ROI DE POLOGNE
À Lunétille, le 27 avril.
J'ai reçu, monsieur, avec un plaisir sensible votre lettre*, que M. le comte de Tressan m'a rendue. Je suis charmé de voir que dans votre retraite, qui pourrait faire croire que vous avez renoncé aux amorces du monde, vous vous souveniez de ceux qui ne vous oublieront jamais. Je ne saurais répondre à ce que vous me dites de plus flatteur que par vos propres idées. On peut envier en effet aux cantons que vous habitez la douceur dont ils jouissent par votre présence, et plaindre ceux qui en sont privés. Si vous m'attribuez le désir de rendre mes sujets heureux, soyez persuadé
1. La margrave de Baireuth, sœur de Frédéric IL, 2. Sans doute celle dont il est question dans la lettre 3098.
qu'en vous déclarant celui de cœur, un des plus vifs plaisirs que je ressens est de vous savoir, partout où vous êtes, aussi parfaitement content que vous le méritez, et aussi constamment que je suis, avec toute estime et con-
sidération, votre très-affectionné, STANISLAS, roi.
Aux Délices, près de Genève, avril.
Prenez Port-Mahon, mon héros; c’est mon affaire. Vous savez qu’un fou d’Anglais parie vingt contre un, à bureau ouvert dans Londres, qu’on vous mènera prisonnier en Angleterre avant quatre mois. J'envoie commission à Londres de déposer vingt guinées contre cet extravagant, et j'espère bien gagner quatre cents livres sterling, avec quoi je donnerai un beau feu de joie le jour que j'apprendrai que vous avez fait la garnison de Saint- Philippe prisonnière de guerre. Je ne suis pas le seul qui parie pour vous. Vous vengerez la France, et vous enrichirez plus d’un Français. Je me flatte que, malgré la fatigue et les chaleurs, la gloire vous donne de la santé, à vous et à M. le duc de Fronsac. Vous avez auprès de vous toute votre famille. Permettez-moi de souhaiter que vous buviez tous à la glace dans ce maudit fort de Saint-Philippe, couronnés de lauriers comme des Romains triomphant des Carthaginois,
Je n’ose pas vous supplier d’ordonner à un de vos secrétaires de n’envoyer les bulletins ; mais, si vous pouvez me faire cette faveur, vous ne pouvez assurément en honorer personne plus intéressé à vos succès. |
Permettez que les deux Suisses vous présentent leur tendre respect.
Aux Délices, 30 avril.
Je viens de lire la gazette, et, en conséquence, je vous prie, mon ancien ami, de faire corriger la note! sur Bayle, s’il en est temps. Je ne veüx point me brouiller avec gens qui traitent si
1. Voyez la lettre 3166. L'arrêt de la cour de parlement du 9 avril 1756, sur le réquisitoire d'Omer Joly de Fleury, condamnait à être supprimés ou lacérés et brûlés, non le Dictionnaire de Bayle, mais son Analyse raisonnée (par le jésuite de Marsy), 1755, 4 vol. in-12 (auxquels Robinet en ajouta quatre en 1773); la Christiade, dont il est parlé tome XX, page 32; les première et seconde parties de l'Histoire du peuple de Dieu, par Berruyer.
durement Pierre Bayle. Le parlement de Toulouse honora un peu plus sa mémoire ; mais altri tempi, altre cure.
L'auteur des Notes sur le Sermon de Lisbonne ne pouvait prévoir qu’on ferait une Saint-Barthélemy de Bayle, du pauvre jésuite Berruyer, de l'évêque de Troyes, et de je ne sais quelle Christiade. Il faut retrancher tout ce passage : « Je crois devoir adoucir ici, etc. » (page 20), et mettre tout simplement: « Tout sceptique qu'est le philosophe Bayle, il n’a jamais nié la Providence, etc. : » et, à la fin de la note, il faut retrancher ces mots: « C’est que les hommes sont inconséquents, c’est qu’ils sont injustes. » Ces mots étaient une prophétie; supprimons-la. Les prophètes n’ont jamais eu beau jeu dans ce monde. Mettons à la place : « C’est apparemment pour d’autres raisons qui n’intéressent point ces principes fondamentaux, mais qui regardent d’autres dogmes non moins respectables. » Je vous prie, mon ancien ami, de ne pas négliger cette besogne:; elle est nécessaire. Il se trouve, par un malheureux hasard, que la note, telle qu’elle est, deviendrait la satire du discours d’un avocat général? et d’un arrêt du parlement; on pourrait inquiéter le libraire, et savoir mauvais gré à l'éditeur ; le pauvre père Berruyer sera de mon avis. Tâchez donc, mon ancien ami, de raccommoder par votre prudence la sottise du hasard.
Je crois actuellement M. de Richelieu dans Port-Mahon: il n’est pas allé là par la cheminée?.
Je vous embrasse de tout mon cœur.
Aux Délices, 3 mai.
Thieriotme mande, mon divin ange, que vous avez été content de l'édition de mes sermons, que ma morale vous a plu, que les Notes ont eu votre approbation ; mais vous saviez l’affront qu’on venait de faire au père de l’Église des sages, à Bayle. On venait de le traiter comme le père Berruyer et comme la Christiade; on l’associait à l’évêque de Troyes. On brâlait tout, et Ancien et Nouveau Testament, et mandements, et philosophie. Cette capilotade est assez singulière, et le discours de M. Joly peu courtois