Revue française, mars 1866 ; tome XIII, page
encore sur le profond respect et le tendre attachement du vieux
frère ermite suisse.
VOLTAIRE
J'espère que monseigneur sera de mon avis.
Ramenau, 98 septembre 1758.
Je suis fort obligé au solitaire des Délices de la part qu'il prend aux aventures du don Quichotte du Nord : ce don Quichotte mène la vie des comédiens de campagne, jouant tantôt sur un théâtre, tantôt sur un autre. quelquefois sifflé, quelquefois applaudi. La dernière pièce qu'il a jouée! était la Thébaïde; à peine y resta-t-il le moucheur de chandelles. Je ne sais ce qui arrivera de tout ceci; mais je crois, avec nos bons épicuriens, que ceux qui se tiennent sur l’amphithéâtre sont plus heureux que ceux qui se tiennent sur les tréteaux. Quoique je sois par voie et par chemin, j'entends à bâtons rompus parler de ce qui se passe dans la république des lettres, et cette bavarde à cent bouches ne dit point ce que vous faites. J'aurais envie de crier à vos oreilles : Tu dors, Brutus. Voici trois ans écoulés qu’il ne paraît point de nouvelles éditions de vos ouvrages: que faes-vous donc? Au cas que vous ayez fait quelque chose de nouveau, je vous prie de me l'envoyer. D'ailleurs, je vous souhaite toute la tranquillite
et tout le repos dont je ne jouis pas. Adieu. FÉDÉRIC.
Aux Délices, 2 octobre.
Vos nouvelles de Choisy, madame, ne sont pas les plus fidèles. On a imaginé à la cour de bien fausses consolations. Il est bien triste d’être réduit à feindre des victoires. Les combats du 26 et du 27 sont bons à mettre dans les Mille et une Nuits. Il est très-certain que les Russes n’ont point paru après leur défaite du 25*, et il est bien clair que le roi de Prusse les a mis hors d'état de lui nuire de longtemps, puisqu'il est allé paisiblement secourir son frère et faire reculer l’armée autrichienne. Croiriez-vous que j'ai reçu deux lettres de lui depuis sa victoire ? Je vous assure que son style est celui d’un vainqueur. Je doute fort qu’on ait tué trois mille hommes aux Anglais, auprès de Saint-Malo: mais
1. La bataille de Zorndorf; voyez lettre 3658. 2. Du 25 août; voyez lettre 3658.
j'avoue que je le souhaite. Cela n’est pas humain; mais peut-on avoir pitié des pirates ?
La paix n’est pas assurément prête à se faire. À combien Strasbourg est-il taxé ? Pour nous, nous ne connaissons ni guerre, ni impôts. Nos Suisses sont sages et heureux. J'ai bien la mine de ne les pas quitter, quoique la terre de Craon soit bien tentante.
Adieu, madame; je vous présente mes respects, à vous et à votre amie, et vous suis attaché pour ma vie. V.
Aux Délices, 3 octobre.
Urbis amator! credule Galle,
vous êtes donc tous fous avec votre bataille du 26! Le fait est que les Russes ont perdu environ quinze mille hommes le 95, et n'avaient nulle envie de se battre le 26; que Frédéric, après les avoir vaincus, et les avoir mis hors d’état de pénétrer plus avant, a couru dégager son frère; qu'il a fait repasser les montagnes au comte de Daun, et qu’on est à peu près au mémeétat où l’on était avant cette funeste guerre.
Maupertuis crèverait s’il savait que le roi son maître m'a écrit deux lettres depuis sa bataille de Custrin ; mais je n’en suis ni enorgueilli ni séduit.
Les deux couplets? sur le livre d’Helvétius sont assez jolis: mais il me paraît qu’en général il y a beaucoup d’injustice et bien peu de philosophie à taxer de matérialisme l’opinion que les sens sont les seules portes des idées. L’apôtre de la raison, le sage Locke, n’a pas dit autre chose; et Aristote l'avait dit avant lui. Le gros de votre nation ne sera jamais philosophe, quelque peine qu’on prenne à linstruire.
J'ai reçu les manuscrits concernant la Russie : ce sont des anecdotes de médisance, et par conséquent cela n’entre pas dans mon plan.
Pour Jean-Jacques, il a beau écrire contre la comédie, tout Genève y court en foule. La ville de Calvin devient la ville des plaisirs et de la tolérance. Il est vrai que je ne vais presque jamais à Genève; mais on vient chez moi, ou plutôt chez mes nièces. Mon ermitage est charmant dans la belle saison.