fait un cabinet d'histoire naturelle ? Si vous avez commencé, vous ne finirez jamais. Pour moi, j'y ai renoncé, et en voici la raison : un jour, en soufflant mon feu, je me mis à songer pourquoi du bois faisait de la flamme ; personne ne me l’a pu dire, et j'ai trouvé qu’il n’y a point d'expérience de physique qui approche de cellelà. J'ai planté des arbres, et je veux mourir si je sais comment ils croissent. Vous ayez eu la bonté de faire des enfants, et vous ne savez pas comment. Je me le tiens pour dit, je renonce à être scrutateur : d’ailleurs je ne vois guère que charlatanisme ; et, excepté les découvertes de Newton et de deux ou trois autres, tout est système absurde ; l’histoire de Gargantua vaut mieux.

Ma physique est réduite à planter des pêchers à l'abri du vent du nord. C’est encore une belle invention que les poêles dans les antichambres ; jai eu des mouches dans mon cabinet tout l'hiver. Un bon cuisinier est encore un brave physicien ; cela est rare à Lausanne. Plût à Dieu que le mien pût vous servir de grosses truites, et que je fusse assez heureux pour philosopher avec vous, le long de mon beau lac, de Lausanne à Genève !

Recevez les tendres respects du vieux Suisse Voltaire.

A Paris, 15 fevrier.

Diderot ne vous traite pas mieux, mon cher maître, que ses meilieurs

et ses plus anciens amis. Pendant tout le temps que j'ai été à Lyon et à

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