À MADAME LA MARQUISE DU DEFFANT
Aux Délices, 27 décembre.
J'apprends, madame, que votre ami et votre philosophe Formont a quitté ce vilain monde. Je ne le plains pas; je vous plains d’être privée d’une consolation qui vous était nécessaire. Vous ne manquerez jamais d'amis, à moins que vous ne deveniez muette; mais les anciens amis sont les seuls qui tiennent au fond de notre être, les autres ne les remplacent qu’à moitié.
Je ne vous écris presque jamais, madame, parce que je suis mort et enterré entre les Alpes et le mont Jura ; mais, du fond de mon tombeau, je m'intéresse à vous comme si je vous voyais tous les jours. Je m'aperçois bien qu’il n’y a que les morts d’heureux.
J'entends parler quelquefois des révolutions de la cour, et de tant de ministres qui passent en revue rapidement, comme dans une lanterne magique. Mille murmures viennent jusqu’à moi, et me confirment dans l’idée que le repos est le vrai bien, et que la campagne est le vrai séjour de l’homme. |
Le roi de Prusse me mande quelquefois que je suis plus heureux que lui: il a vraiment grande raison; c’est même la seule manière dont j'ai voulu me venger de son procédé avec ma nièce et avec moi. La douceur de ma retraite, madame, sera augmentée, en recevant une lettre que vous aurez dictée; vous m'’apprendrez si vous daignez toujours vous souvenir d’un des plus anciens serviteurs qui vous restent.
Vous voyez sans doute souvent M. le président Hénauit: l'estime véritable et tendre que j'ai toujours eue pour lui me fait souhaiter passionnément qu’il ne m’oublie pas.
Je ne vous reverrai jamais, madame; j'ai acheté des terres considérables autour de ma retraite; j'ai agrandi mon sépulcre. Vivez aussi heureusement qu’il est possible ; ayez la bonté de m'en dire des nouvelles. Vous êtes-vous fait lire Le Père de famille? cela n'est-il pas bien comique? Par ma foi, notre siècle est un pauvre siècle auprès de celui de Louis XIV; mille raisonneurs,
et pas un seul homme de génie; plus de grâces, plus de gaieté; la disette d'hommes en tout genre fait pitié. La France subsistera : mais sa gloire, mais son bonheur, son ancienne supériorité... qu'est-ce que tout cela deviendra ?
Digérez, madame, conversez, prenez patience, et recevez, avec votre ancienne amitié, les assurances tendres et respec-
tueuses de l'attachement du Suisse VOLTAIRE.
3132. — A M. DE BRENLES.
Aux Délices, 27 décembre.
Êtes-vous à Lausanne? êtes-vous à Ussières, mon cher philosophe ? Je vois que cette année vous vous passerez de comédies: il faudra vous en tenir aux sermons ; mais, franchement, je crois que nos acteurs valent mieux que vos prédicateurs. Dites-mui par quel hasard malheureux vous vous avisez d’avoir un beaufrère catéchiste! à Vevay? Comment diable peut-on avoir un beau-frère catéchiste! Le pis est qu’on dit que ce beau-frère ne sait point son catéchisme. C’est lui qui est l’auteur d’un libelle contre les vivants et les morts, inséré dans le délicat Mercure suisse. En ce cas, vous devez lui faire signifier que vous n'êtes plus son beau-frère, attendu que vous laissez les morts pour ce qu'ils sont, et que vous êtes très-aimable avec les vivants. On dit encore qu’un de vos libraires de Lausanne a imprimé des Lettres ? sous mon nom, et qu'il les a envoyé vendre à Paris. Il me paraît qu’on fait argent de tout : ne serait-ce point M. Grasset, à qui le feu pape donna ses divins ouvrages, qui serait l’auteur de cette nouvelle friponnerie ? Il ne me reste que de le prier à diner dans un de mes petits castels, et de le faire pendre au fruit. J'ai heureusement haute justice chez moi; je ne l'ai pas moyenne chez vous : et si M. Grasset veut être pendu, il faut qu’il ait la bonte de faire chez moi un petit voyage. Franchement je vois que j'ai fait à merveille d’avoir des créneaux et des mâchicoulis ; j'étais trop exposé aux prêtres et aux libraires. Cependant, malgré les beaux-frères et les Grasset, je viendrai vous voir le plus tôt que je pourrai, vous et votre philosophe de femme, à qui je présente mes hommages. V.
1. J1 s'appelait Chavanes; mais l'auteur du libelle était Lervèche; vovez lettre
2. Voltaire pouvait croire qu’il y avait de ses lettres dans le volume imprinpar Grasset. Mais ce volume, intitulé Guerre littéraire, ne renfermait qu’une seu.e lettre de Voltaire (le n° 3340).
Je crois qu’on a payé à M. Steiger ! les bavards anglais qu'il a eu la bonté de faire venir pour moi.
3733. — À MADAME DU BOCCAGE.
Aux Délices, 27 décembre.
Il est vrai, madame, qu’un jour, en me promenant dans les tristes campagnes de Berne avec un illustrissime et excellentissime avoyer de la république, on avait aposté le graveur de cette république, qui me dessina. Mais, comme les armes de nosseigneurs sont un ours, il ne crut pas pouvoir mieux faire que de me donner la figure de cet animal. Il me dessina ours, me grava ours. Comment ce beau chef-d'œuvre est-il tombé entre vos belles mains ? Pour vous, madame, quand on vous grave, c’est sur les Grâces, c’est sur Minerve qu’on prend modèle.
Dans ce charmant assemblage, L'ignorant, le connaisseur, L'ami, l’amant, l’amateur, Reconnaissent du Boccage.
Je suis très-touché de la mort de Formont, car je ne me suis point endurci le cœur entre les Alpes et le mont Jura.
Je l’aimais, tout paresseux qu'il était. Pour moi, j'achève le peu de jours qui me restent dans une retraite heureuse. Je rends le pain bénit dans mes paroisses : je laboure mes champs avec la nouvelle charrue; je bâtis nel gusto italiano; je plante sans espérer de voir l’ombrage de mes arbres, et je n’ai trouvé de félicité que dans ce train de vie.
Je vous avoue que je trouve l’acharnement contre Helvétius aussi ridicule que celui avec lequel on poursuivit le Peuple de Dieu de ce Père Berruyer?. Il n’y a qu’à ne rien dire; les livres ne font ni bien ni mal. Cinq ou six cents oisifs, parmi vingt millions d'hommes, les lisent et les oublient. Vanité des vanités, et tout n'est que vanilé 3, Quand on a le sang un peu allumé, et qu’on est de loisir, on a la rage d'écrire. Quelques prêtres atrabilaires, quelques clercs, ont la rage de censurer. On se moque de tout cela dans la vieillesse, et on vit pour soi. J'avoue que les fatras de ce siècle
1. Cet avoyer de Berne avait envoyé à Voltaire les livres anglais dont il parle dans sa lettre 3692; et c'est ce qu'il appelle les bavards anglais; voyez lettre 3139.