PARTIRA QUAND POURRA
La lettre! dont vous m’honorez, monsieur, marque bien la bonté de votre cœur. Vous voulez bien vous souvenir d’un homme qui n’a d'autre mérite que d'avoir été infiniment sensible au vôtre, et vous avez rempli pour feu notre pauvre Patu * des devoirs dont les amitiés ordinaires se dispensent. J’ignore si mes remerciements vous trouveront encore à Turin ; je présume que vous laissez partout votre adresse, et qu’on peut vous écrire en toute sûreté. Je vous demanderai en grâce de revoir mon ermitage, au retour de vos voyages ; mais c’est une chose que je désire plus que je ne l'espère. Vous me retrouverez aussi tranquille que vous m'avez laissé, et probablement je ne sortirai pas de chez moi pendant que vous courrez le monde.
Vous reviendrez
spoliis Orientis onustus.
(VIRG., Æneld., lib. 1, v. 293.)
Personne n’a jamais mis plus à profit ses voyages ; vous vous instruisez de tout, en attendant que vous soyez fixé par quelque poste agréable. 11 n’en est point dont vous ne soyez digne. Vous avez devant vous l'avenir le plus flatteur ; vous joindrez toujours l’étude aux affaires, et par là votre vie sera continuellement et solidement occupée. Je ne connais point d'état préférable au
1. Hennin avait écrit de Turin à Voltaire, le 17 septembre; voyez n° 3659. 2. Voyez page 491.
vôtre. Il est d'autant plus agréable qu'il est de votre choix, et que le roi vous paye pour satisfaire votre goût.
Quid voveat dulci nutricula majus alumno ?
(Hoz., lib. J, ep. 1v, v. &)
Vous aurez sans doute entendu dire, comme nous, de bien fausses nouvelles ; que les Russes ont battu le roi de Prusse, dans un second combat qui ne s’est point donné, et que les Anglais ont levé le siége de Louisbourg, dont ils sont en pleine possession. Le monde est composé de mensonges, ou proférés, ou manuscrits, ou imprimés. Mais une vérité sur laquelle vous pouvez compter, monsieur, c’est que vous êtes regretté partout où vous avez paru, et particulièrement dans l’ermitage de votre
très-humble et obéissant serviteur.
Le vieux Suisse V.
3666. — À MADAME LA DUCHESSE DE SAXE-GOTEHAt. Aux Délices, 26 septembre.
Madame, par la lettre du 16, dont Votre Altesse sérénissime m'honore, je vois qu’elle est très-contente du baron *, qui ne lui a pas encore fait toucher sa somme au bout de trois mois. De là je conclus que Votre Altesse sérénissime est très-indulgente, et mon baron un grand lanternier. Je ne l’ai point vu; il est dans sa superbe baronnie, sur le bord du lac Morat, moi sur le lac de Genève ; et je m'aperçois que la vie est courte, et les affaires longues. Non-seulement elle est courte, cette vie, maïs le peu de moments qu’elle dure est bien malheureux. Le canon gronde de tous côtés autour de vos États. Je trouve que c’est un grand effet de votre sagesse de ne point chercher à vous charger de dettes. Dans ces temps de calamités, il vaut mieux certainement se retrancher que s’endetter.
Il me paraissait bien naturel que la branche de Gotha fat tutrice de la branche de Weimar ; mais dans les troubles qui vous entourent, c’est là une de vos moindres peines.
La nouvelle victoire du roi de Prusse auprès de Custrin n'est contestée, ce me semble, que par écrit. Il paraît bien clair que les Russes ont été battus, puisqu'ils ne paraissent point. S'is étaient vainqueurs, ils seraient dans Berlin, et le roi de Prusse