Magasin universel, 1838-1839, tome VI
2. Voltaire était allé voir à Berne le pasteur Bertrand, et avait logé à l'auberge du Faucon, rue du Marché.
nête cabaretier, en dépit des vers d’Horace : Cauponibus atque malignis, perfidus hic caupo.
Je suis très-inquiet de la santé de monsieur le banneret. La mienne est pire que jamais. Je vous embrasse tendrement. V. Point de nouvelles encore des fous français et des fous anglais. Point de bataille navale, et le fort Mahon est prêt! de se rendre. |
À Mourion, le 27 mai.
Je crois, mon ancien ami, que le braiment? de l’âne de Montmartre est aux Délices. Je verrai ce que c’est, à mon retour dans cet ermitage. Ma nièce de Fontaine y arrive incessamment. J'aurais bien voulu qu’elle vous eût amené, et que vous aimassiez la campagne comme moi. Il y en a de plus belles que la mienne, mais il n’y en a guère d’aussi agréables. Je suis redevenu sybarite, et je me suis fait un séjour délicieux ; mais je vivrais aussi aisément comme Diogène que comme Aristippe. Je préfère un ami à des rois; mais, en préférant une très-jolie maison à une chaumière, je serais très-bien dans la chaumière., Ce n’est que pour les autres que je vis avec opulence; ainsi je défie la fortune, et je jouis d’un état très-doux et très-libre que je ne dois qu’à moi.
Quand j'ai parlé en vers des malheurs des humains mes confrères, c’est par pure générosité : car, à la faiblessé de ma santé près, je suis si heureux que j'en ai honte. Je vous aimerais bien mieux encore compagnon de ma retraite qu’éditeur de mes rêveries.
‘Les faquins qui poursuivent la mémoire de Bayle méritent le mépris et le silence. Je vous remercie de supprimer la petite remarque qui leur donne sur les oreilles. Tout le reste aura son passe-port chez les honnêtes gens. Il est vrai que cette seconde édition paraît bien tard, et qu’on a donné trop de temps aux sots pour répandre leurs préjugés sur la première. Celle-ci est aussi forte; mais elle est mesurée et accompagnée de correctifs qui ferment la bouche à la superstition, tandis qu'ils laissent triompher la philosophie,
1. Voltaire a écrit prest ; voyez une note, tome XIV, page 418.
2. Les Pensées philosophiques d'un citoyen de Montmartre (1156, in-12) que le jésuite Sennemaud venait de publier contre les philosophes.
Je vous ai déjà mandé que je ne suis pas partisan de ce vers :
Tandis que de la grâcei. . . . . .
mais que j'aime mieux un vers hasardé qu’un vers plat.
Je ne sais pas ce qu’on veut dire par les prétendues dissensions des Cramer*; il n’y en a jamais eu l'ombre. Ce sont des gens d’une très-bonne famille de Genève, qui ont de l’éducation et beaucoup d'esprit; ils sont pénétrés de mes bienfaits, tout minces qu'ils sont, et ont fait un magnifique présent à mon secrétaire. Ce secrétaire, par parenthèse, est un Florentin * trèsaimable, très-bien né, et qui mérite mieux que moi d’être de l’Académie della Crusca.
Vous voilà donc moine de Saint-Victor ‘ ; je l’ai été de Senones. J'ai travaillé avec don Calmet pendant un mois. Je travaille actuellement avec des calvinistes, et je m'’en trouve bien, excommunication à part.
Mandez-moi où il faut vous écrire. Interea vale, et me ama.
Monrion, 27 mai.
Nous espérons apprendre la prise du fort Saint-Philippe par le premier ordinaire. L’amiral Byng ne paraît pas le plus expéditif des hommes; il ne songe pas que la vie est courte, et qu’il faut presser sa besogne. M. de Richelieu est un peu plus alerte.
Aux Délices, près de Genève, 4 juin 1756.
M. de Voltaire, monsieur, ne peut avoir l'honneur de vous écrire, étant actuellement très-malade. 11 me charge de vous envoyer l'exemplaire qu'il vous avait promis. Il n’a pas pu vous en envoyer plus tôt, ayant été longtemps absent de sa maison des Délices auprès de Genève. Vous verrez, monsieur, combien cette édition est différente de la misérable rapsodie que
1. Vers 21 de la Loi naturelle, troisième partie. 2. Gabriel et Philibert Cramer; voyez la lettre 3144 : Voltaire donnait sans aucune rétribution ses ouvrages aux frères Cramer. . Colini.
- Abbaye supprimée en 1190, et démolie en 1813. (CL.) . Éditeurs, de Cayrol et François.
. Bibliothèque royale de Bruxelles, manuscrit 11583.
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l'on a imprimée à Paris, et vous verrez par l'avis des éditeurs que la morale de ses ouvrages a autant d’approbateurs que de lecteurs. Dès que M. de Voltaire pourra trouver quelque chose digne de vous être communiquée, il ne manquera pas de vous l’envoyer à l'adresse que vous lui avez indiquée. JL n'a rien de plus à cœur que de vous témoigner les sentiments d’estime et d'attachement que vous lui avez inspirés.
J'ai l'honneur d’être, monsieur, etc.
. CoLINI.
Aux Délices, # juin.
Je vous ai envoyé, mon cher ange, mes sermons sous l’enveloppe de M. Bouret; mais, comme je me suis avisé de voyager un mois dans la Suisse, il se peut faire qu’il y ait eu quelque retardement dans l'envoi.
Vous voyez que la famille des Tronchin est dévouée aux arts: mais l’auteur aura des succès moins brillants que linoculateur. Il vaut mieux suivre Esculape qu’Apollon. On a corrigé le Nicéphore et l’Alexis selon vos vues, mais non selon vos désirs. L’A/ceste est très-bien entre les mains de M Denis, puisque cela lamuse, et que de plus c’est le triomphe des femmes. Pour moi, je vous avoue que je n’aurais jamais osé traiter un pareil sujet. Je doute fort que Racine en ait eu l’idée. Alceste peut faire à l'Opéra le plus grand effet. Il eût été à souhaiter que Quinault eût fait Alceste après Armide, dans le temps de la force de son génie, et qu'il eût eu Rameau pour musicien.
Je ne protesterai point votre lettre de change pour une tragédie, mais je demanderai du temps pour vous payer. Les éditions de mes anciennes rêveries prennent le peu de temps que ma misérable santé me laisse. Il faut joindre le Siècle de Louis XIV à un tableau du monde entier depuis Charlemagne. Vous m'avouerez qu’il est difficile qu'un malade puisse d’une main arranger le monde et de l’autre faire une tragédie. Au reste, quand j'en ferai une, je sens bien que je travaillerai pour des ingrats; mais je travaillerai pour vous, mon cher ange, et vous me tiendrez lieu du public. Je suis assez animé quand c’est à vous que je veux plaire ; mais, quand vous aurez une pièce du pays des Allobroges, songez que l’on fait souvent des pièces allobroges à Paris; alors vous me jugerez avec indulgence.
Auriez-vous lu ce recueil de Lettres! de M®* de Maïintenon, de
1. Recueillies et retouchées par La Beaumelle ; Amsterdam, 1756, 9 vol. in-12.