TII* PARTIE, CHAPITRE XXVIII
cîeviner des mœurs et humeurs des personnes par manière d'exercice d'esprit; que si, par malheur, ilz rencontrent quelquesfois la vérité en leurs jugemens , l'audace et Tappetit de continuer s'accroit tellement en eux que l'on a peine de les en destourner. Les autres jugent par passion , et pensent tous -jours bien de ce qu'ilz ayment, et tous- jours mal de ce qu'ilz haïs^^ent , sinon en un cas admirable , et neantmoins véritable , auquel l'excès de l'amour provoque à faire mauvais jugement de ce qu'on ayme : effect monstrueux , mais aussi provenant d'un amour impur, imparfait , troublé et malade , qui est la jalousie, laquelle, comme chacun sçait, sur un simple regard , sur le moindre sousris du monde , condamne les personnes de perfidie et d'adultère. En fin la crainte , l'ambition, et telles autres foiblesses d'esprit, contribuent souvent beaucoup à la production du soupçon et jugement téméraire.
Mays quels remèdes ? Ceux qui boivent le suc de l'herbe ophiusa d'Ethiopie cuident partout voir des serpens et choses effroyables ; ceux qui ont avalé l'orgueil , l'envie , l'ambition, la hayne, ne voyent rien qu'ilz ne trouvent mauvais et blasmable : ceux-là , pour estre guéris , doivent prendre du vin de palme , et j'en dis de mesme pour ceux-cy : beuvés le plus que vous pourrés le vin sacré de la charité ; elle vous affranchira de ces mauvaises humeurs qui vous font faire ces jugemens tortus. La charité craint de rencontrer le mal, tant s'en faut qu'elle l'aille chercher, et quand elle le rencontre , elle en destourne sa face et le dissimule ; ains elle ferme ses yeux avant que de le voir, au premiei bruit qu'elle en apperçoit , et puis croit par une sainte simplicité que ce n'estoit pas le mal, mays seulement l'ombre ou quelque fantosme de mal ; que si par force elle reconnoist que c'est luymesrne, elle s'en destourne tout incontinent, ettasche d'en oublier la figure. La charité est le grand remède à tous maux, mays spécialement pour cettuy-cy. Toutes choses pa-
roissent jaunes aux yeux des icteriques, et qui ont la grande jaunisse ; Ton dit que pour les guérir de ce mal , il leur faut faire porter de Fesclaire sous la plante de leurs piedz. Certes, ce péché de jugement téméraire est une jaunisse spirituelle , qui fait paroistre toutes choses mauvaises aux yeux de ceux qui en sont atteins; mays qui en veut guérir, il faut qu'il mette les remèdes, non aux yeux, non à l'entendement, mais aux affections , qui sont les piedz de l'ame. Si vos affections sont douces , vostre jugement sera doux ; si elles sont charitables vostre jugement le sera de mesme. Je vous présente trois exemples admirables. Isaac avoit dit que Rebecca estoit sa sœur ; Abimelech vit qu'il se joûoit avec elle, c'est à dire, qu'il lacaressoit tendrement, et il jugea soudain que c'estoit sa femme : un œil malin eut plus tost jugé qu'elle estoit sa garce , ou que si elle estoit sa sœur, c[u'il eust esté un in» ceste ; mais Abimelech suit la plus charitable opinion qu'il pouvoit prendre d'un tel fait. Il faut tous-jours faire de mesme, Philothée, jugeant en faveur du prochain autant qu'il nous sera possible. Que si une action pouvoit avoir cent visages, il la faut regarder en celuy qui est le plus beau. Nostre Dame estoit grosse : saint Joseph le voyoit clairement; mays par ce que d'autre costé il la voyoit toute sainte , toute piire , toute angelique , il ne peut oncques croire qu'elle eut pris sa grossesse contre son devoir, si qu'il se resolvoit en la laissant d'en laisser le jugement à Dieu : quoy que l'argument fut violent pour luy fair^. concevoir mauvaise opinion de cette vierge , si ne voulut-il jamais l'en juger. Mais pourquoy? c( Par ce, dit l'Esprit de Dieu, qu'il estoit juste. » L'homme juste , quand il ne peut plus excuser ni le fait, ni l'intention de celuy que d'ailleurs il connoist homme- de bien , encor n'en veut-il pas juger, mays oste cela de son esprit, et en laisse le jugement à Dieu. Mais le Sauveur crucilié , ne pouvant excuser du tout le péché de ceux qui le crucilioient , au moins en amoindrit-il la malice, alléguant
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leur ignorance. Quand nous ne pouvons excuser le péché , rendons-le au moins digne de compassion , l'attribuant à la cause la plus supportable qu'il puisse avoir, comme à Figno • rance ou à l'infirmité.
Mais ne peut-on donc jamais juger le prochain? Non, certes, jamais : c'est Dieu , Phi^othée , qui juge les criminelz en justice. Il est vray qu'il se sert de la voix des magistratz pour se rendre intelligible à nos oreilles : ilz sont ses truchemens et interprètes, et ne doivent rien prononcer que ce qu'ilz ont appris de luy, comme estans ses oracles. Que s'ilz font autrement , suivans leurs propres passions , alors c'est vrayement eux qui jugent , et qui par conséquent seront jugés; car il est défendu aux hommes, en qualité d'hommes, de juger les autres.
De voir ou connoistre une chose, ce n'est pas en juger; car le jugement , au moins selon la phrase de l'Escriture , présuppose quelque petite ou grande, vraye ou apparente difficulté qu'il faille vuider. C'est pourquoy elle dit que ceux qui ne croient point sont desja jugés, par ce qu'il n'y a point de doute en leur damnation. Ce n'est donc pas mal fait de douter du prochain : non, car il n'est pas défendu de douter, ains de juger ; mays il n'est pourtant pas permis ni de douter, ni de soupçonner, sinon rie à rie , tout autant que les raysons et argumens nous contraignent de douter ; autrement les doutes et soupçons sont téméraires. Si quelque œil malin eustveu Jacob quand il baysa Rachel auprès dupuitz, ou qu'il eust veu Rebecca accepter des brasseletz et pendans d'oreilles d'Eliezer, homme inconneu en ce pays-là , il eust sans doute mal pensé de ces deux exemplaires de chasteté, mais sans rayson et fondement ; car quant une action est de soy-mesme indifférente, c'est un soupçon téméraire d'en tirer une mauvaise conséquence , sinon que plusieurs circonstances donnent force à l'argument. C'est aussi un jugement téméraire de tirer conséquence d'un acte pour blas-
i88 INTRODUCTION A LA VIE DEVOTE,
mer la personne ; mays cecy, je le diray tantost plus clairement.
En lin, ceux qui ont bien soin de leurs consciences ne sont guère sujetz au jugement téméraire. Car, comme les abeilles voyans les broûillars ou tems nubileux se retirent en leurs ruches à mesr^ager le miel , ainsy les cogitations des bonnes âmes ne sortent pas sur des objetz embrotiillés, ni parmy les actions nubileuses des prochains; ains, pour en éviter le rencontre, se ramassent dedans le cœur pour y mesnager les bonnes resolutions de leur amendement propre.
C'est le fait d'une ame inutile de s'amuser à l'examen de la vie d'autruy. J'excepte ceux qui ont charge des autres , tant en la famille qu'en la republique ; car une bonne partie de leur conscience consiste à regarder et veiller sur celle des autres. Qu'ilz facent donc leur devoir avec amour ; passé cela , qu'ilz se tiennent en eux-mesmes pour ce regard.