Éditeurs, de Cayrol et François
Dieu sait quand les malheurs du genre humain Gniront! Plus je vois ces horreurs, plus je m’enfonce dans la retraite. J'appuie ma gauche au mont Jüra, ma droite aux Alpes, et j'ai le lac de Genève au devant de mon camp; un beau château sur les limites de la France, l’ermitage des Délices au territoire de Genève, une bonne maison à Lausanne; rampant ainsi d’une tanière dans l’autre, je me sauve des rois et des armées, soit combinées, soit non combinées. Malheur à qui a des terres depuis le Rhin jusqu’à la Vistule! J'espère qu'au moins Vos Altesses sérénissimes seront tranquilles cet hiver. Votre prudence fera le bonheur de vos sujets, et détournera l'orage de vos États.
Je me mets aux pieds de votre auguste famille. Je joins mes jérémiades à celles que fait avec esprit la grande maîtresse des cœurs ; je salue la forêt de Thuringe. Je supplie Votre Altesse sérénissime de ne jamais oublier le bon vieux Suisse, qui lui est attaché si tendrement avec le plus profond respect.
Décembre.
! Ombre illustre, ombre chère, âme héroïque et pure, Toi que mes tristes yeux ne cessent de pleurer, Quand la fatale loi de toute la nature
Te conduit dans la sépulture, Faut-il te plaindre ou t’admirer ?
Les vertus, les talents, ont été ton partage; Tu vécus, tu mourus en sage;
Et, voyant à pas lents avancer le trépas, Tu montras le même courage
Qui fait voler ton frère au milieu des combats.
Femme sans préjugés, sans vice, et sans mollesse, Tu bannis loin de toi la Superstition, Fille de l’Imposture et de l'Ambition,
Qui tyrannise la Faiblesse.
Les Langueurs, les Tourments, ministres de la Mort, T'avaient déclaré la guerre; Tu les bravas sans effort, Tu plaignis ceux de la terre.
1. Le roi de Prusse ne fut pas content de ces vers; voyez lettre 3755; et, le + février 1759, Voltaire lui envoya l’ode qui est dans le tome VIII.
Hélas! si tes conseils avaient pu l'emporter
Sur le faux intérêt d’une aveugle vengeance,
Que de torrents de sang on eût vus s'arrêter! Quel bonheur t'aurait dù la France!
Ton cher frère aujourd’hui, dans un noble repos, Recueillerait son âme à soi-même rendue;
Le philosophe, le héros, Ne serait affligé que de t'avoir perdue.
Sur ta cendre adorée il jetterait des fleurs Du haut de son char de victoire;
Et les mains de la Paix et les mains de la Gloire Se joindraient pour sécher ses pleurs.
Sa voix célébrerait ton amitié fidèle,
Les échos de Berlin répondraient à ses chants; Ah! j'impose silence à mes tristes accents,
[ n'appartient qu’à lui de te rendre immortelle.
Voilà, sire, ce que ma douleur me dicta, quelque temps après le premier saisissement dont je fus accablé, à la mort de ma protectrice. J’envoie ces vers à Votre Majesté, puisqu'elle l'ordonne. Je suis vieux : elle s’en apercevra bien; mais le cœur, qui sera toujours à vous et à l’adorable sœur ‘ que vous pleurez, ne vieillira jamais. Je n’ai pu m'empêcher de me souvenir, dans ces faibles vers, des efforts que cette digne princesse avait faits pour rendre la paix à l’Europe. Toutes ses lettres ( vous le savez sans doute) avaient passé par moi. Le ministre, qui pensait absolument comme elle, et qui ne put lui répondre que par une lettre qu'on lui dicta, en est mort de chagrin?. Je vois avec douleur, dans ma vieillesse accablée d’infirmités, tout ce qui se passe : et je me console parce que j'espère que vous serez aussi heureux que vous méritez de l'être. Le médecin Tronchin dit que votre colique hémorroïdale n’est point dangereuse ; mais il craint que tant de travaux n’altèrent votre sang. Cet homme est sûrement le plus grand médecin de l’Europe, le seul qui connaisse la nature. Il m'avait assuré qu'il y avait du remède pour l’état de votre
4. Le roi de Prusse a adressé À sa sœur, la margrave de Raireuth, plusi-tre épitres en vers. On les trouve dans ses OEuvres posthumes, ainsi qu'une à mu. Maréchal, où Frédéric parle longuement de la perte de cette sœur. (B.)
2. Le cardinal de Tencin; l'abbé de Bernis l'obligea de signer une lettre q:1 lui envoya pour rompre toute négociation, et cette adroite politique nous a vai la paix glorieuse de 1763. (K.) — Voyez aussi la lettre à Frédéric, du 19 mai 134.
auguste sœur, six mois avant sa mort. Je fis ce que je pus pour engager Son Altesse royale à se mettre entre les mains de Tronchin : elle se confia à des ignorants entêtés, et Tronchin m'annonca sa mort deux mois avant le moment fatal. Je n’ai jamais senti un désespoir plus vif. Elle est morte victime de sa confiance en ceux qui l'ont traitée. Conservez-vous, sire, car vous êtes nécessaire aux hommes.