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Voyez la lettre

J'étais fort malade quand on me régala de ces beaux vers dignes d’une académie de... M Denis les renvoya à Toul, bien cachetés : elle est aussi sensible que moi à la mention que vous voulez bien faire d’elle. Vous l’aimeriez davantage si vous l’aviez vue jouer avant-hier dans une tragédie nouvelle, sur un très-joli théâtre, avec de très-bons acteurs dont j'étais le plus médiocre. Je ne me tirai pourtant pas mal du rôle de vieillard, attendu que malheureusement je le joue d’après nature. J'aurais bien voulu que monsieur le gouverneur de Toul nous eût honorés de sa présence réelle.

Les infamies et les persécutions dont on a affublé nos philosophes Diderot et d’Alembert me tiennent plus au cœur que les beaux vers de M. l'abbé Légier. Je persiste toujours dans mon idée qu’il faut déclarer qu’on renonce unanimement à l’Eucyclopédie jusqu’à ce qu'on soit assuré d’une honnête liberté, et d'un peu de protection. Trois mille souscripteurs se joindront à eux; ils crieront comme des aveugles, et le cri public est la plus ianfaillible des intrigues et la meilleure des protections.

Vous avez vu sans doute que notre ami d’Alembert, appelé ü!, a, dans l’article Genève, loué beaucoup cette Église calviniste de n'être pas chrétienne ; vous savez que ces prêtres en ont été trèsébaubis, et qu’ils ont fait une belle profession de foi dans laquelle ils résument, pour somme totale, qu’ils ont de la vénération pour Jésus, et qu’ils croient en Dieu. Leurs voisins leur reprochent à présent d’avoir autrefois brûlé Servet, et d'aller “ujourd’hui plus loin que Servet : c’est un bon article pour l'his-

oire des contradictions de ce monde.

Voici le champ de l’histoire des meurtres qui va se rouvrir. M. le comte de Clermont aura une armée terriblement délabrée ; son bisaïeul y cût été bien empêché. Qu'aurait dit Louis XIV, s’il avait vu un marquis de Brandebourg résister mieux que lui aux trois quarts de l’Europe ? Heureux qui voit du port tout ces orages |

Je vais planter aux Délices; de là je reviens à Lausanne pour nos spectacles ; cela est plus sensé que d'aller en Allemagne. Je ne regrette aucun roi, aucun prince; mais je regrette fort le gouverneur de Toul, pour qui je suis pénétré de la plus tendre et de la plus respectueuse reconnaissance, et à qui je serai attaché toute ma vice.

4. Les articles de d'Alembert sont signés d'un O dans l'Encyclopédie.

A Lausanne, 3 mars.

Mon cher ange, le porteur est M. de Crommelin, né à Genève, et homme de tous les pays. Il a vu jouer deux fois Fanime; il vous dira s’il aime la pièce, et si nous sommes de bons acteurs. Il vous dira surtout si j'avais un beau bonnet : il y a peu de personnes dans notre petit pays roman qui soient aussi bons juges que M. de Crommelin. Je vous enverrai la pièce quand vous jugerez à propos qu'elle soit jouée, quand vous croirez avoir trouvé avec le public

+ + + + «+ *+ Mollia fandi Tempora. ne + (Vino. .fn., lib. IV, v. 293.)

Et vous la trouverez corrigée, non pas comme je l'aurais voulu, mais comme je l’ai pu, au milieu des fatras historiques, de l’embarras des ameublements, et des soupers.

Je n’ai pu jouer encore la Femme qui a raison. Il faut que je retourne à mes Délices pour planter. Je suis encore plus jardinier que poëte: c’est que je jouis de mon jardin, et que je suis privé du tripot de Paris. Je porte une terrible envie à M. de Crommelin, qui aura le bonheur de vous voir. V.

A Lausanne, 3 mars.

Je recois de vous, mon cher et ancien ami, deux lettres charmantes,; vers et prose, tout me rappelle la bonté de votre cœur et les grâces de votre esprit. J'aime mieux vous dire bien vite, et tout simplement, combien j'en suis touché, que d'attendre l'inspiration et le moment heureux de faire des vers, pour vous remercier dignement. D'ailleurs je suis plongé dans les détails de lhistoire, attendu qu’on va réimprimer cette Histoire générale, ce portrait des sottises et des horreurs du genre humain pendant huit à neuf siècles.

Un peu d’histrionage partage encore mon temps. Nous avons joué une pièce nouvelle sur un très-joli théâtre; M" Denis a été applaudie comme Mi: Clairon, et elle l’aurait été de même à Paris. Je vous avertis, sans vanité, que je suis le meilleur vieux

fou qu’il y ait dans aucune troupe. Croyez que vous auriez été bien surpris si vous aviez vu, sur le bord de notre lac, une tragédie nouvelle très-bien jouée, très-bien sentie, très-bien jugée, suivie de danses exécutées à merveille, et d’un opéra-buffa encore mieux exécuté ; le tout par de belles femmes, par des jeunes gens bien faits, qui ont de l'esprit, et devant une assemblée qui a du goût. Les acteurs se sont formés en un an; ce sont des fruits que les Alpes et le mont Jura n’avaient point encore purtés. César ne prévoyait pas, quand il vint ravager ce petit coin de terre, qu'il y aurait un jour plus d’esprit qu’à Rome.

Comptez que les Zphigénie et les Astarbé! ne nous épouvantert pas, et que notre pays roman n’est pas à dédaigner. Je suis malheureusement obligé de quitter tout cela pour aller faire quelques jours le métier de jardinier aux Délices. Chacun a son Launai?. Je cours du théâtre à mes plants, à mes vignes, à mes tulipes : et de là je reviens au théâtre, du théâtre à l’histoire, et de tout cela à votre amitié, qui est la première des consolations.

Les vers du roi de Prusse, dont vous me parlez, étaient fourrés dans une lettre qu’il m’écrivit trois jours? avant la journée de Rosbach. La date rend les vers très-beaux. Je lui avais gardé le secret ; mais il a donné lui-même des copies; et vous savez que les rois, qui sont les maîtres du bien d'autrui, sont aussi les maîtres du leur. Ce diable d'homme est, sans contredit, celui de tous les rois qui fait le plus de vers, et qui donne le plus de batailles. Nous verrons comment le tout finira.

La canaille de vos convulsionnaires est, sans doute, digne des petites-maisons; mais il y a eu des corps, des ordres qui méritaient d'y être admis. Il faut toujours qu’il y ait en France quelque maladie épidémique, et très-souvent elle tombe sur les cervelles; si la guerre continue, elle tombera sur les bourses, j'entends supra loculos.

Vous ne me dites rien du grand abbé*; on parlait d’un voyage qu’il devait faire au pays roman; mais il n’osera, ni vous non plus.

Je vous embrasse avec bien de la tendresse et des regrets.

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