‹ Œuvres complètesChapitre 435 sur 475 · Éditeur, Th. Foisset · texte numérisé non relu

Éditeur, Th. Foisset

et vente quand on achète pour le temps de sa courte vie. Alors je pourrais avoir l’honneur de transiger avec vous la tête levée quoique chenue, et M de Brosses aurait un cent d’épingles. Ce parti serait bien préférable à celui d’un prétendu bail, qui m'exposerait à de grands embarras. Nous n’avons pas de grands génies à Gex. Mais les bœufs sont des aigles quand il s’agit d'intérêt ; et un commis, un procureur, etc., attrapperait Homère et Platon.

Après ce préambule, je dois vous dire que je n’entendrais point du tout garder noble Chouet, fils de noble Chouet, syndic. Je respecte fort les Genevois et les ivrognes : il est l’un et l'autre: mais je ne veux point de lui. Il ne demande d’ailleurs qu'à sortir de la terre; il a fait afficher dans la ville de Jean Chauvin: qu'il cherchait un sous-fermier, et n’en a point trouvé. Il laisse votre terre dans un état déplorable. Je lui avais acheté du blé pour avoir le plaisir de faire dans mon ermitage des Délices les premières semailles que j'aie faites de ma vie. On n’a pu employer son froment : il était plein d’ivraie (ce qui est maudit dans l'Évangile), tandis que, dans ma terre de Ferney, j'aile plus beau froment du monde à deux pas de chez vous. On m'a fait espérer un Suisse qui ne boit point, qui entend l’économie d’une terre, et qui la dirigera sous mes yeux.

Je veux bien consentir à vous laisser mes meubles quand je n’aurai plus pour tout meuble que trois ais de mauvais sapin.

Tout ce qui sera sur la terre et dans la terre vous appartiendra; mais je veux la forêt, qu’on dégrade et dont j'aurai soin. Je demande les cens, tous les droits seigneuriaux, tout ad cvitan, brevem.

Mais ces lods et ventes, comment s’en débarrasser? Voilà le grand point ! Je n’en dois déjà que trop pour la terre de Ferney : le droit goth m'épuise, et je ne suis plus en état de payer des princes. Pourvu que je sois loin d’eux, je suis content. Heureux, monsieur, si je peux avoir l’honneur de traiter avec vous et de recevoir vos ordres! Vous ne doutez pas des sentiments de votre très-humble et obéissant serviteur.

VOLTAIRE, gentilhomme ordinaire du roi.

4. Ou plutôt Cauvin, en latin Calvinus, d'où le nom de Calvin, qui a prévalc.

3701. — À M. LE CONSEILLER LE BAULTi.

Aux Délices, route de Genève, 18 novembre 1758.

Monsieur, quatre tonneaux de votre bon vin d'ordinaire sont ce qu’il me faut. Je pense qu’on doit préférer une chère honnête de tous les jours au repas de parade. Ainsi, monsieur, puisque vous voulez bien que nous buvions de votre vin, pourriez-vous avoir la bonté de m'’en faire parvenir quatre tonneaux ou deux queues, à 360 francs la queue ; les deux queues ou les quatre tonneaux enfermés dans d’autres tonneaux, pour prévenir les Suisses qui voudraient en tâter sur le chemin.

Je n’ai appris que depuis peu que M. de Murard conseille nos princes; je voudrais qu'il conseiïllât tous les rois, et leur fit faire la paix. Je vous remercie bien tendrement, monsieur, de la bonté que vous avez d'écrire en ma faveur à M. de Murard. Il n’est pas encore certain que ce soit M. le comte de La Marche? qui reste possesseur de Gex ; mais si dans ses partages cette terre lui demeure, il aura là un pays bien dépeuplé, bien misérable, sans industrie, sans ressource. Mon terrain est excellent, et cependant j'ai trouvé cent arpents appartenant à mes habitants, qui restent sans culture. Le fermier n'avait pas ensemencé la moitié de ses terres. Il y a sept ans que le curé n’a fait de mariages, et cependant on n’a point fait d'enfants, parce que nous n’avons que des jésuites dans le voisinage, et point de cordeliers. Genève absorbe tout, engloutit tout. On ne connaît point l’argent de France, les malheureux ne comptent que par petits sous de Genève, et n’en ont point. Voilà les déplorables suites de la révocation de l’édit de Nantes. Mais une calamité bien plus funeste, c’est la rapacité des fermes générales, et la rage des employés. Des infortunés qui ont à peine de quoi manger un peu de pain noir sont arrêtés tous les jours, dépouillés, emprisonnés, pour avoir mis sur ce pain noir un peu de sel qu’ils ont acheté auprès de leurs chaumières. La moitié des habitants périt de misère, et l'autre pourrit dans les cachots. Le cœur est déchiré, quand on est témoin de tant de malheurs. Je n’achète la terre de Ferney que pour y faire un peu de bien; j'ai déjà la hardiesse d’y faire travailler, quoique je n’aie pas passé le contrat. Ma compassion l'a emporté sur les formes : le prince, qui sera mon seigneur do-

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